JEAN YOYOTTE ET LES VAUTOURS

Yoyotte2    L'égyptologue et l'oiseau sarcophage.

    Mère-des-Mères, mangeur de chairs mortes, le vautour symbolisait, en Egypte ancienne, le cycle vital, la régénération.
    Sur les bas-reliefs, ce grand oiseau volant, celui qui plane le plus haut dans le ciel, indique à Pharaon l’endroit où aura lieu la victoire.
    Selon l’Évangile de Luc, Jésus aurait dit : « Où sera le corps, là aussi les vautours se rassembleront… » (Luc,17-37.)

    Cet oiseau méconnu aujourd’hui a inspiré à l’égyptologue Jean YOYOTTE, Professeur honoraire au Collège de France, Commissaire de l'exposition "Tanis, l'or des pharaons", ces lignes :

    « Si l’on veut bien regarder vers le ciel, on reconnaîtra que les vautours, par l’envergure de leurs ailes et par l’aisance majestueuse de leur vol, comptent parmi les plus superbes des rapaces. Si on observe leur manière de vivre, on s’apercevra que c’est grâce à une vue portant très loin et à une ouïe spécialement affinée qu’ils repèrent ce qui se passe sur terre entre les hommes et entre les autres animaux, pour accourir vers leur puante nourriture. Ces dons avaient frappé les Anciens. Une fable égyptienne, particulièrement sophistiquée puisqu’elle prête à notre oiseau des habitudes qu’il ne possède aucunement dans la nature, rapporte le dialogue de deux dames vautours, l’une diurne, appelée VOIR qui regarde jusqu’aux profondeurs de la mer, l’autre nocturne, appelée ENTENDRE qui perçoit    ce qui se passe à partir des cieux.
Yoyotte1    Elles se racontent comment elles ont constaté que, de la mouche avalée par le lézard au poisson-chat dévoré par un lion, une série de huit bêtes se sont mangées les unes après les autres. La dernière, le lion, a été exterminé par le griffon, allégorie fantastique de la mort. Et les deux nécrophages (qui, eux, mangent mais ne tuent point), de tirer la morale de leurs observations. Rê, le soleil qui régit le monde et dont deux attributs majeurs sont le Voir et l’Entendre, sait tout de tous les êtres vivants et exerce la justice : ‘Celui qui tue sera tué.’ »...

Yoyotte3      
Jean Yoyotte, Préface (extrait) :  « Le Vautour, mythes et réalités » Page11. Éditions Imago, paris, 2001.

Trois photos prises en Egypte. Ici à droite Monsieur le Professeur Jean Yoyotte dans le temple d'Amon de Siouah, et à gauche sur un sarcophage à Meidoun. (Photos lamblard) Voir également, les Tours du silence.
   
Sur les deux principaux vautours que l'on rencontre dans la civilisation égyptienne, figurés sur les monuments et utilisés dans les textes hiéroglyphiques, consultez les articles présents sur le site.
    Pour  une description ornithologique, voyez l'excellent site "Oiseaux-net" et l'article de Nicole Bouglouan en cliquant ici. 

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16 juin 2009

IRAN : DES AUTELS DU FEU AU FEU NUCLÉAIRE

   

Au pays du mazdéisme et de Zarathoustra

    75 millions d'habitants ; un grand pays moderne mais une société en ruine dominée par des idéologies de vieillards.

    Dotés d'une Constitution depuis plus d'un siècle, l'Iran, et sa civilisation quadrimillénaire, stupéfièrent l'Occident en nationalisant, en 1951, les richesses pétrolières de leur sol. Le docteur MOSSADEGH paya de sa liberté et de sa vie son audace d'opposant à l'"Anglo-Iranian Oil Company". Les hommes de ma génération se souviennent de son combat et des images de son procès odieux (tout autant "stalinien" que ceux des autres).

    Nos sources d'information nous abreuvent d'images et de propos sur le drame que subit l'Iran cet été 2009. A-t-on suffisamment mesuré la profondeur jusqu'où plongent les racines religieuses de ces peuples héritiers des Perses mazdéens — et fils de Zarathoustra ou de Hâfez, autant que d'Ali ou d'Hussein ?

    Sans vouloir nous immiscer dans le débat actuel (dont nous ignorons probablement les ressorts essentiels), nous saisirons cette actualité afin d'évoquer l'un des rituels encore vivant au centre de l'Iran : les "Autels du Feu", toujours allumés, que les prêtres entretiennent dévotement. Et les "Tours du Silence" désormais veuves de leurs desservants ailés.

    La religion d'Ahura-Mazdâ a laissé dans la mentalité iranienne des traces profondes, notamment dans les rapports de l'homme à son environnement naturel si fragile.

    Qu'une nation dont les sources vitales remontent à plusieurs millénaires ; qu'un peuple qui considérait le feu domestique vivant symbole de l'esprit céleste, et respectait les éléments de la nature, Eau, Terre, Air et Feu, jusqu'à les protéger de l'impureté des cadavres, que cette nation aspire aujourd'hui à maîtriser le feu nucléaire, ne devrait point surprendre. Pour quel usage ? Question cruciale qui nous dépasse.

    LA RELIGION DES CORPS EXPOSÉS AUX VAUTOURS

    Cette évocation iranienne se propose de faire le point sur un mode funéraire rare mais suffisamment attesté (et encore en usage de nos jours dans un grand pays moderne et industriel: l'Inde), où le cadavre humain est exposé au soleil dans une "Tour du silence", afin que les oiseaux charognards le décharnent. Ce rituel  est étroitement associé aux "autels du Feu", qui ne sont pas des temples mais des centrales d'énergie et des miroirs de l'âme.
    Ces "funérailles célestes", dont le raffinement spirituel apparaît peu au premier regard, ont pour conséquences secondaires de ne point laisser de traces facilement identifiables par la recherche archéologique. Nous circonscrirons notre survol dans un champ qui ne dépassera l'Europe et l'Asie proche, particulièrement le plateau iranien.  Une brève incursion en régions Berbères d'Algérie, ainsi qu'un regard sur les Celtes méditerranéens ébaucheront de futures investigations.

Toursilence2     Les rites funéraires sont à travers l'espace et le temps l'un des principaux témoignages de civilisation capables de résister au temps ; ils figurent parmi les indices de l'hominisation, avec la domestication du feu. Si l'on considère que le premier humain qui prit soin de ses morts vivait il y a plus de 300 000 ans, on peine à concevoir le nombre de sépultures, de protocoles d'inhumation, d'incinération, et d'autres modes de résorption du cadavre que ce bipède pensant et imaginatif dût mettre en pratique.

  Le vautour commun (karkas en iranien), espèce de vautour fauve, est devenus très rares en Iran depuis l'interdiction des "Tours du silence" par le shah Reza Pahlavi qui copiait l'Occident.

   Certaines civilisations n'ont laissé que des tombes. Que resterait-il des Etrusques, ou même de l'Egypte ancienne, si l'on faisait abstraction du domaine funéraire ? Il ne faut point s'étonner de ce que nous rassemblons sous le vocable « funérailles célestes » pour la commodité du propos soit quasiment inexistant dans la documentation : les restes mortuaires deviennent difficilement identifiables par la suite.
    L'attention portée au cadavre, et le rituel communautaire de prise en charge de la dépouille sont définis par la religion officielle dominée par ses croyances en une survie, une renaissance, une métempsycose, ou le néant, avec des considérations dictées par le mode de vie nomade ou sédentaire, agricole ou pastoral. Nous achèverons cette note en nous interrogeant sur certaines nécropoles des Gaulois.

      Une "Tour du silence" à Yazd, Iran.Lieu où l'on transportaient les cadavres humains pour les confier aux rapaces. (Photo Lamblard. Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Toursilence1   Les textes principalement, et l'observation ethnologique, permettent une première approche de ce singulier destin du corps humain après la mort. On perçoit aussitôt l'importance de l'écriture et des relations antiques conservées pour l'estimation des peuples anciens, et de leur prise en considération par les historiens.
    Déjà, une inégalité de traitement : des civilisations, et non des moindres, n'ont pas utilisé l'écriture pour noter leur propre mémoire, ce sont leurs voisins, et souvent leurs ennemis, qui en parlent. Ici encore, il faudra prendre en compte le contexte.
  Suite...

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11 juin 2009

IRAN DES SASSANIDES ET PINTADE

    Iran des Sassanides, iconographie et symboles venus d'Égypte   

  Avant-propos
    Les archéologues savent que l'Iran des Sassanides (de 224 à 642 de notre ère), leur livrera peu ou pas de mosaïque, au contraire d'une fouille d'édifice byzantin. Civilisation du tapis et de la tenture, cet Empire prestigieux a disséminé ses tissages, ses soieries et son orfèvrerie, aux quatre points cardinaux
des marchés aristocratiques. Ses oeuvres d'art véhiculent aussi des symboles venus de pays lointains.

    Raccourci :
    Au musée de Téhéran trône une magnifique statue du roi Darius 1er trouvée à Suse dans les ruines d’un palais achéménide. Cette œuvre égyptienne témoigne de l’époque où les Perses dominèrent l’Empire de Pharaon.
    Sur le socle, gravé pour l’éternité, nous suivons la théorie des peuples assujettis rendant grâce au Roi des rois Darius. On reconnaît les Nubiens identifiés par la silhouette d’un homme Noir agenouillé, les bras levés en signe d’adoration, et par le nom inscrit en hiéroglyphes dans un cartouche crénelé.
    Ce nom «Nèhèsiou » comporte l’image de la Pintade nubienne, Oiseau-nèh, qui fit le voyage figée dans la pierre, de Haute-Egypte en Basse Mésopotamie.
    Dans une autre salle du musée de Téhéran, ce sont des plats en argent d’époque sassanide qui offrent l’image d’une Pintade gravée en leur centre.
    Entre la statue et ces oeuvres célébrant la splendeur iranienne, un millénaire s’est écoulé.  L'oiseau Pintade  tisse un lien, du Nil fécond  au Pays des Deux Fleuves, et sert de "fossile directeur".   
 
    L’énigme de la Pintade iranienne des Sassanides 
    Comme point de départ, conservons l’exposition présentée à Paris en 2006 : « Les Perses sassanides. Fastes d’un empire oublié.», puisque c’était la première fois que l’on exposait en France un ensemble cohérent d’œuvres d’art relevant de l’Empire iranien, et que le catalogue peut servir de référence.
   
    Pendant plus de quatre siècles, la dynastie des Sassanides domina le monde civilisé de sa splendeur, renouvelant la puissance redoutable des conquérants perses achéménides.
    Le nouvel empire sassanide, fondé en 224 à la suite de la victoire d’Ardaschir 1er sur le dernier roi des Parthes Artaban V (le fier Artaban, souvenez-vous), aura tenu tête aux Romains en écrasant leur armée. Les Perses vaincront trois empereurs : mort de Gordien III, reddition de Philippe 1er dit l’Arabe, et chute de Valérien ; ce dernier, fait prisonnier en 260 à la bataille d’Edesse par Shapur 1er avec son armée, sera exécuté par son vainqueur et les légions romaines seront réduites en esclavage.
    L’Empire des Sassanides ne disparaîtra officiellement qu’avec l’arrivée des cavaliers arabes porteurs de l’Islam, vers 642. La dynastie des Omeyyades en sera l'héritier direct.
     À droite, relief de Naqsh-e Rostan commémorant l'investiture d'Ardashir 1er, Roi des Sassanides. (Photo. Lamblard)
Relief2
    Les Iraniens contemporains n’oublient jamais leur prestigieux passé, même s’ils ne délèguent plus de Mages chargés d’offrandes vers Bethléem. 
    L’exposition présentée à Paris regroupait un ensemble d’œuvres précieuses et rares dont certaines n’avaient jamais été montrées au public. Toutefois, ce qui a retenu notre attention est l’existence de la Pintade africaine dans le décor.
    Gravées dans l’argent ou moulées en stuc 
    Uniquement dans cette exposition, j’ai relevé une dizaine de Pintades figurées sur divers supports, gravées dans l’argent ou modelées dans le stuc, pour la plus grande gloire du Roi des rois du Domaine pastoral des Aryens, ainsi que les Iraniens nommaient leur gigantesque territoire planté à l’Orient de notre Méditerranée.
   Sassanide2 Il y avait d’abord une plaque trouvée dans les ruines d’un palais à Ctésiphon, la capitale des Sassanides, datée du VIe siècle. Je connaissais déjà cette œuvre d’art, mais n’avais pas identifié l’oiseau avec certitude. L’allure générale est bien celle de notre modèle avec toutefois deux singularités étrangères à notre volatile : le graveur a placé sur la tête de son sujet une sorte d’aigrette empruntée aux paons, et fixé à ses jambes un ergot que ces Pintades n’ont jamais. (Photo à gauche)
    Malgré la beauté de cet élément d’architecture en stuc, et un autre semblable conservé à Berlin, je n’avais pas été convaincu de la présence de la Pintade « vraie » dans l’art des Sassanides. J’y voyais davantage une image abâtardie  du paon ou de sa femelle.
    J’avais tort, il s’agit bien de Pintade comme nous allons le démontrer maintenant.
    L’exposition présente six autres gravures de Pintades, auxquelles j’ajouterai le thème central de trois plats d’argent conservés à Téhéran et d’innombrables figurations brodées dans des étoffes précieuses désormais bien identifiées sassanides. (Photo du motif central d'un de ces plats : cliquer)
    Toutes ces Pintades sont figurées selon une norme invariable, elles semblent relever d’un prototype: corps ramassé, de profil, posé, paisible, et sans particularité d’âge, de race ou de sexe.
    Curieusement, l’oiseau modelé dans les décors de cet art d’apparat destiné à l’usage de la cour des Sassanides, ou réservé aux cadeaux d’ambassade, est toujours gratifié d’une caractéristique anormale qu’il faudra expliquer : il a deux cornes sur le crâne, alors que la Pintade véritable n’en porte bien évidemment qu’une. (À droite ci-dessous, dessin de la gravure centrale d'un bol en argent niellé, époque sassanide, Iran. Dessin de C. Florimont) Sassanide3_1
    Un attribut sacré venu d’Egypte
    L’art des Iraniens sassanides, en utilisant dans son répertoire iconographique l’image de la Pintade, augmentée d’une corne énigmatique, assure la jonction historique avec un ensemble de thèmes figurés venus de l’Egypte pharaonique.
    Ces thèmes ont vraisemblablement été transmis selon les voies naturelles des échanges commerciaux aux centres orientaux, syriens et iraniens, de productions artisanales de luxe. Après la naissance du Christ, les artisans coptes conserveront dans leur commerce la tradition des scènes nilotiques.
   
    À l’avènement de Justinien, la Renaissance byzantine poursuivra l’exploitation du répertoire iconographique hérité des siècles antérieurs, où certains symboles empruntés aux hiéroglyphes égyptiens cohabitent dans un contexte mythologique largement imprégné d’influences hellénistiques et romaines désormais adapté à la religion chrétienne, notamment dans les mosaïques de pavement.
Les Pintades portant les doubles cornes deviendront l’une des caractéristiques de l’art sacré byzantin.
    La chute de Constantinople-la-Romaine mettra un terme à la chaîne de transmission culturelle des arts figurés. Venise prendra en quelque sorte le relais, sans toutefois récupérer tous les symboles orientaux.
(Ci-dessous à gauche, mosaïque de Madaba, Jordanie, VIe siècle. La pintade byzantine, oiseau du Paradis, dans l'église du "Hall d'Hippolyte", dotée des doubles cornes symboliques. Photo Lamblard)
    Madaba2Nous allons voir qu’avec l’arrivée des Arabes, l’art des Sassanides ne disparaît pas immédiatement. Nous suivrons sa trace persistante chez les souverains Omeyyades qui sont ses vrais héritiers en Syrie et Palestine. Et tout cela selon notre guide, la Pintade africaine.
    Ainsi, avec ce dossier qui vous est offert en priorité, se complète et s’achève mon étude ethno-zoologique de la Pintade, dont un résumé a déjà été publié sous le titre « L’Oiseau nègre ».

    La civilisation du tapis et de la tenture
    L’Iran des Sassanides, dès le début du IIIe siècle de notre ère, a irrigué le monde de ses productions somptueuses. Civilisation du tapis et de la tente, ses étoffes de soie brodées, son argenterie, ses verres et camées, ses sceaux précieux, ses armes d’apparat et ses monnaies d’or, circuleront aux quatre points cardinaux vers les demeures aristocratiques.  La mosaïque est sédentaire, le tapis voyage... Chateauiran   
    Cet artisanat d’art, véritable monopole d’État au service d’un souverain, rehaussait la valeur de ses œuvres en les décorant de scènes historiées montrant le roi et les nobles dans leurs occupations favorites, la chasse principalement, avec un goût pour les thèmes empruntés au prestigieux passé de la Perse.
(À droite, château d'Ardashir 1er à Firouzabad, Iran. IIIe siècle. Photo Lamblard) 
    L’empreinte millénaire de l’Inde et des religions indo-iraniennes s’identifie facilement. Nous pouvons reconnaître dans l’art figuré sassanide la présence de l’Arbre de vie, le Hôm, les animaux affrontés, le jardin paradisiaque peuplé d’oiseaux, le diadème royal, etc. Représentations bénéfiques, propitiatoires, sensées porter chance à l’heureux propriétaire de l’objet, après avoir matérialisé l’hommage offert par l’ouvrier d’art aux puissances divines.
    Hormis le cheval monté, les quadrupèdes figurés sont pris parmi les animaux non domestiques. Les oiseaux sont omniprésents, reflet de leur rang dans la religion mazdéenne renouvelée par le prophète Zarathoustra. Allégorie de l’élément aérien, ils assurent le lien avec le firmament où règne Ahura Mazdâ. À ce titre, les oiseaux relèvent des symboles solaires et attestent l’immanence divine, ils ont une valeur de talismans.

    En outre, nous connaissons le rôle majeur des vautours dans les funérailles célestes où ils sont chargés de préserver les éléments naturels de toute souillure lors de la résorption des cadavres humains. (Voir sur le site "Les Funérailles célestes")

    Les tribulations de l’oiseau vrai
    Si nous en croyions les Grecs, l’oiseau de Perse serait le coq. C’est du moins ainsi qu’Aristophane nous le présente : « Pisthetairos : …Tout de suite et d’abord je vous citerai le coq […] si bien qu’on l’appelle Oiseau de Perse » (Les Oiseaux, 485
(À gauche, Le Coq d'Arles, dessin de Jean Cocteau 1957)

Coq2_1    Nous pouvons penser que ce gallinacé mâle facilement domesticable, arrivé en Grèce lors des guerres Médiques, fut remarqué d’abord parce qu’il porte orgueilleusement sur sa tête une crête rouge, laquelle fait irrésistiblement penser au bonnet persan, dont la forme connaîtra une surprenante postérité sous le nom de bonnets phrygiens. (Après avoir été adopté par les Romains qui s’étaient entichés du dieu iranien Mithra, lequel porte ce fameux bonnet, il s’est finalement retrouvé sur la tête de notre Marianne…)  
    Les Grecs, qui qualifiaient tous leurs ennemis d’efféminés, n’ont pas manqué de remarquer le comportement ridiculement « viril » du coq, et ce blason  populaire « oiseau de Perse » peut être entendu ainsi. 
    Venu d’Asie, comme le faisan et le paon, le coq n’a en effet rien d’étranger pour un Persan, et l’Avesta honore le coq éveilleur d’aurore qui met en fuite les démons de la nuit. Mais la Pintade est africaine.
    J’entends bien qu’aux millénaires précédant l’époque qui nous occupe certains animaux vivaient plus au nord, et jusque sur le territoire de l’actuelle Turquie. C’est ainsi que des vestiges osseux de Pintades préhistoriques ont été exhumés aux pieds des Monts Taurus.
    Mais à partir du Néolithique, il est probable que les derniers troupeaux de Pintades sauvages ont commencé de disparaître du Proche-Orient sans laisser beaucoup de traces.
    J’ai souligné dans L’Oiseau nègre l’incompatibilité de cet oiseau avec l’agriculture. En outre, ses mœurs grégaires en font un gibier facile à chasser et à éradiquer d’un pays. Ses œufs entassés dans des nids posés au sol, gros et savoureux, son habitude de percher la nuit dans des arbres dortoirs, et son vol lourd et bref, désignent prioritairement la Pintade comme pourvoyeuse de nourriture humaine.
    Ainsi je tiens pour assurée l’absence de Pintades sauvages en Iran au temps des Sassanides.
    Les ménageries royales, les parcs réservés au souverain, abritaient-ils des Pintades importées de Nubie par les marchands de bêtes sauvages, cadeaux d’ambassadeurs ? Nous pouvons l’imaginer. Les princes orientaux possédaient des zoos et se montraient amateurs d’animaux exotiques pour leurs jeux ou l’ornement de leurs jardins. Sassanide1
    Alors, pouvaient-on voir des Pintades en Iran au temps des Sassanides ? dans des cages ou élevées dans les volières des parcs royaux, ces « paradis » dont le nom persan servira à désigner le Jardin d’Eden situé à l’Orient de la Terre biblique, nous pouvons le croire. Mais il est probable que seuls les nobles avaient accès au domaine royal. Les artisans devaient se contenter de descriptions, de croquis, d’ébauches, comme les artistes du Moyen Age européens qui peignaient des lions jamais observés de visu.
(À droite, paire de médaillons décoratifs représentant des Pintades avec les deux cornes symboliques. Epoque sassanide, VIe siècle. Musée de Mayence)

    La Pintade dans le paradis des Iraniens
    Confinées dans les jardins et les parcs royaux, les Pintades et d’autres oiseaux choisis évoquaient les hôtes du ciel et les créatures aimées des dieux.
    Je ne reviendrai pas sur les variétés de Pintades et leur anatomie largement développées ailleurs, mais je confirme qu’aucune n’a jamais porté deux cornes sur son crâne. 
    Alors pourquoi les Pintades sassanides que l’on reconnaît sur les plats d’argent, les stucs, et les étoffes précieuses, arborent-elles ces énigmatiques doubles cornes ?
    L’explication, comme je l’ai suggéré, est à rechercher dans l’héritage égyptien récupéré à     l’époque hellénistique et transmis par le monde copte à tout l’Orient.
    Il nous faut aujourd’hui, telle Isis recherchant les membres épars d’Osiris outrageusement mutilés le long du Nil, rassembler les pièces jusqu’à l’ultime fragment du corps démembré.
    C’est ce qui nous reste à faire pour donner la clé du mystère de l’attribut céphalique surnuméraire de la Pintade sassanide. Bardo
    Mosaîque d'époque byzantine, Ve siècle, trouvée en Tunisie. Musée du Bardo. L'oiseau Pintade porte les doubles cornes symboliques. (Photo Lamblard)

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02 avril 2009

MIREIO / MIREILLE MES AMOURS !

          ANNIVERSAIRE : LE POÈME MIREILLE DE FRÉDÉRIC MISTRAL

   Douze chants comme l'Énéide ! plus de 6200 vers. Mireille, ou plus justement "Mireio", est un chant d'amour, le drame de la passion adolescente où s'inscrivent deux héros au panthéon des couples immortels inventés par les poètes : c'est également une épopée comme le génie français n'en produit que rarement.

Jeunemistral    Mirèio est un monument élevé à une langue et à son peuple, la langue romane d'Oc, inséré dans un programme politique tributaire de l'idéal républicain d'indépendance et de liberté, sur les lancées de 1789, qui animait l'Europe du XIXe siècle.

   Mireille est la première œuvre importante d'un auteur prodige : Frédéric Mistral n'a guère plus de vingt ans lorsqu'il entreprend la rédaction du poème. Alors qu'il va sur ses vingt-huit ans, les douze chants sont achevés. Au début de 1859, l'ouvrage est imprimé, lu, et célébré par les gloires littéraires du moment, (il y a cent cinquante ans cette année 2009 !).
    Car c'est à Paris que Mireille est reçue en un premier temps, malgré l'obstacle de la langue. Dans Avignon, où Frédéric Mistral a découvert sa vocation, et où le livre est imprimé, la toute-puissante confrérie catholique qui règne sur les esprits met le poème à l'Index !     Du haut de la chaire et dans la Revue des Bibliothèques paroissiales, les prédicateurs soulignent la "perversité" de l'intrigue, l'immoralité de certains passages exaltant la mésalliance et la désobéissance au père.

   Le poète novice n'eut d'autres recours que d'aller sonner chez Lamartine, à Paris, dont la lucidité demeurait assez grande pour deviner chez le jeune provincial un créateur de sa propre trempe...

    Ci-dessus, Frédéric Mistral à 34 ans, Photo d'Etienne Carjat 1864
Suite : Les amours de Mireille et Vincent :

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30 mars 2009

FRÉDÉRIC MISTRAL, POÈTE DE "MIRÉIO/MIREILLE"

Mireille_web_1    LE POÈTE DE "MIREILLE" À L'HONNEUR           
    L'année 2009 : cent cinquantième anniversaire de la création de "MIREIO", un grand poème du patrimoine de France .

    Nos annales se souviennent que pour sa quatrième édition, en 1904, le jury de l’Académie Nobel décernait son prix de littérature à Frédéric Mistral.
    Au cours du XXe siècle, les lettres françaises furent encore distinguées une dizaine de fois, avec des noms aussi prestigieux que Rolland, Gide, Bergson, Mauriac, Camus, ou Claude Simon.

    La France de 2004 ne se soucia que très peu du centenaire de ce Nobel...

    Toutefois, la Provence en particulier a guigné l’événement, du moins les Provençaux qui font du patrimoine leur fonds de commerce.

    L’invention de la Provence touristique ne date pas de Mistral, mais ses écrits sont une aubaine pour les professionnels du pittoresque et autres comités des "fêtes".    
    Nonobstant, bienfaiteur de l’humanité par ses écrits au regard de cette distinction internationale, Frédéric Mistral demeure le seul auteur en langue régionale qui ait apporté un Nobel à la France ; première singularité, ce poète Français (et très hexagonal) n’écrivait pas volontiers en français...

    2009 : cent cinquantième anniversaire de la publication de "MIREIO"

    Mistral a ainsi donné aux lettres françaises une épopée de 6000 vers, un premier poème en douze chants comme la France en produit peu, "Miréio" (Mireille), que Gounod (hélas) portera à la scène.
    L'oeuvre poétique de MISTRAL est considérable, elle comporte, en outre, un dictionnaire qui demeure toujours une mine d'or pour qui s'intéresse à la civilisation occitane.
    Mistral fut aussi un auteur de chansons populaires entrées dans la tradition.

Mistraljeune    Frédéric Mistral fut un poète précoce. Mais, en 1904, ce sera un vieillard qu’honoront les Nobel en Suède, un homme prestigieux...  ("lire la suite")
    Premier portrait connu de Mistral, signé Jean-Joseph Bonaventure-Laurens, 18 juillet 1852 à Tarascon. (Musée de Carpentras). Ci-dessus à droite, un des plus beaux portraits de l'héroïne inventée par le poète. Sculpture de M. Brouchier.

(Extrait de "Europe", n°907, Nov. dec. 2004. www.europe-revue.info

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15 novembre 2008

BARBARES ET CELTES MÉRIDIONAUX

LES GUERRIERS NUS

    Des Gaulois dans la Provence Antique.
    Avant, bien avant que cette portion de côte méditerranéenne, entre Alpes et Pyrénées, ne soit annexée à l’empire gréco-romain, sous le nom de Provence « Provincia Romana », des peuples vivaient nombreux de part et d’autre du Rhône.
    Celtes, Gaulois, Ligures, Saliens, Ibères… Comment eux-mêmes s nommaient-ils ?
    Ils n’ont pas écrit de longs discours, seulement quelques inscriptions, sur le tard, pour imiter leurs prestigieux fournisseurs orientaux inventeurs de l'écriture.
    Les récents progrès de l’archéologie apportent un éclairage nouveau sur ces sociétés de l’Age du Fer en Gaule méridionale.
    Un roman : Les guerriers nus  ouvre une fenêtre sur ce passé.

    Massalia, la cité phocéenne fondée en 600 avant notre ère par des colons grecs originaires d’Anatolie, s’affirme comme le théâtre d’affrontement capital où eurent lieu les noces qui unirent ces autochtones prétendument barbares aux étrangers.
    Symbolisée par le mariage de Gyptis, la princesse gauloise épousant Protis le conducteur des colons, cette rencontre de civilisations, ce choc de deux mondes accoucha d’un troisième dont nous sommes issus.
    Ci-dessous, deux guerriers gaulois sur la frise du temple de Civitalba en Italie, Musée d'Ancône.

Celtesnus
    UN VERCINGÉTORIX MÉRIDIONAL ?
    « …D’un accord unanime, les Ligures prennent pour chef Catamandros, un des petits rois de ce pays, qui assiégeait la ville de Massalia avec une nombreuse armée de soldats d’élites… »
    C’est à peu près tout ce qu’on peut lire, sous la plume de Justin (XLIII,4-5) écrivain latin du 2e siècle. Seul écrit qui ait conservé le souvenir d’une « guerre de libération nationale » ayant opposé les Celtes méridionaux aux colons grecs.
    Confronté à la pénurie de textes, l’historien peine à reconstituer l’organisation des sociétés antiques que l’archéologie sort de l’ombre ; le conteur, le romancier dispose de moyens mieux adaptés.
    <<En romancier archéologue, l’auteur nous entraîne dans la houle d’un soulèvement, en décrit la genèse, en suit la cristallisation autour d’un chef fascinant – Catamandros-, et ceci jusqu’à  la violence tragique d’un dénouement de légende.>> (Thierry Auzas)

Vasebonn_1    <<Roman d’aventure ? Oui incontestablement. Dans cet Occident « barbare », les Grecs nous font penser aux premiers visages pâles qui s’aventurèrent dans le Far West. Les Indiens, ici, ce sont les Celtes. Le lecteur se range de leur côté parce qu’il sait qu’ils vont perdre.>> (Bernard Lesfargues)

    Grand vase de céramique peinte, vers 330 avant notre ère. Stamnos falisque conservé au Kunstmuseum de Bonn. On y voit un combat de fantassins celtes nus opposés à des cavaliers italiques (Etrusques ?) Les vaincus sont dévorés par des vautours. C'est une des rares représentations des "Guerriers nus". (Photo Lamblard)

    Les Gaulois du "Midi"

  << Les Indiens aussi partaient en guerre poitrine nue… Nous aimerions que vous découvriez ce roman comme on aborde un western.
   Les "guerriers nus" ce sont les Celtes qui, au dire de leurs adversaires, se ruaient nus au combat couverts d’or. Ce sont eux qui ont terrifié Rome et pris le Capitole. Les récentes découvertes archéologiques apportent la preuve que ces hommes, loin d’être des brutes venues de contrées arriérées, formaient les corps d’élite de peuples autochtones que l’on nomme, selon les circonstances, Gaulois, Ligures, Saliens, ou Celtes méditerranéens. Les textes qui parlent d’eux sont tous, hélas, l’œuvre de leurs rivaux.
   Confrontés à la civilisation nouvelle qu’apportaient les colons orientaux venus fonder Marseille, leur fougue ne leur fut d’aucun secours. Dépouillés de leur culture, face aux Grecs, ils se trouvèrent doublement nus. C’est le récit de leurs aventures que vous propose l’auteur.
    Privilège du roman, il peut redonner vie à ceux que l’histoire a oubliés ou méprisés.>>

    CHANT DE BATAILLE
    Annick Peigné-Giuly écrivait dans Libération : <<Un épisode clé de l'histoire de la Provence antique ressuscité par un autochtone, expert en pain et pintade.>> Libération, jeudi 5 mai 2005, Littérature :
    http://www.liberation.fr/page.php?Article=294282

Guerriersnus_1     Éditions Imago, Paris, 2005
    Tel : 01 46 33 15 33

    e-mail : info@editions-imago.fr

(La couverture est de Ernest Pignon-Ernest )   


    Dans le domaine des contes de tradition orale recueillis en Provence, lisez la version complète de Jean-de-L'Ours en cliquant ici : Jean-de-L'Ours.
    Et toujours, le roman des bergers de la Crau en Provence "L'UIARD", chez Fédérop.

                        

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11 novembre 2008

LE SCULPTEUR AIMÉ-JULES DALOU

    BIOGRAPHIE RÉSUMÉE DE DALOU, 1838-1902

    L'artiste sculpteur Aimé-Jules DALOU, élève de Carpeaux, ami de Rodin, est peu connu du public français, même de ceux des Parisiens qui tournent chaque jour autour de l’extraordinaire bronze du « Triomphe de la République » que l’on voit place de la Nation.
    Souvent, un grand talent va de pair avec une personnalité intransigeante et s’accompagne d’une passion pour son art incompatible avec les lois du marché. On ne peut comprendre Dalou, et le relatif secret qui entoure son œuvre, sans resituer l’homme dans son temps et dans son milieu social.

Rpublique6_1    Dalou est né à Paris, le 31 décembre 1838, dans une famille d’artisans gantiers. Ses parents d'origine protestante l’élèveront dans la laïcité et l’amour de la République.
    L’enfant connut les enthousiasmes populaires (et un peu naïfs) de la IIe République, la Sociale ; il suivit les foules de 1848 qui allaient écouter le génial Lamartine exalter la démocratie aux trois couleurs de la France.
    Il grandit dans l’utopie du «Printemps des peuples» qui signifiait à la fois l’émancipation du citoyen et l’affirmation de la souveraineté nationale par le suffrage universel.
    La guerre franco-allemande de 1870, qui balaya le Second Empire et ses fastes, fit naître le soulèvement populaire de la Commune de Paris, un drame au cœur de la nation  où le destin de Dalou basculera.
    À gauche, "Triomphe de la République" de Dalou au centre de la place de la Nation. Une des plus belles images de femme debout que l'on puisse voir à  Paris. (Photo Lamblard)

    Un enfant doué pour les arts 
    Aimé-Jules Dalou avait montré très jeune des dons pour le modelage et le dessin, ce qui lui avait valu l’attention de Jean-Baptiste Carpeaux, lequel le fit entrer dans une école primaire d’art plastique, la Petite École. Puis à quinze ans, Carpeaux le présenta à l’École des beaux-arts de Paris où le garçon se lia d’amitié avec Rodin.
    Le jeune artiste gagna sa vie dans les grands chantiers de la capitale en se formant à l’architecture et à la décoration des immeubles sur les grandes avenues parisiennes. Il travailla également pour un atelier d’orfèvrerie.
    Durant ces années obscures de formation, Dalou épousa Irma Vuillier, une femme de fort caractère qui le soutiendra toute sa vie. Le couple n’aura qu’un enfant, Georgette, une fille de santé fragile.
    Lorsque éclate la guerre de 1870, Dalou âgé d’une trentaine d’années a déjà amorcé sa carrière de sculpteur. Un marbre « Daphnis et Chloé » présenté au Salon a été acheté par l’État, une « Brodeuse » recevra un troisième prix. Des échecs répétés au Prix de Rome lui démontrent les intrigues de l’institution et suscitent sa méfiance envers le conformisme tout puissant.

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    La Commune de Paris
    Le conflit franco-allemand bouleverse l’ordre du Second Empire et la défaite de Sedan provoque la proclamation de la IIIe République.
    Dalou s’engage dans le combat. On le retrouve officier au 83e bataillon des fédérés. Gustave Courbet que l’on vient d’élire à la Fédération des Artistes de la Commune de Paris, appelle Dalou auprès de lui comme curateur au Louvre chargé de la protection des oeuvres menacées par des pillards.
    Le "Cortège ou Triomphe de Silène", groupe de Dalou, Jardin du Luxembourg, 1885. (Photo Lamblard)

    Le printemps de 1871, la liberté recouvrée, s’annonce avec un air de fête. Les artistes rêvent d’ouvrir les musées à tous, les lieux de culture, les bibliothèques ; ils font leur « révolution culturelle ».
    Pourtant la guerre civile s’installe, les Versaillais retournent les canons contre le peuple. Le 21 mai 1871 commence la Semaine sanglante, un des moments les plus sinistres de notre histoire française et des moins compréhensibles pour la France profonde.
    Les Tuileries brûlent, l’hôtel de ville est attaqué. On fusille au Père-Lachaise.
    La Commune de Paris avait nommé Dalou, administrateur provisoire au Louvre avec mission de protéger les collections du vandalisme. Le 17 mai, il s’était installé avec sa petite famille dans le musée.
Silne2     Le "Triomphe de Silène", détail, jardin du Luxembourg. (Photo Lamblard)
  L’exil de Dalou
    Après le triomphe des Versaillais, au cours du mois de juillet, Dalou et sa famille quittent Paris et vont chercher refuge à Montrouge chez un de leurs amis. Ils seront hébergés chez le sculpteur Alexis André. Et en novembre 1871 ils pourront fuir la répression et se réfugier en Angleterre.
    Le 1er mai 1874, le conseil de guerre du gouvernement Mac Mahon, qui vient d’interdire les bustes de Marianne dans les lieux publics, condamne par contumace Aimé-Jules Dalou aux travaux forcés à perpétuité, ainsi que de nombreux intellectuels.
    Nous avons cru utile de souligner que Dalou était né dans un milieu protestant. On sait quel rôle capital a joué la petite communauté protestante dans l’enracinement laïque du pouvoir politique issu de 1848. Ils seront présents auprès de Jules Grévy. Au début de la Troisième République, en 1870, les catholiques dans leur ensemble, par obéissance à Pie IX, se tiendront à l’écart ; c’est en partie ce vide intellectuel qui explique la participation des autres familles de pensée auprès des laïques en ces moments révolutionnaires fondateurs de l'identité française.
    Intègre et fier, Dalou n’acceptera jamais le pouvoir issu de la répression. Ses lectures le rapprochent de Proudhon et de Blanqui davantage que de Thiers.
    À Londres, les premières années sont misérables, mais rapidement Dalou trouve un emploi de professeur de modelage et sa réputation d’artiste se confirme. Il reçoit des commandes importantes.
    Ses succès londoniens lui vaudront d’être sélectionné pour figurer dans de grandes expositions internationales. Il reçoit commande d’une fontaine publique et d’un monument pour le château de Windsor.
    Ce n’est qu’en mai 1879, après avoir été amnistié sous le président Jules Grévy, le premier président républicain authentique, que Dalou et sa famille rentrent d’exil.
Chrobertdalou_1    Buste de Charles Robert, homme politique (1827-1899), sculpté par Dalou à la fin de sa vie. (Photo Lamblard)

   Un artiste public 
    Aimé-Jules Dalou s’installe à Paris et commence une extraordinaire carrière de sculpteur, réalisant quelques-uns des plus beaux monuments publics du XIXe siècle. Ses pièces majeures figurent dans les musées du monde et sur les places de Paris, Bordeaux, Oran, Quiberon, Bourges, Auteuil, Londres. Ses gisants de Blanqui et de Noir sont des chefs-d’œuvre, et le jardin du Luxembourg abrite trois groupes parmi les plus réussis. Une vingtaine d’années de labeur acharné.

    Dalou est mort le 15 avril 1902. Il repose au cimetière du Montparnasse sous une simple dalle posée au sol.
Daloutombe_1

                        Jean-Marie Lamblard.

(Voir également : "Dalou, un sculpteur et la République", sur ce même site)

* Références : Europe, revue littéraire, mars 2006, n° 923. "Dalou, des gisants et des morts", pages 329-337.

* De nombreuses photos dans : Insecula 
* Une page consacrée à Dalou se trouve désormais dans l'Encyclopédie Wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Aimé-Jules_Dalou 

** Un nouveau billet sur notre site : Le monument de Sidi-Brahim et la France de Dalou


   

16 septembre 2008

HIEROGLYPHE OISEAU-NEH: UNE PINTADE

LA PINTADE, MODELE de L'HIÉROGLYPHE "OISEAU-NÈH"

    I - L'idéogramme à l’origine du mot    
   
    L'oiseau pintade est d'origine africaine. Cette pintade diffère d'Est en Ouest et ces différences se remarquent essentiellement aux couleurs des ornements de la tête, et à quelques modifications du plumage. C'est un oiseau très commun, bien utile à l'alimentation des hommes ; il le fut aussi en Egypte ancienne pour signifier quelques idées abstraites et fixer le langage par l'écriture.
    Lorsque l’écriture hiéroglyphique égyptienne nous apparaît, elle est déjà entièrement constituée. Il serait hasardeux de conjecturer son élaboration primitive. Néanmoins, nous pourrions trouver logique que l’image simplifiée d’un objet ou d’un animal eût fourni les premiers éléments qui vont conduire aux premières écritures.
    Ce seraient les « idéogrammes » qui auraient présidé à la représentation de la parole par signes gravés. Aujourd’hui encore, lorsque nous voyons au bord de la route où nous roulons un panneau qui reproduit la silhouette d’une vache, nous comprenons qu’il y a des ruminants dans la contrée et que les autorités dans leur grande sagesse nous avertissent que ces bovins peuvent traverser la chaussée.     Les idéogrammes ont conservé leur utilité.   Nh_2

   ...Le signe tracé par la main de l’homme, source d’énergie positive et de transcendance… 
   Si à l’origine, les premiers signes écrits étaient des idéogrammes, pouvaient-ils noter, en outre, l’équivalent de l’onomatopée pour désigner l'animal ? « Meuh ! » beugle l’enfant dans l’auto en désignant le panneau.
    Mais les civilisations à leur émergence ne sont point enfantines !…
    À droite, dessin de Henri Chevrier, le premier "nèh" jamais publié (ASAE 1931).  Ci-dessous à gauche, pintade Vulturine de l'est africain. Cette espèce vivait le long du Nil au début de la civilisation pharaonique. A-t-elle servi de modèle aux scribes ? (Photo Lamblard. cliquer pour agrandir les images.)   

Vulturineb    Les premiers hiéroglyphes égyptiens, dans une écriture organisée, apparaissent à l’aube des premières dynasties, vers 3300 avant notre ère. À cette haute époque, se trouvent déjà réunis les éléments de la civilisation pharaonique et l’on devine des correspondances avec le Proche-Orient et la Mésopotamie, où un second foyer culturel développe son propre système d’écriture. Pepy1_2

    Nous allons tenter d’approcher la complexité de la pensée égyptienne à partir d’un exemple simple qui nous conduira d’un volatile familier aux paysans africains, jusqu’au principe d’éternité et de vie  perpétuelle.
    (À droite, fragment des Textes des Pyramides, antichambre de la pyramide de Pépy 1er, VIe dynastie. "Les ailes de Pépy sont celles de l'Oiseau-nèh..."   

    Identification du hiéroglyphe « nèh » (G.21) 
    Les ouvrages traitant des hiéroglyphes étant innombrables, nous nous attarderons ici sur un signe rare, celui de l’« oiseau-nèh », classé G.21, dans la nomenclature de Gardiner (1).
    Il se présente sous la silhouette stylisée d’un oiseau banal, de profil, stable, au repos, d’une forme indistincte noyée dans la foule des oiseaux du type « rapace ».
    Heureusement les peintres et lapicides égyptiens ont ajouté parfois à leurs figures des appendices ou des signes diacritiques qui aident à les distinguer les uns des autres, ainsi que des déterminatifs. 
    L’Oiseau-nèh, nous le savons depuis les travaux indépassés de Ludwig Keimer en 1938, est la pintade nubienne (2) Nous éviterons ici de nous perdre dans le débat sur les espèces de pintades pour nous en tenir au hiéroglyphe "Oiseau-nèh". Les nombreuses photos reproduites dans l'article, dont certaines sont inédites, le décrivent mieux qu’un long discours. Les égyptologues sont convenus de nommer ainsi ce hiéroglyphe « nèh » et de le vocaliser « nèè ».
    Ce n’est pas seulement un idéogramme pour désigner l’oiseau pintade, il est aussi utilisé dans l’écriture de notions complexes où il devient un phonogramme « bilitère » (valant pour deux consonnes) avec valeur « nèhèh ». Par exemple, il sert à écrire le mot « Éternité ».

    Les Nèhèsiou sont les Nubiens du Nil
    On ne trouvera pas ici l’inventaire exhaustif des occurrences où intervient ce hiéroglyphe (détaillé dans L’Oiseau nègre, pages 152 et s.) mais on insistera  tout d’abord sur le nom antique des Nubiens, habitants de la vallée de Haute-Egypte, qui s’écrivait avec le dessin d’une pintade de Nubie.
    Dans les textes égyptiens, les Nèhèsiou (singulier Nèhèsi) ce sont les populations de Nubie, aujourd’hui au Soudan. Ethnique ou sobriquet, Nèhèsiou est probablement l’appellation indigène des Nubiens car ce nom est sans étymologie égyptienne connue. 
    À gauche, temple de Kom Ombo, Haute Egypte, les "Nèhèsiou", peuple des Nubiens de la vallée du Nil, enchaînés parmi les ennemis de l'Egypte. Epoque ptolémaïque. (Photos Lamblard)

Nubiensnh    Un peuple qui se serait désigné par le nom d’un animal respecté ne doit pas surprendre. Les Français ne se voient-ils pas souvent figurés en coqs ?
    Revenons à l’idéogramme simple qui désigne l’oiseau pintade « nèh ». Si l’on se souvient que l’écriture égyptienne ne note pas les voyelles, on comprend que la vocalisation moderne n’est qu’une convention récente. Champollion, en visitant les tombes de Haute-Egypte en 1829, lisait « nâh » ! « Les Nègres sont désignés sous le nom général de « Nâhâsi », écrivait-il à son frère. Il n’était pas plus dans l’erreur que nous le sommes puisque personne ne peut savoir comment les Egyptiens anciens vocalisaient leurs idiomes.
    Ainsi, dans la langue afro-asiatique que parlaient les Egyptiens, cet oiseau pintade pouvait fort bien être désigné selon une onomatopée reproduisant le cri familier de ces pintades (qu’utilisent toujours ces chers volatiles si conservateurs dans l'affirmation de leurs convictions).   
    Ce cri d’oiseau, entendu directement ou emprunté à leurs voisins du sud, peut se transcrire en langage humain par « nâh », "nâh nâh nâh" , ou "nat nat nat", etc. Je rappelle que le nom des pintades chez les peuples africains Noirs est souvent construit à partir du cri. En Wolof pour désigner la pintade de brousse, on entend « nat nat nat », ou encore "nâhat…"(3) Pintade_grise_2

    La complainte du paysan
    Dans certaines sociétés traditionnelles d’Afrique, les rituels d’initiation utilisaient le symbole de la pintade pour exalter l’activité agricole humaine, étroitement dépendante du cosmos, du soleil et de la terre, des étoiles et des saisons (4). La pintade, levée avant l’aube, cherchant sa pitance en grattant le sol, et ponctuant son parcours de jacassements lancinants, représentait le paysan dans son labeur ingrat. À droite, palette prédynastique à fard. Schiste. Coll. Ortiz. Vers 3500/3300, époque de Nagada II. Exposition de Londres 1994. Au-dessus, pintade grise africaine, (photo Lamblard)   Palette_1
    Nous connaissons un texte du Nouvel Empire égyptien (de 1500 à 1100 avant notre ère) appelé la Satire des Métiers, pour « l’enseignement de Khéty », qui contient une raillerie du fellah au travail. Le scribe décrit à ses élèves le sort qui attend les cancres qui vont devoir quitter l’école pour retourner à la corvée des champs :
    « Les passereaux apportent la misère au cultivateur. Le grain sur l’aire est volé. Alors le percepteur débarque pour collecter l’impôt… Le fellah est battu… Le paysan pleure et grince plus que la pintade. Sa plainte est plus triste que le roucoulement du ramier… »(5)
    Ce texte satirique, qui utilise l’image de l’oiseau-nèh pour signifier le sort du fellah du Nouvel Empire, est toujours d'actualité trois millénaires plus tard.

    La pintade dans les Textes des Pyramides
    Le signe oiseau-nèh apparaît, pour sa plus ancienne attestation connue, gravé et peint sur les murs de la salle du sarcophage du pharaon Ounas, fin de la Ve dynastie (2350/2321), à Saqqarah, dans ce qu’il est convenu de nommer les « Textes des Pyramides » (Auparavant, il s'agissait de silhouettes gravées sur des palettes prédynastiques, hors écriture organisée).
    (À gauche, gravures dans la pyramide de Téty, VIe dynastie, 2290 avant notre ère. Hièroglyphe Oiseau-nèh. Photo Lamblard)

Tty_1    En haut de la ligne 161 b-c. du panneau 43, on peut déchiffrer le nom d’une divinité mystérieuse, Nèheb-kaou (6). Le signe-oiseau qui le constitue est l’image stylisée, sans fioriture, d’une pintade. On pourrait peut-être y distinguer la silhouette d’une pintade Vulturine de l’Est africain. Ce dieu Nèheb-kaou serait le « Maître de la Destinée », son ambiguïté le relie au monde des serpents. 
    Dans une autre colonne du texte, c’est le dieu Pintade-Nèh qui est nommé en regard du principe d’Éternité solaire, toujours écrit avec le même hiéroglyphe, « Ounas connaît son nom : Nèh est son nom, le Maître de l’année… » (7)
    Ce dieu Nèh, éternel invocateur du soleil levant, est clairement désigné par la figure de l’oiseau pintade. Hypostase du Créateur, ce dieu "Pintade" fait revivre chaque jour le soleil par ses cris éveilleurs d’aurore.
    Parmi les Textes des Pyramides colligés dans la tombe d’Ounas, c’est une dizaine de hiéroglyphes oiseau-nèh que l’on relève. Ils interviennent pour signifier l’Éternité souhaitée au pharaon, ou désignent la prière elle-même.
    Il faut souligner ici que ces dessins de pintades, dans l’écriture sacrée d’époque très ancienne, ne portent pas de signes surajoutés, ni doubles cornes, ni houppe ou goutte pectorale, ni protubérance intempestive que nous allons rencontrer plus tard.
    Pour autant que l’on puisse en juger, au troisième millénaire avant notre ère, les scribes connaissaient leur modèle et figuraient la pintade sans complexification ni signe diacritique.
    Dans la pyramide de Téti à Saqqarah, datant de la VIe dynastie, vers 2290, l’oiseau-nèh que l’on voit dans les colonnes des litanies sacrées est assez comparable au prototype relevé dans la pyramide d’Ounas.Vulturinea
    Sous le règne de Pépy 1er, les Textes des Pyramides sont encore gravés, et peints en vert (VIe dynastie, vers 2247), mais on voit apparaître dans les exemplaires de l’oiseau-nèh une « goutte pectorale » que l’oiseau pintade ne porte jamais au naturel.    À droite une pintade Vulturine (Acryllium vulturinum) (Photo Lamblard)  Notons que les Perses sassanides vont emprunter l'image de la pintade aux Egyptiens anciens : Cliquer ! 

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    À gauche tête de pintade mâle grise commune. (Photo Lamblard)

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    (Ci-contre à droite, pintade de l'est africain à barbillons bleus et pinceau de poils sur le bec (Numida ptilorhyncha); planche d'Elliot, 1872. Coll. MNHN. Paris.)

Suite...

               

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26 août 2008

LE TRÉSOR DE CONSTANTINE

 Constantine-de-Provence et la Chèvre d’or

    Résumé : Une cité gauloise implantée non loin de Marseille porte aujourd'hui le nom de Constantine.  La légende attachée à ses ruines parle d'une "Chèvre d'or" cachée par les Sarrasins. Des fouilles archéologiques sont venues confirmer la présence sur le lieu d'un sanctuaire celtique consacré aux puissances de "dessous-Terre". Quel rapport peut-on trouver entre ce site provençal et Constantine d'Algérie ?  La Chèvre d'or n'est-elle qu'un souvenir du passage des musulmans ? Pourquoi Nostradamus se réfère-t-il à Constantine ? De quel trésor s'agit-il ?

    Sommaire :
I   - Un Constantin, des Constantines...
II  - La Chèvre d'Or, un souvenir des Sarrasins ?
III - Les vautours de Constantine d'Algérie.    

 I - Un Constantin, des Constantines...

    Constantin le Grand à l’exemple d’autres monarques fonda des villes et leur donna son nom. Les plus connues, Constantinople et Constantine, dressent encore leurs murailles de capitales romaines, qui furent à la fois bornes, balises, et trait d’union placés aux portes ouvrant sur les immensités asiatiques et africaines.
    Tout a été dit ou presque sur Constantinople, seconde Rome. Constantine d’Algérie est plus modeste, mais son aura de cité royale se ressent encore. Par contre, Autun et Arles ont oublié la protection impériale qui les honora un temps ; elles cultivent le charme des sous-préfectures au riche patrimoine dont raffolent les magazines. (Pour mémoire signalons que l'actuelle ville de Miramas a été implantée vers 1837 sur un lieu-dit appelé Constantine pour une raison inconnue)
    Il est une autre Constantine, ville morte cachée au cœur de la Provence maritime, quasiment inaccessible aujourd’hui, protégée par le maquis au bout de chemins gardés.
    C’est cette Constantine-ci que je propose à votre curiosité :
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    Un habitat fortifié et un sanctuaire gaulois
    Située sur la commune de Lançon, au sud de Salon-de-Provence, au nord de l'étang de Berre, la citadelle de Constantine occupe le promontoire culminant dans la chaîne des collines de La Fare-les-Oliviers. Elle se dresse toujours face à son homologue de l’autre rive méditerranéenne.

    L'oppidum de Constantine-de-Provence. Les tours et les courtines de la partie nord-est de l'enceinte du IIe siècle avant notre ère. (Photo Lamblard).
    Son enceinte, fortifiée de courtines et de tours, qui prolonge les escarpements naturels du relief calcaire, forme l'un des ensembles monumentaux indigènes les plus impressionnants de basse Provence.
    Le site d'implantation, choisi par les Celtes méditerranéens qui construisirent ici leur habitat, est remarquable tant pour son approche stratégique que du point de vue ostentatoire.
    Le paysage dégage une sauvage beauté. Ses rochers ruiniformes se dressent à l'horizon d'une route qui fut une dérivation charretière des antiques chemins reliant l'Italie à l'Espagne. La voie Aurélienne passa non loin des murs de l'oppidum et des villas gallo-romaines prospérèrent dans la plaine sur les bords de l'étang ; on connaît là-bas un vieux moulin qui s'appelait Merveille.
    Aujourd'hui, les vestiges de la citadelle surplombent des escarpements  dont les arêtes blanches déchirent l'épais maquis de chênes kermès et d'argélas. Dans la plaine, l'Arc s'écoule en delta et se mêle à l'étang, et la source  Durançole irrigue le domaine de Calissanne. C'est sur ses bords que fut trouvée la fameuse vasque votive offerte à Belenos, conservée à Marseille : << Gilliaco fils de Poreixios à donné à Beleinos >> ; les noms sont celtiques, Belenos était dieu des eaux salutaires. L'inscription serait du 1er siècle avant notre ère.

Constantine5    Du haut de la citadelle, on voit la montagne Sainte-Victoire dans le lointain et le Ventoux à l'opposé. Le regard embrasse l'étang jusqu'aux Martigues, jusqu'au chenal de Caronte.
    De ce belvédère, on pouvait suivre le sillage des barques et le tracé des chemins sauniers, on apercevait le trafic des voies massaliètes qui sortaient du port phocéen par les brèches de la Nerthe.

Rempart de Constantine. Tour en cours d'éboulement. Le plus ancien état de l'enceinte gauloise date du IIe siècle avant notre ère. (Photo Lamblard).
    Le plan de l'oppidum, approximativement carré, et sa superficie de près de 7 ha en font l'un des plus vastes parmi les habitats perchés de la Provence Antique.
    Bien que protégé par ses falaises et ses garrigues, et par son accès relevant d'une propriété privée, Constantine a été victime au cours des siècles d'innombrables déprédations causées par les amateurs d'antiquités et les chercheurs de trésors imaginaires. Nous allons comprendre pourquoi.
    Son enceinte protohistorique reste malgré tout l'une des plus belles fortifications indigènes du Midi.
    Les fouilles archéologiques de ces dernières années permettent de faire le point sur cet ensemble exceptionnel du patrimoine méridional, en attendant une fouille exhaustive de l'habitat.

    Le rempart de Constantine
    Nous emprunterons à Gilles Aubagnac la description des murs puisque son étude nous semble la plus documentée (Voir la bibliographie).

Constantine6    La section nord de l'enceinte est la mieux conservée, et la plus spectaculaire. Longue de 240 mètres environ, elle est renforcée par cinq tours encore debout. Les murailles ont une largeur de 3 mètres pour une élévation maximale de 5. Certains cônes d'éboulis laissent à penser que d'autres tours existaient peut-être à l'origine ; des auteurs anciens en ont compté davantage.
    Chacune des tours est différente des autres. Elles se distinguent par leur plan, leur envergure et leur technique de construction qui ignore le mortier. Les courtines qui relient les tours sont, elles aussi, de types différents, en particulier par la taille des pierres utilisées.
    Les carrières de pierre de Calissanne, exploitées de l'Age du Fer jusqu'au XIXe siècle. Les monuments de Roquepertuse ainsi que les boulets qui les ont détruits proviendraient de Calissanne. (Photo Lamblard)
    Les pierres, soigneusement choisies et assemblées, sont de gros modules à la base des murs et semblent posées directement sur le rocher préalablement préparé. Les parements extérieurs montrent les blocs régulièrement calés par de petites lauses, comme cela se pratique encore dans les campagnes pour bâtir les murettes de pierres sèches.
Les à-pics ou les thalwegs que surplombent les autres côtés du plateau rendaient leur défense plus facile sans lourdes fortifications. C’est une enceinte défensive de grande valeur militaire.
    Le prestige de cette muraille manifeste également la puissance du chef local qui la fit construire, et proclame l’ambition d'être vu de loin. Les trois autres côtés du promontoire ont sûrement été dotés d'éléments qui les rehaussaient et que le temps n'a pas conservé jusqu'à nous.
    La datation du rempart de Constantine se situerait pour le plus ancien état au cours du IIe siècle avant notre ère. Moment crucial de l'histoire de la Gaule du Sud affrontée aux Romains.
    Sur ces terres, le fait d'entourer un habitat d'une fortification, ou de juxtaposer à ses défenses naturelles des murs de protection, apparaît très tôt dans la préhistoire. Ainsi les populations indigènes dont nous parlons, quel que soit leur nom, Gaulois, Ligures, Celtes, Salyens, possédaient une longue expérience en la matière.

Un sanctuaire chthonien indigène
Constantine4_2    La deuxième singularité de l’oppidum de Constantine tient dans la présence en son centre de trois avens, de gouffres naturels, dont l’un a près de 70 mètres de profondeur. Le plus grand de ces avens paraît avoir été le réceptacle d'un culte gaulois des plus archaïques.

    Le sanctuaire chthonien au centre de l'oppidum. On aperçoit l'aven central entièrement fouillé en 2002 par l'équipe d'Aix. Au loin, en arrière-plan, l'étang de Berre. (Photo Lamblard).
     Ces excavations font l’objet de fouilles programmées par le Centre Camille Jullian d’Aix, sous la responsabilité de F. Verdin, depuis 2001.
    Ce sont ces cavités qui, depuis cinq siècles attirent, pour le malheur du site, l'attention des irresponsables qui viennent gratter dans les ruines sans précaution, à la poursuite de la "Chèvre d'or" ou d’imaginaires statues précieuses, suivant dans leurs recherches les indications de Nostradamus qui mentionne cette Constantine dans ses écrits métaphoriques.
    L’ouverture de ces profondes failles, au sommet du plateau rocheux, est entourée d’un énigmatique mur de béton, de plan circulaire comme celui d’une arène, qui a longtemps fait croire à une « citerne ». L’archéologue Jacques Gourvest, le premier, en 1956, émit des doutes sur la réalité de cette "citerne" et suggéra la possibilité d'un sanctuaire voué aux cultes chthoniens :  «...il est plus vraisemblable que nous nous trouvons en présence d'un ensemble cultuel entourant l'entrée du monde souterrain. »
    D’autres observateurs ont évoqué les « Tours du Silence » du monde Mazdéen iranien.
Il est aujourd’hui avéré, au terme des dernières campagnes de fouilles, que l'oppidum de Constantine abritait un lieu de culte dédié aux puissances souterraines. Un espace sacré entourait l’entrée des gouffres. Cette fondation indigène (Ligure ?) daterait du début du IIe siècle avant notre ère.
    Toutefois nous pouvons imaginer que le site a été fréquenté occasionnellement les siècles précédant la construction du majestueux rempart actuellement visible.
    Au centre de l’oppidum, le lieu sacré lui-même se présente donc sous la forme de ce mur en fer à cheval de 16 m sur 15 m de diamètre, englobant une superficie de 200 m2 environ, il est aujourd’hui ouvert en direction du nord. Cette maçonnerie, d'environ 3 m de haut, n'est que l'âme, le remplissage d'un mur complexe, tripartite, qui se composait de deux parements de blocs de grand appareil, à l'intérieur desquels fut coulé cet emplissage de béton.
    Ce sont ici les restes d’une somptueuse muraille d’apparat qui devait être couronnée d’une corniche.

    Les avens de Constantine
    Au vrai, le monument de Constantine évoque, dans sa conception, les sanctuaires celtiques de Gaule du nord avec fosses centrales creusées dans la terre, servant à faire des offrandes et verser des libations aux divinités relevant des profondeurs telluriques, un "nemeton" comme disaient les Gaulois.

    Il importe de souligner que c'est la première fois que l'on remarque un gouffre naturel intégré dans un habitat de l’âge du Fer et monumentalisé. En l'état des connaissances, le sanctuaire de Constantine est sans équivalent en Gaule du sud. Il se rapproche des autels creux de types chthoniens qui sont l'une des principales caractéristiques des grands sanctuaires de La Tène moyenne (vers 340-275 avant n. ère) en Gaule du Nord, notamment à Gournay et Ribemont-sur-Ancre fouillés par Jean-Louis Brunaux.

Constantinea    Les trois fosses du sanctuaire
    Nous pouvons supposer que les avens que recèle l’oppidum reçurent des offrandes comme on le pratiquait dans les sanctuaires celtiques, quartiers de viande, produits de l'agriculture, libations, etc. Malheureusement, les sédiments ayant été bouleversés par les chercheurs de merveilles, aucune couche archéologique n'était en place lors de la fouille et nous devons nous contenter d’hypothèses.

    Vue aérienne du site de Constantine prise le 11-02-1976 par Louis Chabot. Sur ce document rarissime, on voit l'état des ruines du sanctuaire gaulois avant les fouilles. (Photo Louis Chabot).
    Pour parachever la description des mystérieux gouffres de Constantine, qui ont passionné les érudits, il convient de mentionner une quatrième excavation énigmatique :
    À l'extérieur du mur en fer à cheval qui englobait les trois premières fosses, un quatrième trou s'ouvre au sud-ouest, à 25 m environ du nemeton. C'est un puits vertigineux, d'une cinquantaine de mètres de profondeur. Il aurait été agrandi au XVIIe siècle par un chercheur de trésor financé par d'illustres seigneurs provençaux, si l'on en croit les archives. On peut voir l'énorme amas de déblais qui couvrent les abords de l'excavation sur une grande épaisseur. On ne sait pas encore ce qu’il recèle.

    La ville de Constantin le Grand
    Faute de connaître le nom gaulois de cette citadelle protohistorique, c'est Constantine que nous utilisons. L'ancienneté du toponyme n'est pas attestée avant le XVIe siècle. Cependant, la tradition savante, aussi bien que populaire, rattache cette appellation à l'empereur Constantin le Grand, et ce n'est pas rien ; (ou a un usurpateur Constantin III).
    À une époque où la réputation et les valeurs dépendaient de l'Eglise, de ses écrits et de ses clercs, le patronage d'une figure de l'importance de celle du premier empereur converti au christianisme se convoitait. Constantin vint en 309 guerroyer en Provence et mit Marseille en état de siège. Puis en 314, le concile d'Arles se tint sous ses couleurs impériales. Certains historiens complaisants assurent qu'il se rendit à Arles en personne pour son mariage et la naissance de son fils Constantin II, d'où le surnom de "Constantina" présent sur le monnayage de la ville d’Arles au Ve siècle. Tout ceci relève de l’hagiographie, et, dirions-nous aujourd’hui, de la propagande municipale.
    Certes, un empereur instituant chaque semaine un « Jour du Soleil Invaincu", (en 321) et prescrivant aux artisans le repos pour cette journée-là afin qu’ils puissent entendre la messe, ne pouvait pas régner sans marquer les esprits provençaux.
    En leurs temps, pour attirer les pèlerins et recevoir des donations, les grandes abbayes gratifiaient leurs possessions de titres de gloire dont l'authenticité provenait parfois de rêves oraculaires d'un moine archiviste.
    Ainsi, il est probable que la titulature de Constantin 1er, fils de sainte Hélène, sur notre oppidum, ne soit qu’une légende forgée par les moines de Montmajour.
    Devant les lacunes de la documentation, quelques historiens tournèrent la difficulté en suggérant d’entendre dans notre Constantine-de-Provence le souvenir d’un obscur Constantin III :
    Au Bas-Empire, lors de la venue des tribus germaniques, après 407, des aristocrates gaulois se rebellèrent contre le pouvoir romain et se réfugièrent dans le Sud-Est. Un énigmatique Constantin venu de Grande-Bretagne se lança dans une reconquête et s'installa à Arles, métropole des Gaules. D'abord reconnu par Rome, il fut bientôt qualifié d'usurpateur, suite à la révélation de ses accords passés avec les Goths hérétiques ariens. Rome lui opposa alors le patrice Constance qui l'évinça. Ce Constantin III aurait laissé son nom à l'oppidum.
    Cette histoire n'est encore probablement qu'une paraphrase d'une sorte de Légende Dorée adaptée à la Provence.

Constantine8    Traditions orales et élucubrations savantes
    Le souci de démarcation entre rêveries littéraires et documents scientifiques échappait tout autant aux savants laïcs de la Renaissance. Les faux à l'Antique circulaient et des lettrés forgeaient des "textes anciens" et des mythes afin d'asseoir les grandes familles sur les fondations de maisons séculaires.

    Les fouilleurs s'activent autour de l'aven central, à l'intérieur du sanctuaire archaïque. Fouilles F. Verdin de 2002. On aperçoit en arrière-plan l'intérieur du mur en béton banché du 1er siècle avant notre ère. (Photo Lamblard).      
    Rabelais s'amusait beaucoup de ces divagations, et Nostradamus tout autant.
    L’illustre médecin astrologue de Salon-de-Provence ne pouvait ignorer les faramineuses ruines de l'oppidum, à deux lieues de son cabinet, ni les légendes admirables attachées au nom de Constantine. Il en fit l’objet de nombreux écrits.
    Dans une "consultation" conservée à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, Nostradamus assure que sous Aix-en-Provence, « 3 mille tirant le couchant se trouve une place que pour la fidélité qu'elle apporte ce nomme Constantine, où estant regardant la mer y ha ung demy rond relevé dans lequel y ha fente de rocher qui lui ; du temps de Marc Anthonius proconsul Arominie soubz l'empire Cézar feust remply exactement à cause de l'abisme et seront assurés les rectruyseurs trouver lesdicts os de cappito triumvirat. Ceux du passé y ont cherché trésor et treuvé mabre et plomb métalique soubz l'argile blanche qui soubstient le rocher et à dextre y ha l'abisme latitinens et ce prendront garde à 33  toises, gisant à costé le trésor de la dame en signe blanc. »
    Ainsi, du temps de Nostradamus (1503-1566) le nom de Constantine passait pour perpétuer le fidèle souvenir de l'empereur converti à la religion du Christ. Et le site antique attirait déjà l'attention par son gouffre (fente de rocher, abisme) situé au milieu d'un mur en demi rond relevé. Gouffre de 33 toises (65 m) où l'on n'avait trouvé disait-on que des ossements humains, parmi lesquels ceux de Marc Antoine...
    Nostradamus laisse entendre que l’on était allé chercher fortune au fond de l'abîme, et que les fouilleurs n'avaient trouvé que « marbre et plomb métallique sous de l'argile blanche ».
    Le futur auteur des Centuries, dont le génie poétique est déjà présent, ne dit rien de plus sur l'oppidum de Constantine. Toutefois, ses Quatrains mentionnent avec obsession les prétendus trésors, peut-être symboliques, enterrés sous des ruines de Provence et d'ailleurs.
    Rien n'est plus séduisant, universel et intemporel qu'un trésor caché au sein de la terre, et lorsque Nostradamus quelques années plus tard écrit dans les Centuries :
    <<Du Triumvir seront trouvez les os / Cherchant profond thrésor énigmatique / Ceux d'alentour ne seront en repos / Ce concaver marbre et plomb métallique.>> (Quatrain V-7), il se plaît à brocarder l'obstination des chercheurs d’or dans les Antiques de Saint-Rémy ou sur l'oppidum de Constantine.

    Archéologie de grimoires
    Quelques décennies après Nostradamus, un autre grand érudit se penchera sur le gouffre de Constantine, et dans les abîmes des Prophéties :
    Nicolas-Claude Fabbri de Peiresc (1580-1637), Conseiller au Parlement d'Aix-en-Provence et savant antiquaire, dans son "Abrégé de l'histoire de Provence" attribuait, selon l'opinion commune, la fondation de Constantine à l'empereur : « Constantinus bastit la belle ville de Constantine au quartier des Anatiliens, ... »
    Peiresc connaissait les écrits de son voisin salonnais, et le cite volontiers. C'est à lui que nous devons le commentaire de la "consultation" de Nostradamus que l'on vient de lire. Il met en rapport sept quatrains où il est question de trésors avec le site de Constantine selon les légendes locales.
    Peiresc raconte dans une lettre qu'un certain Monsieur Fricasse disait avoir fait mesurer le gouffre, et trouvé 27 cannes de profondeur (55 mètres environ), puis tenté de creuser jusqu'à 33 toises (65 m environ). De la suite du récit, il apparaît que les fouilleurs de Monsieur Fricasse furent chassés par des "tavans" géants (des frelons, ou cabrians), des bruits effrayants et des émanations méphitiques. Peiresc suggère que l'on aurait dû appeler des gens d'église pour exorciser les lieux.
    Il poursuit sa relation en évoquant quelques trouvailles de médailles anciennes (qu'on ne lui montra point), et relate des morts violentes survenues dans le gouffre. Puis il mentionne une autre excavation à côté de l’aven, qu'il dit être une citerne de 8 m de profondeur (ce qui est exact), et rapporte des signes sibyllins prétendument gravés dans le rocher, mais qu'il ne vit pas lui-même.

Constantine10    Les effluves et le souffle inspirateur
    Peiresc se passionnait pour le mystère des gouffres et des vents subtils qui s'en échappaient. Il est certain que la réputation de Delphes, et de ses effluves remontant d'une faille sous le trépied de la Pythie, ne lui étaient pas étrangers.
    Il est plaisant de se souvenir ici que, d'après Diodore de Sicile (B. H, XVI-26), ce sont les chèvres (en grec "khimaira, chimères") qui auraient guidé l'attention des hommes de Delphes vers la faille où des vapeurs sortaient des entrailles de la terre. Prises de vertige, les chèvres dansaient. Intrigués par ces cabrioles, les Delphiens comprirent le sortilège des vapeurs (pneuma) émanant de la terre, et supputèrent le rapport qu’ils pouvaient en tirer ; ils instituèrent un oracle d'Apollon.
    L'intérieur du sanctuaire photographié du sud-ouest : au premier plan, l'ouverture d'une fosse. Au second plan, l'aven central ayant servi d'autel réservé aux puissances de dessous-terre. (Photo lamblard).
    À Delphes, on signale régulièrement la détection de gaz provenant d’une activité sismique qui réchaufferait le calcaire bitumeux s’échappant d’une faille rocheuse. Des émissions de gaz d’éthylène, une vapeur stimulant le système nerveux central, auraient pu agir comme euphorisant, provocant aussi bien les cabrioles des chèvres que les transes de la Pythie.
    Un érudit comme Peiresc connaissait naturellement L’Énéide de Virgile, notamment l’épisode de la descente aux Enfers : « Il y avait une caverne profonde, monstrueuse, ouverte en un bâillement énorme, hérissée de rocs, défendue par un lac noir et les ténèbres des bois. Nul oiseau ne pouvait dans son vol passer impunément au-dessus ; tel était le souffle qui se dégageait de ces gorges sombres et montait jusqu’aux voûtes célestes. »
    Le gouffre de Constantine et son monumental aménagement situé au sommet d’un paysage dantesque ne pouvait qu’attirer l’attention des savants provençaux, et leur remettre en mémoire les célèbres épisodes contenus dans leurs classiques.
    Le trésor de Delphes, volé disait-on par des guerriers Celtes, et emporté jusqu'à Toulouse par des Gaulois Tectosages, puis de Toulouse jusqu'aux bords du Rhône par Servilius Caepio, n'aurait-il pas échoué en Provence ?... Et pourquoi pas à Constantine ?…
    Nostradamus jouait avec cet or imaginaire et, comme Rabelais, s'amusait des vents du trou de la Sibylle de Panzoust !  Peiresc, lui, se voulait savant éclairé ; il lança des recherches de terrain sur l’oppidum.

    Du bon usage des mythes
    Le mythe comme processus d'investissement de l'espace est une constante dans l'histoire des mentalités. Il faut se garder de prendre ces écrits au pied de la lettre, mais ils peuvent parfois servir de balises et nous conduire aux bons endroits. La signature de Constantin premier empereur chrétien (mythique ou réelle peu importe aujourd'hui), désigne cette acropole à notre attention avec insistance, et indique Constantine comme l'un des lieux sacrés antiques importants de la région.
    Déjà, à la protohistoire, ce plateau escarpé abritait un sanctuaire voué aux divinités chthoniennes fixées sur un aven, ceci est désormais acquis.
    Au cours de l'Antiquité tardive, à l'arrivée du christianisme, le culte païen sera refoulé dans les superstitions diaboliques, et l'oppidum se verra orné d'une chapelle chrétienne. À l'abandon du site, naîtra la légende d'un trésor oublié, ce qui est habituellement l'indice d'un gisement de mémoire refoulée sous l’oppression d’idéologies dominantes.

    Le gouffre mortel
    D'autres manuscrits du XVIIe siècle sont conservés, relatant l'existence à Constantine de trésors ayant coûté la vie aux malheureux fouilleurs payés par les notables du temps. Notamment une lettre de 1621 conservée à l'Inguimbertine (sous le n°1881, folio 594), où l'auteur relate comment un docteur italien, savant en magie, se disait fort capable de trouver la cachette de trois statues en or massif, grandeur nature, représentant l'empereur Constantin avec sa sainte mère et sa fille, et plusieurs coffres pleins d'or pour faire bonne mesure.
    Il réussit à trouver un mécène, et l'on dit que ce seraient les ouvriers recrutés par cet Italien qui auraient creusé le puits à l'extérieur du sanctuaire, dont nous avons parlé. La lettre se termine en dénonçant l'imposteur responsable de la mort des ouvriers employés à chercher le trésor imaginaire.
    Suite :

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14 juillet 2008

SIDI-BRAHIM A PERISSAC EN GIRONDE !

    Souvenirs du massacre de Sidi-Brahim, par Dalou 

    Résumé :
    La ville d’Oran s’était dotée d’un beau monument commémorant le désastre de Sidi-Brahim en 1845. Les statues de bronze étaient signées Aimé-Jules Dalou. À l’indépendance de l’Algérie, l’effigie de la France a été remplacée par le buste d’Abd el-Kader. Qu’est devenue l’œuvre de Dalou enlevée de la place d’Oran ? Qui était l'émir  Abd el-Kader vainqueur de Sidi-Brahim ? Que reste-t-il aujourd'hui à Oran du monument commémoratif ? C'est à ces questions que répond le dossier :


   On a retrouvé "la France" de Dalou

    L’Européen libéré de ses frontières sait qu’en se promenant de part et d’autre du Rhin il rencontrera encore les monuments aux morts des guerres passées portant, liés comme des gerbes, les noms innombrables de ceux que la grande faucheuse a laissés sur les champs de carnage.
    Traverserons-nous bientôt la Méditerranée avec le même regard lavé de ceux qui s’avancent au-devant de la vie ?
    C’est d’un monument qu’il sera question aujourd’hui et, comme trop souvent, d’un monument commémoratif de massacre.
    Je veux parler du monument de Sidi-Brahim érigé à Oran au XIXe siècle, composition du sculpteur Aimé-Jules Dalou.
    Il y a une quarantaine d’années, l’un des chef-d’oeuvres de Dalou quitta son piédestal de la place centrale d’Oran et personne ne pouvait (ou ne voulait) dire où il se trouvait depuis. L’oeuvre originale  comportait un groupe de statues, la France, les dépouilles d'un soldats, et la Gloire, . Depuis 1962, le bronze représentant la "France" n’était plus à sa place au pied de l’obélisque de marbre sous le soleil algérien.
    
    Est-ce l’air du temps ou le bouche à oreille ? Sans date anniversaire à célébrer ni révélation people, Aimé-Jules Dalou sort lentement de l’oubli. Nous en voulons pour preuve la place qui lui a récemment été attribuée au Petit Palais, quelques articles dans les revues, et les courriers que nous recevons depuis la publication de notre première chronique le concernant.
    Vous qui suivez, lettres après lettres, l’élaboration de ce « théâtre de centons » virtuel sur le Web, savez où se trouvent les principales créations du sculpteur Dalou. Peut-être le grand public, et même ceux des Parisiens qui tournent chaque jour place de la Nation autour des bronzes du Triomphe de la
République
, ignorent-ils encore cet artiste génial et admirable citoyen ?…
    À droite, carte postale représentant le monument sur la grand place d'Oran vers 1950. (Collection Partouche)    Oran5_1

    Aux héros de Sidi-Brahim
    Le bronze « la France » de Dalou faisait donc partie du groupe dédié à la gloire des héros de Sidi-Brahim, érigé à Oran le 26 décembre 1898. L’ensemble ayant pour âme un obélisque de huit mètres de haut était couronné d’une figure ailée, une  Gloire portant la palme aux braves, placée au sommet du monument. Au-dessous, contre le piédestal, la France écrivant sur le marbre du souvenir, et, au même plan, livré à la compassion des passants, les dépouilles évoquant un Soldat mortellement blessé.
    Ce groupe commémoratif avait été érigé par souscription sur la Place d’armes au centre de la ville et passait pour le plus beau monument d’Algérie. Il immortalisait le souvenir des combats de Sidi-Brahim.
    Par une nuit de 1962 la France fut enlevée de son socle.

    Le massacre du 26 septembre 1845
    Nous pourrions craindre aujourd’hui que Sidi-Brahim n’ait laissé qu’un vague souvenir dans la mémoire de nos concitoyens hexagonaux ; il n’en va pas de même pour ceux qui ont connu l’Algérie française.
    Le drame s’est déroulé au nord-ouest de Tlemcen, non loin de la frontière marocaine, proche du village de Ghazaouet, autour de la koubba du marabout Sidi-Brahim. (Ci-dessous, la koubba du Marabout d'Oran)
 

Koubba    C’est contre la tombe du saint musulman qu’eut lieu un massacre de soldats ; de massacres, la litière des nations en est jonchée.
    L’histoire des peuples se résume trop souvent en récits de batailles où tombèrent des moissons de jeunes hommes perdus par l’imprudence ou l’orgueil de leurs chefs et pour le plus grand profit des marchands de gloire.
    Pour la consolation des mères et des fiancées, les annales exaltent les faits d’armes afin que la mémoire populaire garde le souvenir des héros.
    On multiplie les fastes afin que les évocations belliqueuses conditionnent les jeunes générations pour de prochains holocaustes.
    Le 26 septembre 1845, le combat de Sidi-Brahim opposa  un petit détachement du corps expéditionnaire français à plus de cinq mille cavaliers de l’émir Abd el-Kader. Il n’y eu que 16 survivants du côté français. Et combien de morts de part et d’autre ?
    Le maréchal Bugeaud étant rappelé en France pour quelques mois, c’était le général Lamoricière qui assumait par intérim le commandement supérieur de l’armée coloniale.
    Le colonel de Montagnac commandait le camp fortifié de Djemaa Ghazaouet (Nemours).
    Montagnac apprend le 21 septembre 1845 —était-ce un piège ? — qu’Abd el-Kader se trouve à la tête de ses cavaliers sur la frontière du Maroc, pays dont le sultan avait été vaincu, comme l’on sait, le 14 août 1844 à l’oued Isly.
    Montagnac, soldat brave mais stratège aventureux et homme violent, à la tête de sa petite troupe composée de 350 Chasseurs et 60 cavaliers du 2e Hussard, se lance au-devant de l’émir vers le Djebel Kerkour, et engage le combat sans se soucier du nombre de ses adversaires.
    Les instructions données à Montagnac lui prescrivaient d’être prudent et de ne point s’aventurer hors de son fortin. Il n’en tient aucun compte. Il sort poussé par le désir de surprendre Abd el-Kader et d’en découdre. On se croirait dans un western d’Anthony Mann.
    Ayant laissé une partie de sa troupe au bivouac près du sanctuaire de Sidi-Brahim, le colonel de Montagnac, affronté aux forces algériennes, est tué des premiers à la tête de ses hussards, et sa petite escouade est complètement écrasée par les cavaliers arabes. Une colonne de renfort qui se hâte à son secours est anéantie à son tour. Le capitaine Louis Dutertre ainsi qu’un grand nombre de soldats sont faits prisonniers par Abd el-Kader.
    Ce premier affrontement, funeste pour les Français, n’était qu’un début.
    (Gravure représentant la prise d'Alger en 1830)

1830alger    Un caporal et quinze hommes
    Le lendemain, le capitaine de Géreaux à qui Montagnac avait confié le reste du détachement, les chevaux de rechange et l’intendance en réserve près de Sidi-Brahim, subit à son tour l’assaut des guerriers musulmans.
    La koubba abritée d’un figuier va servir de point d’appui à la résistance des derniers Français. Géreaux, espérant recevoir du secours, rameute ce qui reste de la compagnie et se retranche dans le péribole de l’édifice. Le caporal Edme Lavayssière qui assurait la garde du troupeau de remonte et des bagages se joint au dernier carré. Ils sont à peine 80 fusils pour faire front aux milliers de guerriers qui déferlent.
    Abd el-Kader, en ce début d’après-midi, dans la chaleur écrasante, comprend que ses adversaires, privés d’eau et de ravitaillement, coupés de leur base, sont épuisés et sans espoir d’être secourus. Il leur demande de se rendre et met le siège autour du sanctuaire.
    Le harcèlement sera permanent, il durera trois jours. Par trois fois, Géreaux blessé opposera son refus de céder aux sommations de l’émir.
    L’ennemi fera alors amener devant les soldats barricadés le capitaine Dutertre, prisonnier de la première offensive, avec mission de proposer aux assiégés de rendre les armes et de sortir de leurs retranchements.
    « Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! » crie Dutertre avant d’être décapité.
    Ci-contre, la France "mère-patrie" de Dalou écrivant pour la postérité l'invite du capitaine à ses hommes. (Photo Lamblard )

Francedalou2    Abd el-Kader ordonne alors d’exhiber sur la crête du djebel les autres prisonniers français afin d’ébranler la détermination des assiégés. En vain. Les heures passent  et la résistance des derniers Chasseurs ne faiblit pas.
    Malheureusement, les cartouches s’épuisent et les renforts espérés ne viennent pas. Le 26 septembre à l’aube, le dernier carré tente une ultime sortie dans l’espoir de briser l’encerclement. C’est le caporal Lavayssière qui prend le commandement des opérations. Il fait placer les blessés au centre du groupe et, baïonnettes en avant, lance les hommes contre les assaillants embusqués.
    Sous l’extraordinaire autorité d’un simple caporal de Chasseurs, les derniers Français bondissent hors de la koubba et progressent vers la plaine. Ils ne seront plus que 16 survivants à être recueillis par la garnison venue enfin à leur secours ; 15 Chasseurs plus un caporal, le seul homme à avoir réussi à conserver son arme jusqu’au bout. Une centaine de prisonniers restera aux mains d’Abd el-Kader. Et combien de morts chez l’ennemi ? l’Histoire ne s’en souvient pas.
    L’anniversaire de cet accrochage et de l’admirable résistance des soldats est devenu la fête traditionnelle des Chasseurs à pied.
    Le temps ayant passé, de tous ces morts des deux camps permettez qu’on joigne les mains au bas de cette page afin de pouvoir la tourner.

    Une femme agenouillée
    Le monument commémoratif d’Oran rendait un juste hommage aux soldats de Sidi-Brahim, et le bronze de Dalou représentait la patrie France écrivant en lettres de sang pour la postérité la phrase lancée par le capitaine Dutertre : « Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! »
    Je ne connais de ce monument que de rares photos où l’on voit une belle jeune femme, comme Dalou aime à en sculpter, agenouillée, traçant l’invite du  malheureux héros ; la France ici sœur de Simonidès écrivant sur le rocher des Thermopyles : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois.
    En 1956, je me trouvais près de Beni Mered, dans la ferme de Ben Ali-Bey, d’où l’on pouvait apercevoir la statue du sergent Blandan qui lui aussi prononça de belles paroles, alors qu’avec seulement 22 hommes il avait été envoyé par ses chefs pour soutenir une lutte aussi glorieuse que désespérée contre 300 cavaliers arabes. « Courage, mes amis, défendez-vous jusqu’à la mort ! », c’était le 11 avril 1842.
    La Garde meurt et ne se rend pas ! aurait crié Cambronne à qui l’on prête beaucoup de mots. Et dans la « Maison de la dernière cartouche » à Bazeilles le 1er septembre 1870, tandis que Napoléon III mourant de la gravelle capitulait devant Sedan et se rendait avec 83 000 hommes aux Prussiens, d’immortelles paroles furent prononcées dignes d’être elles aussi gravées dans le marbre.
    Ce serait grande misère pour les familles s’il se trouvait un homme au seuil de la vieillesse qui n’aurait d’autre récit de gloire à confier à ses proches que ceux des batailles où le destin l’aurait oublié dans l’ordre du malheur.
    Tentons de croire qu’il existe aussi des paroles d’amour et de fraternité.
...suite :

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20 juin 2008

DES PINTADES ET DES HOMMES

    Des pintades dans la Mythologie grecque

        Dernières trouvailles :

    Oui, ce site est aussi celui de la Pintade... Nous lui avions donné asile, il y a longtemps, au siècle dernier – du temps de Théodore Monod au moins – depuis, elle ne nous quitte plus. Ce qui nous vaut de pouvoir offrir aux visiteurs une base d’information unique sur cet oiseau.
    Merci mon Dieu ; car, ainsi que l’aurait affirmé Alexandros de Mynde, il existe au monde deux catégories de citoyens, ceux qui connaissent quelque chose de la pintade, et ceux qui l’ignorent…

    Appréhender l’homme non par la bête mais par l’animal de préférence, les oiseaux en tête, qui incarnent votre aspiration à vous élever vers les étoiles ; voilà qui augurerait bien des temps à venir. Et que l'on ne vienne pas me parler cuisine ou gastronomie...
    (Voir notre article "Pintade oiseau africain")

    LA MÉTAMORPHOSE DES MÉLÉAGRIDES
    Notre dernière trouvaille est celle d’un rare skyphos du Ve siècle avant notre ère, à figures noires, jamais encore publié, portant sur sa panse quatre pintades : les Méléagrides.
Sicile1    Pour les Grecs anciens, la pintade était le résultat de la métamorphose des sœurs de Méléagre en oiseaux. Ainsi, en grec, « pintade » se disait méléagride.

    Skyphos à figures noires, Ve siècle avant notre ère. Trouvé en Sicile. Musée de Palerme. (Photo Lamblard). La découverte de ce vase vient augmenter la série des skyphos décorés de pintades.

    La métamorphose des Méléagrides clôt le grand récit mythologique de la chasse au sanglier de Calydon. Elle constitue l’épilogue du drame qui expose la mort du jeune prince Méléagre et parachève le destin des sœurs inconsolables, attendu que le lien affectif dominant dans ce récit, son penchant essentiel, est l’amour « adelphique » qui attache ces filles à leur frère aîné ; Méléagre étant un héros homérique des plus prestigieux.
    Attachement qui explique également le geste de la mère infanticide, la reine Althaia, jetant au feu le tison portant la vie de son fils Méléagre coupable du meurtre de ses oncles maternels.

    L’AMOUR ADELPHIQUE INCESTUEUX
    On ne reprendra pas le récit complet de la chasse au Sanglier de Calydon (je l’ai racontée, pages 91 à 100, dans L’Oiseau nègre ; l’Aventure des pintades dionysiaques. Imago. 2005), mais on pourra trouver, résumée ci-dessous, l’histoire des sœurs affligées.
Beotien3    Cet amour adelphique, qu’aujourd’hui on qualifierait d’incestueux, apparaît dans les civilisations anciennes comme un thème récurrent intégré au pouvoir royal ; les mythes méditerranéens lui font une large place. Nul n’ignore que les pharaons épousaient leur sœur, et Caligula s’empressa de copier les fils de Rê en convolant avec sa sœur Drusilla.

    Autour de Méléagre mourant, ses soeurs se lamentent. Détail d'un sarcophage d'époque romaine. Un relief de même thème "christique" se trouve exposé au Louvre.
    La grande déesse Isis rechercha aux bords du Nil les restes de son frère-époux Osiris ; l’Olympe célébra les noces de Zeus et d’Héra, couple incestueux. Les sept Héliades demeurèrent inconsolables de la mort de Phaéton fils du Soleil, leur frère foudroyé, ce qui valut aux filles d’être métamorphosées en peuplier, les Héliades, etc.
    En outre, la divinité qui intervient tout au long de la chasse au sanglier de Calydon, et provoque le drame expiatoire est Artémis, sœur jumelle d’Apollon, elle aussi profondément attachée à son frère.

    LA BÊTE QUI TUE
    Entre le fauves homicides, le sanglier est un tueur d’éphèbes. Un meurtrier de héros et de rois, un éventreur. L’incursion d’un sanglier (d’un lion, d’un ours) dans un récit représente l’épreuve imposée au jeune homme à la fin de son initiation lorsqu’il aspire au rang supérieur de sa communauté.

Beotien4    Dans la chasse de Calydon, c’est le Solitaire, le vieux mâle castrateur venu de la forêt sauvage pour détruire la terre cultivée qui surgit et agresse. C’est au haut des cuisses et au bas-ventre que frappent les sangliers lorsqu’ils s’attaquent aux braves, puisque c’est dans l’os fémoral que s’élabore la puissance génésique des guerriers, au creux de la crurale interne, et c’est là que la bête tue.

    Sarcophage montrant la chasse au sanglier de Calydon. Eleusis, Grèce, 2e siècle de notre ère.    
   
(Photos Lamblard)
  Adonis le Dédaigneux en mourût. Le Petit Ancée d’Arcadie fut émasculé. Ulysse garda une profonde cicatrice à la cuisse et cette marque permit à sa nourrice de l’identifier lors de son retour à Ithaque.
    Mais le plus célèbre parmi les sangliers mythologiques est celui de Calydon.
    Enfin, la légende atteint au mythe dans son dénouement, et se conclue par une métamorphose au cours de laquelle la nature domptée s’enrichit sous nos yeux d’une espèce animale nouvelle : la Pintade !

    UN UNIVERS EN COURS D’ACHÈVEMENT
    Le propre des mythologies est de nous montrer l’univers en cours d’achèvement, et la nature à l’œuvre dans la différenciation des espèces sous l’influence des dieux.
    Nous, au XXIe siècle, rejetons d’une civilisation de l’achevé, qui n’avons d’autres perspectives que d’organiser l’inventaire des espèces en voies de disparition, prenons le temps d’écouter l’un des derniers échos de l’origine des êtres, le bruissement des commencements dans l’acharnement du destin.
Beotien5    Dans notre monde où les conditions faites à l’individu conduisent souvent à la régression, selon une métamorphose inversée : du papillon à la chrysalide, du papillon de l’enfance jusqu’à la chenille et à la larve trentenaire, le récit des origines enseigné par les mythologies, chevauchant les morales ancillaires, nous ouvre encore les portes d’un monde dionysiaque.
    Sarcophage au Musée archéologique d'Athènes. Énésime a les jarrets tranchés par le fauve. (Photo Lamblard)
(La suite ci-dessous...)

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01 mai 2008

SÉTIF, MASSACRE EN ALGÉRIE, 8 MAI 1945.

     Sétif, Une gerbe pour les morts
   
    Soixante ans après le drame, l’Ambassade de France en Algérie informa le monde que la République reconnaissait désormais les massacres qui eurent lieu le 8 mai 1945 à Sétif, à Guelma, et dans une grande partie du Constantinois.
     C’était la première fois qu’un représentant officiel de la France constatait la navrante vérité de cette sombre page d’histoire contemporaine, que les spécialistes ont depuis longtemps dénoncée.
    Un membre du gouvernement français acheva la démarche le jour anniversaire de l'année 2005.

Photo31_30    Monsieur Hubert Colin de Verdière, Ambassadeur de France en Algérie, rendit justement hommage, le 25 février 2005, à l’Université de Sétif, au Président Ferhat Abbas, « Un homme d’État qui incarnait avec une grande dignité la rigueur intellectuelle si nécessaire dans notre monde compliqué, ainsi que l’exigence de justice et de liberté de son peuple. »
    Ferhat Abbas étant né, et ayant vécu longtemps à Sétif, M. l’Ambassadeur se devait d’évoquer « une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt 60 ans : une tragédie inexcusable. Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres ! »
Algrie_3    « Certains pensent qu’il faut oublier le passé pour qu’il n’enterre pas le présent. Je ne partage pas cet avis, même si nous ne devons pas non plus nous enfermer dans l’histoire. », enchaîna l’ambassadeur.
    La cérémonie officielle s'acheva par le dépôt d’une gerbe devant la stèle du souvenir des événements et des morts.
    Voici l'histoire de ce drame où s'allumèrent les mèches de futures bombes :

       Victimes et bourreaux
    De tueries inexcusables, l’histoire humaine en est pavée.
    L’épopée coloniale, par la personnalité même de la majorité des individus que les États mandataient, n’est qu’une succession de tragédies pour les peuples colonisés ; et de sacrifices pour les rares représentants sincères de la civilisation des Lumières qui se lançaient dans l’aventure par grandeur d’âme et naïves illusions.
    Alors, pourquoi revenir sur ce 8 mai 1945 ? Pourquoi s’attarder sur la démarche française et le geste de Monsieur l’Ambassadeur ?

    "Persuadons-nous bien qu'en Afrique du Nord comme ailleurs, on ne sauvera rien de français sans sauver la justice." Albert Camus.  (Photo Lamblard)
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21 février 2008

ARLEQUIN, PÉTASSOU, ET LE CHANVRE

    Arlequin, les origines populaires

    Chacun connaît ou croit connaître Arlequin dont le nom évoque la silhouette d’un valet de comédie au costume de satin multicolore. De nos jours, Arlequin n’est plus, en effet, qu’un déguisement enfantin ou le nom d’un personnage de théâtre plus ou moins comique que l’on rattache automatiquement à la Commedia dell’arte.
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          Toutefois, en remontant le fil de ses origines, nous parvenons jusqu’aux bouffons de Carnaval, étroitement liés au chanvre, ainsi qu'aux métiers du tissage. Cette piste nous conduit à redécouvrir les démons ou « hommes sauvages » qui sortaient pour la Saint-Blaise dans certains rituels des mascarades d’avant Carême, et notamment le « Pétassou » des Cévennes.
    Nous avions trouvé amusant, il y a une dizaine d’années, d’emprunter le thème d’Arlequin et de le prendre en filature jusqu’à ses origines en suivant les arborescences de son nom, de son histoire, et des influences qui ont constitué la tradition.
    Entre fil et fumée à la poursuite d’Arlequin, l’enquête nous avait conduit jusqu’à la Canebière, et au cannabis dont l’avenue marseillaise tire son nom.     Cette promenade, racontée en plusieurs endroits, résumée dans une chronique de la revue Europe au titre prometteur : « Le cannabis de la Canebière » (N° 803, mars 1996), fut reprise dans différents bulletins et jusque dans un dictionnaire des drogues et stupéfiants…
    Le grand public n’ignorant plus aujourd’hui la parenté du chanvre textile et du cannabis (ni sa différence essentielle), je peux reprendre ce sujet avec un éclairage plus direct, et replacer Arlequin au centre de la scène, sans perdre mes lecteurs dans les coulisses.
    Arlecchino, gravure d'après Maurice Sand, fils de George (1860); le centon originel est devenu un riche déguisement de comédie bourgeoise.

    L’ARLEQUIN ITALIEN
    Oui, l’Arlequin que nous connaissons est arrivé en France dans les panières des acteurs du « Théâtre-Italien ». Et c’est bien la Commedia dell’arte qui lui a donné sa tournure actuelle. On ne dira jamais assez ce que le théâtre français et l’écriture dramatique doivent aux troupes italiennes qui ont fait connaître leur art à la cour des rois de France et, par ricochets, aux auteurs qui écrivaient pour ce public protecteur, souvent lettré, quelque peu porté au mécénat.
    Les troupes italiennes voyageront beaucoup au XVIe siècle. Catherine de Médicis fit venir à Paris une troupe de Commedia dell’arte. Henri III invita les Gelosi en 1577 pour animer le Carnaval. Louis XIV et ses courtisans s’enticheront littéralement des comédiens italiens.
    Ce sera l’un d’eux, Alberto Naselli, spécialiste du masque de Zan Ganassa, qui prendra pour la première fois sur scène à Paris le nom d’Arlequino, dont sont issus, vaille que vaille, tous les Arlequins que nous voyons gesticuler aujourd’hui. En Italie même se serait un certain Tristan Martinelli qui aurait imaginé de porter sur scène  un "diable" comique et provocateur du nom de Arlequino, vers la même époque.  Ce personnage à la gaillardise obscène aurait eu, par les rires provoqués, des vertus prophylactiques dans la prévention de l'impuissance du distingué public !

    LA COMMEDIA DELL’ARTE
Arlequinchev_1    Née d’un courant populaire étroitement lié aux rituels des mascarades d’hiver et des carnavals, la « Comédie improvisée » ou « Comédie des professionnels » (c’est ainsi qu’il faut entendre l'expression italienne), apparut au début du XVIe siècle dans l’entourage des familles régnantes dans les cités transalpines.
    Arlequin, estampe française du XVIIIe siècle. Le bouffon conserve encore des éléments de son origine infernale.(Photo Lamblard)

    Le mouvement humaniste de la Renaissance, qui avait impulsé la création d’ateliers de peinture et de sculpture, libérait aussi les arts du théâtre. La profession de comédien se développait dans toute l’Europe.
    La Renaissance c’est aussi le moment où la notion d’artiste se distingue des autres corps de métier, où le peintre et le sculpteur échappent au cercle des artisans, où le jongleur de foire, le pitre de place publique, le chanteur ambulant et le conteur recherchent leur droit de cité.
    Au départ, des saltimbanques, dont on ne saisit pas l’origine sociale ni la formation technique, mais qui devaient porter le génie de l’improvisation venue de leur lignée d’amuseurs populaires, et dotés d’un grand talent parodique, se regroupent et fondent une compagnie permanente.
    Peut-être pouvons-nous en déguster les prémices dans la fameuse scène des artisans du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare où des acteurs d’occasion inventent une farce à partir du conte de Pyrame et Thisbé résumé en un simple canevas.
    Les archives de Padoue conservent l’écho de la création d’une semblable compagnie d’amuseurs réunis par contrat en l’an 1545. D’autres les imitent. Une profession de baladins s’affirme, un métier d’acteur et d’organisateur de spectacles s’affiche au centre des villes où s’exerce le pouvoir civil. Et ces troupes proposent leurs divertissements à ceux qui peuvent payer le cachet afin de ne plus être contraints de se vendre aux charlatans ou de faire la manche.
    En quelques décennies, plusieurs compagnies de Commedia dell’arte se font connaître et acquièrent une solide réputation de bateleurs. Les cours princières les invitent à présenter leurs parades. Les dames rient à leurs « lazzi ». Le personnage principal autour duquel s’articule la farce qui constitue le répertoire de ces nouveaux comédiens est un valet, le Zanni, créé sans doute à partir des personnages de domestiques de Plaute et de Térence.

    LES ZANNI BERGAMASQUES
Fossard1    Ce rôle de serviteur balourd et rusé tout à la fois se trouvait déjà dans les Atellanes romaines sous le nom de Sannio, l’histrion grimacier. La commedia dell’arte ne fera qu’actualiser le personnage en l’adaptant au profil du campagnard chargé des basses besognes et parlant un jargon pittoresque venu de son terroir.
    Zanni est le diminutif de Giovanni. C’est le nom familier d’un type populaire de l’Italie du Nord. Presque toujours d’origine bergamasque, Zanni est un cadet misérable réduit à l’émigration vers la ville proche, vers Venise ou Padoue ou Gênes.
    Au chef-lieu où l’on parle le beau langage, le vilain deviendra homme de peine, valet, faquin, serviteur s’il a de la chance, petit voleur par mauvais sort.

Vignette du Recueil Fossard, XVIe siècle. C'est l'une des plus anciennes représentations de l'Arlequin archaïque. Il tient à la main son chapeau, et un objet que l'on peut identifier à une vessie de porc prête à être gonflée...
    Zanni connaît son équivalent en France méridionale sous le nom de Jean (ou Jan) ; c’est le gavot, le plouc qui jargouine. Le folklore nous l’a conservé sous la figure du nigaud des contes populaires : Jan de la vache, Jan cague blanc, Jean farine, Jean fève, Jean de l’Ours, Jean de Nivelle, etc.
    « Jean ! Que dire de Jean ? c’est un terrible nom,
    Que jamais n’accompagne une épithète honnête… »

    Giovanni ou Jean, Zanni ou Jan, l’archétype est de même veine, c’est le couillon, mais à couillon couillon et demi, il peut être rusé et diaboliquement fourbe. Nous pouvons y reconnaître également certains traits de l’ancien « fou » des carnavals moyenâgeux.
    À chaque époque probablement, et dans chaque pays, le bouffon de carnaval devait exhiber, en sus de ses fonctions rituelles, l’identité des parias du moment.
    Élaborés par l’esprit populaire à partir d’un fond archaïque, les « Jan » carnavalesques, les Zanni et les bouffons blagueurs, prendront les caractères propres aux terroirs concernés, ils seront toujours identifiés aux communautés subalternes de la société en fête.
    Lorsque les bateleurs napolitains entreront dans la mouvance « dell’arte », ils donneront à leur Zanni les traits caractéristiques des Campaniens. Pulcinella barguignera dans l’idiome local d’une voix gloussante en tenant son ventre, telle une parturiente carnavalesque venue du « monde à l’envers ». Pulcinella soulève les rires de l’assistance qui reconnaît en lui le type du montagnard glouton enceint pour avoir trop mangé de tripes et souffrant d’un plus que probable dernier soupir alvin.
    L’extraordinaire succès des troupes de commedia dell’arte en Italie, où le masque du Zanni tenait le rôle principal, va pousser à l’enrichissement du personnage en le démultipliant. Par un renversement burlesque, le Zanni, antihéros type, jouant les entremetteurs deviendra indispensable à l’intrigue. Du Bergamasque primitif vont naître les Arlecchino, Pierrot, Gille, Brighella, Pulcinella… Chacun de ces Zanni incarnant un aspect particulier du protagoniste initial. Transposée dans le domaine du rire, la condition subalterne de l’exploité congénital et son image seront récupérées par l’aristocratie pour son divertissement, selon un schéma intemporel et universel.

    DES ZANNI À L’ARLEQUIN
    Les deux principaux Zanni, double réplique du déraciné bergamasque, l’un intrigant et hypocrite, l’autre balourd et glouton, les deux faces d’une même stratégie sociale de résistance passive à l’oppression des maîtres, vont donner naissance aux masques désormais célèbres. Arlequin étant aujourd’hui le plus caractéristique et le plus connu.
    Il paraît désormais établi qu’Arlequin a été baptisé ainsi sur une scène parisienne dans la décennie 1570-1580 afin de renforcer l’identité comique du rôle. L’acteur florentin Alberto Naselli, spécialiste habituel du masque de Zanni, ayant inventé sur un nouveau canevas le nom de son personnage à partir d’Hellequin, le diabolique conducteur de la « Chasse sauvage » du folklore médiéval bien connu de son public.

    LA MESNIE HELLEQUIN
Arlequin_danse_1    La Chasse sauvage, ou « Mesnie Hellequin », constituait l’un des mythes d’origine indo-européenne les plus familiers des populations françaises. Le nom est attesté dans Chrétien de Troyes. Vers 1227, le moine normand Orderic Vitalis décrit l’apparition fantastique et la nomme « Familia Herlequini », la gent d’enfer, glose-t-il. En 1262, Adam le Bossu dans le Jeu de la Feuillée met en scène le valet d’Hellequin, lequel attend la fée Morgane. Dante, qui maîtrisait les langues et les cultures de son temps, place dans son Enfer, au chant 30, le diablotin Alichino, etc.

Arlecchino du Piccolo teatro di Milano, interprété par Ferruccio Soleri. La tradition théâtrale italienne dans sa perfection.
    Dans d’autres textes, c’est la Chasse du roi Arthur que conduit le démon Hellequin en un hourvari furieux entraînant les âmes mortes vers l’au-delà.
    La mentalité populaire garda longtemps le souvenir des grandes peurs que suscitait l’arrivée de cet équipage démoniaque les nuits de tempête, tandis que passait au-dessus des toits la meute des chiens de hurle-vent.
    Certains spécialistes des mythologies indo-européennes ont reconnu dans le démon Hellequin l’avatar populaire du grand dieu germanique Odin/Wotan, qui possède la même fureur sacrée.
    Nous ne pouvons aller plus avant dans ces diableries, contentons-nous de saisir le nom d’Hellequin, tombé dans le folklore, édulcoré, et, ici, récupéré par un génial histrion du XVIe siècle pour baptiser son personnage burlesque en en faisant véritablement le premier Arlequin de la scène.
    suite :

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17 février 2008

L'UIARD, UN CYCLOPE GAULOIS

    Roman des bergers de la Crau.

Luiard1_1    En 1848 en Provence, au coeur de la Crau, dans ce désert des pierres, isolés de tout, deux bergers, un homme et un adolescent, un pastre et son mendi. Deux garçons perdus rêvent un monde meilleur. Survient la peur ; arrive l'irrationnel, le monstrueux, l'UIARD, le Cyclope oublié des temps révolus.
    C'est le roman de la pastrille, le roman unique de la Crau provençale. Une histoire d'hommes et de bêtes dans un coin oublié de la France du XIXe siècle, la France qui découvre le "Printemps des peuples".

    Le thème central a été fourni par la découverte d'un conte populaire porté par la tradition orale des bergers de la Crau dans lequel nous pouvons trouver des similitudes avec l'Odyssée d'Homère. Il s'agit de l'Uiard, un cyclope provençal...
   
Ulysse_1        Publié par Fédérop en 1987, ce livre continue d'être édité et lu.
     Éditions Fédérop, Bernadette Paringaux. e-mail:    
    editions.federop@wanadoo.fr

  Le dessin de couverture est de Ernest Pignon-Ernest. La photo de droite représente Ulysse attaché sous le ventre d'un bélier pour échapper au Cyclope aveuglé. VIe avant notre ère. Musée de Delphes.

    La tradition orale occitane a conservé jusqu'à nous d'autres récits venus du tuf obscur des âges anciens, tel Jean-de-l'Ours, dont une version recueillie auprès d'un vieux paysan provençal se trouve dans le site :  Cliquer ici .
                                                   
Ci-dessous,
vase  trouvé à Caere, représentant Ulysse et ses compagnons portant le pal qui va aveugler le géant Polyphème ivre.  VI e siècle avant notre ère.

Cyclope2 Cyclope3

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05 janvier 2008

LA PINTADE PARMI LES EMBLEMES DU PARADIS

    L'unique site complet sur la pintade :

        LES PINTADES, DE DIONYSOS AU CHRIST.

    Cet oiseau singulier, et très mal connu, la pintade, a fait l'objet d'une thèse d'ethnozoologie, et d'un livre * qui reste à ce jour le seul ouvrage en français décrivant ses origines, et les mythes qui lui seront attachés au cours des millénaires.
    C'est ainsi qu'on reconnaît cet oiseau parmi les  emblèmes du Paradis biblique tels qu'ils apparaissent dans l'iconographie d'influence orientale conservée tout autour de la Méditerranée.
    Sur notre site se trouve déjà un article traitant de la mythologie avec des photos inédites, notamment d'un skyphos du Ve siècle av. n. ère (cliquer ici). Un dossier inédit sur l'art des Perses Sassanides complète la recherche sur l'iconographies de la Pintade : "Enigme de la Pintade iranienne".

Pintade3_2    Selon notre projet de placer sur la Toile, en priorité, l’état de quelques recherches, et d’afficher les documents au fur et à mesure de leur découverte, afin que chacun au hasard des rencontres puisse se les approprier, voici la reproduction inédite d’une rare mosaïque, récemment exposée en Libye, où l'on voit deux pintades.
    Cette composition, datée de l'an 539 de l'Incarnation, renforce notre hypothèse concernant les représentations de pintades à l’époque byzantine parmi les oiseaux du Paradis, associés à l'idée de Résurrection.

Grenades    À gauche, un couple de pintades communes. À droite, la mosaïque de Qasr el-Libia, Libye. Carré n°34 du pavement de l'église de l'évêque Makarios. Deux "poules Numidiques" entourent la Coupe de vie d'où jaillit un grenadier, arbre du Paradis venu des Perses. VIe siècle.
(Photos Lamblard)

    MOSAÏQUES  BYZANTINES
    Dernière trouvaille, ou plus justement dernière image, puisque nous avions signalé cette mosaïque libyenne dans « L’Oiseau nègre » (page 131), sans pouvoir en présenter la reproduction.
    Parmi les richesses archéologiques conservées en Libye, il y a notamment des lieux de cultes paléochrétiens, tels ceux de Qasr el-Libia.
    Situés en Cyrénaïque, ces vestiges illustrent la grande époque des basiliques chrétiennes d’Afrique septentrionale du VIe siècle.

    En 534, Bélisaire, envoyé par l’empereur Justinien, massacre les Vandales de Libye et de toute l'Afrique, coupables de propager l’hérésie arienne. De tous temps, les adeptes d’un parti ont montré davantage de hargne vis-à-vis des déviants dogmatiques que des ennemis politiques.
    Pour deux siècles au moins, la culture byzantine s'installe sur les rives méditerranéennes qui nous retiennent ici.
    L’Empire byzantin, ou plus justement l’Empire romain d’Orient formé au IVe siècle à la mort de Théodose, et définitivement abattu en 1453 par la prise de Constantinople, assura pendant près de douze siècles la continuité de l’héritage égypto-gréco-romain, lui-même fortement imprégné d'influences venues d'Iran.
    L’avènement de Justinien, qui régna à partir de 525, marquera un grand tournant idéologique, et s’imposera sur les terres du pourtour méditerranéen par ses conquêtes militaires impitoyables.
    L’époque byzantine influencera fortement les arts et les mentalités. Elle marquera particulièrement la technique et les motifs décoratifs des lieux de culte.
Grenades_2    A droite, des grenades mûres sur un marché de Téhéran. Dans la religion Mazdéenne, le grenadier "urvarâm" joue un rôle important dans le rituel. (Photo Lamblard)

 OISEAUX DE PARADIS
    Les mosaïques de cette époque offrent, entre autres singularités, la particularité de contenir de nombreuses reproductions de pintades parmi les symboles du christianisme au milieu des animaux annonçant l’arrivée des temps paradisiaques.
    Les mosaïques pavimentales sont de véritables tapis de prière, ornés des « respectés symboles du Christ », que l’on trouve préservés au sol des édifices.

    ÉGLISE DE L’ÉVÊQUE MAKARIOS
    Datée de 539, la grande mosaïque qui composait le pavage de l’église de l’évêque Makarios à Qasr el-Libia subsiste seule parmi les ruines.
    La prospérité cyrénéenne, due à la richesse agricole du pays en céréales et arboriculture, avait encouragé les Libyens à parer leurs lieux de cultes d’une luxueuse décoration.
    Le pavement se composait d’une grande mosaïque comportant cinquante carrés figurés, représentant des animaux ou des personnages tirés de la mythologie, ou des scènes d’inspiration nilotique ou sassanides.
    C’est ainsi qu’on y reconnaît des autruches, un paon, Orphée charmant les animaux, etc. Et une rare représentation du Phare d’Alexandrie.
    On y voit également cette extraordinaire composition montrant un canthare d’où s’élèvent des branches de grenadier chargées de fruits, entouré de deux pintades exactement figurées (n° 34).

Madabaa_1    À droite, pavement du baptistère, église de la Vierge à Madaba, Jordanie, fin du VIe siècle. Poissons et pintades symboles du Christ. (photo Lamblard)

    LES PINTADES DIONYSIAQUES
    Iconographie empruntée au répertoire dionysiaque par excellence, la coupe sainte d’où surgit l’Arbre de vie, se rencontre d’abondance. Souvent, on y montre la vigne chargée de grappes mûres. Sur la mosaïque de Qars el Libia, l’artisan a choisi la grenade comme fruit d’éternité, retrouvant ainsi la tradition persane.
    (Ci-dessous, grenadier en fleur et premiers fruits sur l'arbre. Ph. Lamblard)
    Le motif de la branche de grenadier portants ses fruits, associé à deux oiseaux de part et d'autre de la tige, est connu en Orient, notamment dans l'art sassanide d'Iran. Un sceau de jaspe conservé à la BNF (inv. M. 2805), des étoffes, reproduisent également ces symboles du monde iranien.

Photo18_18_1    Mais ce sont les deux pintades qui nous retiennent au premier chef.
    Je peux en définir l’espèce : il s’agit de Numida meleagris à barbillons rouges. Ces pintades indigènes d’Afrique du Nord sont connues dans l’Antiquité latine sous l’appellation de « poules de Numidie ».
    Parfaitement stylisées, ces deux pintades offrent cependant une étrange particularité : elles ont deux cornes sur le crâne…
    Ces deux cornes énigmatiques se rencontrent uniquement dans l’art byzantin (ainsi que dans l'art des Sassanides qui s'en est inspiré),  lequel fait une large place à nos pintades, comme nous l'avons souligné en son temps.
    Avec l’aide de l’égyptologue Jean Yoyotte, ces deux cornes énigmatiques m'avaient conduit à mener une étude particulière (L’Oiseau nègre, pages 152 et s.) au terme de laquelle nous avions pu démontrer que leur signification symbolique  était liée à l’héritage pharaonique ainsi qu’aux représentations du signe hiéroglyphique de « l’Oiseau-nèh » ; cette quête des cornes nous conduisait également aux représentations mythiques de l’Inde (Poule d'Inde est le nom de la pintade au Moyen Age européen).
    Compte tenu de la lenteur avec laquelle l'avancée des recherches trouve place dans les publications grand public, nous avons pris le parti de publier dans notre site, en temps réel, les derniers développements sur les sujets que nous traitons.

Nh    En conclusion, et forts de ce nouveau document libyen, remarquons ici une dernière fois que la quasi-totalité des représentations de pintades sur les mosaïques byzantines porte ce signe diacritique des doubles cornes, dont l'origine remonte à l'écriture hiéroglyphique de l'antiquité égyptienne.

    Dessin de "l'Oiseau-nèh" tel qu'il fut reconnu par H. Chevrier à Karnak, et publié pour la première fois par Ludwig Keimer en février 1938. Cet article de L. Keimer imprimé dans le Bulletin des Annales, ASAE, est toujours le texte de référence ; à ce jour, il n'a pas été égalé. Nous avons publié une photo récente du hiéroglyphe qui a servi de modèle pour l'identification de l'oiseau-nèh (dans "L'Oiseau nègre", page 163). Le texte dit :"Je te donne l'Eternité qui dépend de moi..."

  * L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques, par Jean-Marie Lamblard, Éditions Imago, Paris, 2005.

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04 janvier 2008

DALOU, UN SCULPTEUR ET LA RÉPUBLIQUE.

    Dalou, des sculptures aux jardins.

   
Gisant1    Aimé-Jules Dalou est l’auteur du gigantesque bronze du Triomphe de la République, place de la Nation, le plus lourd jamais fondu au 19e siècle, et de quelques statues cachées dans les jardins, les cimetières ou les musées.
    Le Père Lachaise abrite trois chefs-d’œuvre du sculpteur ; œuvres d’art incontestables et compositions funéraires inspirées où l’artiste affirme sa maîtrise de l’allégorie à la gloire de la démocratie réinventée par les hommes de la Grande révolution.
    Toutefois, à chaque grande manifestation publique, lorsque les citoyens défilent de la République à la Nation, ce sont ses oeuvres qui jalonnent le parcours des manifestants...
    D’être ainsi exposées dans l’espace public oblitèrerait-il le regard porté sur les oeuvres ? Peu de passants connaissent Dalou.

Gisant d'Auguste Blanqui, sculpté par Dalou, cimetière du Père Lachaise. Paris. 1885.(Photo Lamblard)
    Si l’on en juge d’après les maigres lignes consacrées aux réalisations de ce romantique artiste par les critiques d’art, Aimé-Jules Dalou souffre encore et toujours, un siècle et demi plus tard, de son combat politique après le coup d’État de Napoléon III, et surtout de son engagement auprès des ouvriers de la Commune, dans leurs velléités d’affirmation sur la scène politique, en ce 19e siècle de bourgeoisie conquérante.(Voir sur ce même site "Biographie de Dalou")

    La sculpture aujourd’hui est en général mal aimée. Cela tient en partie à l’épidémie de statuomanie qui s’empara des édiles au milieu du 19e siècle. Pas une place, pas un jardin qui ne reçut son effigie ou son buste riche simplement d’enseignement et de pédagogie. Le public se lassa, et l’ordre de récupération des métaux non ferreux imposé en 1942 par les nazis au régime de Vichy fut accueilli sans résistance.

    DALOU LE COMMUNARD
    Né le 31 décembre 1838 à Paris, fils d’ouvrier gantier, Aimé-Jules Dalou montra très jeune des dons pour le modelage, ce qui lui valut l’attention de Jean-Baptise Carpeaux. Puis, à quinze ans, il fut admis à l’Ecole des beaux-arts où il se lia d’amitié avec Rodin.
    La première reconnaissance publique de Dalou survint en 1870, lors du Salon lorsqu'il obtint avec « La brodeuse » une commande de l’État.

Gisant2    Quelques années auparavant, en 1866, Dalou avait réalisé un bronze funéraire pour orner la tombe d’un illustre interprète du rôle d’Hamlet. L’œuvre ne mériterait pas d’être remarquée si elle ne s’inscrivait dans ces ultimes années de romantisme révolutionnaire opérationnel, tout en offrant un lien avec notre démarche procédant du théâtre et des pompes funèbres, « Mourir, dormir. Dormir, rêver peut-être… ».
Le "Triomphe de la république" de Dalou. La figure de la Liberté domine le groupe érigé place de la Nation, à Paris. 1889-1899. (photo Lamblard)
    La guerre franco-allemande de 1870 et Sedan mirent fin à la jeune carrière de l’artiste. Très attaché à la République, il s’engagea aussitôt pour défendre sa patrie et partit pour le front.
    Au temps de la Commune, Dalou fut appelé par Gustave Courbet comme curateur au Louvres pour la protection des collections, ce qui lui valut d’être condamné par les Versaillais aux travaux forcés à perpétuité, en novembre 1871. Il trouva refuge à Montrouge chez le sculpteur Alexis André.
    Dalou choisit l’exil à Londres avec sa famille, où il amorça une seconde carrière artistique. Il y resta huit années.
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26 mai 2007

DJILALI, UN TIRAILLEUR ALGÉRIEN

  En souvenir de Djilali, soldat au 17e RTA


                           
     Paris 25 mai 2007

                                À Madame Halima K.
                                Douar Béni-Abdallah
                               

    En ce jour anniversaire, Madame Halima, nous vous écrivons, votre fils et moi, pour vous donner les renseignements que vous attendez sur la sépulture de votre père, Djilali Mohamed K., mort le 25 mai 1940 en France, caporal au 17e Régiment de Tirailleurs Algériens.
    Vous ne me connaissez pas, mais peut-être vous souvenez-vous que votre fils, Abdelhamid, vous a téléphoné un jour pour vous annoncer qu’il allait rechercher la tombe de son grand-père avec l’aide d’un Français ; vous avez demandé : « Un gaouri ?», Abdelhamid a dit oui, et vous avez ajouté : « C’est bien, Inch’Allah ! ».
Djilali1_2    Ce jour de bonnes rencontres, alors que votre fils s’inscrivait dans une école où il espérait apprendre un métier, et où j’avais à faire, il me demanda de remplir pour lui un formulaire, puis il me dit : « Mon grand-père est mort pour la France, mais je ne sais pas où il est enterré. » « En France, on respecte les soldats morts et leur sépulture est enregistrée ! », j’ai répondu.
    En vérité, je n’en savais rien, mais mon patriotisme en était convaincu. Il suffisait de connaître le nom, la date, les circonstances…
    Vous le savez, Madame, Abdelhamid est en France depuis une poignée d’années. Comme beaucoup d’autres jeunes Algériens, il est arrivé sans trop savoir pourquoi, et sans papiers.
    Un mois après notre rencontre, Abdelhamid revenait me voir avec des photocopies que vous lui aviez envoyées.
    Votre père Djilali était mort avec de nombreux frères d’armes, le 25 mai 1940 à Camelin dans l’Aisne, il avait 32 ans, et laissait une veuve, plus quatre enfants dont vous Halima qui aviez huit ans à l’époque.

    En ce samedi 25 mai 1940, la France entrait dans le 268e jour de la guerre...

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07 mai 2007

MARIANNE ET 14 JUILLET

    I - Aux symboles, citoyens !

    (Archives 2006):
    Avez-vous dansé un 14 juillet, place de la République ?
Marianne1    La ville de Paris soigne son patrimoine ; la statue de fonte bronzée est débarbouillée, tandis que le socle restauré paraît neuf.
    Le monument des frères Léopold et Charles Morice affiche ses symboles républicains en souveraine urbanité.
    Choisi en 1879 pour le centenaire de la Grande Révolution, ce monument fut inauguré le 14 juillet 1883 comme vous savez.

La déesse Liberté, couronnant la statue de la République à Paris, arborant sa nouvelle patine. Sculpture de Morice. (Ph. Lamblard)

    Le piédestal supporte trois femmes de pierre blanche accompagnées d’enfants, les trois Grâces, figuration de la Liberté, l’Égalité, et la Fraternité. À chaque manifestation populaire, ces allégories accueillent les Enfants du Paradis dans leurs bras... Des ornements exaltent aussi la ville de Paris, la paix et le travail. Le socle inférieur expose une série de douze bas-reliefs de bronze qui racontent les événements majeurs de la République. Ils sont de Aimé-Jules Dalou, nous reverrons plus avant ce grand artiste méconnu.
    Un énorme lion garde l’ensemble, fièrement campé : c’est le peuple masculin appelé au suffrage universel. Le lion symbole de domination, traditionnel emblème de la monarchie, pose ici en démocrate macho.
    Du haut de ses 23 mètres, une splendide femme domine la place. Incarnation de la République, elle brandit un rameau d’olivier et s’appuie sur le droit écrit, les Droits de l’homme et du citoyen. Ce n’est pas une idole.

RpubliquebÀ droite, le lion au pied de la statue, place de la République, un jour d'épaules nues et d'émancipation. (Ph. Lamblard)        
    L’Etat français républicain aime se présenter en femme. Pour un peuple qui ne donnera le droit de vote à sa moitié féminine qu’un siècle et demi après son avènement, ceci est singulier.
    En réalité, cette statue sensé représenter la République est la personnification de la déesse Liberté ; la seule divinité que l’on ne peut adorer que debout chante le poète.
    Monument d’allégories, pyramide de signes, cette statue commémorative n’est certainement pas une œuvre d’art selon le goût actuel, elle est cependant un chef-d’œuvre symbolique et, en ce sens, un document culturel du plus haut intérêt.
    Les images symboliques sont des marqueurs de civilisation.
    Savoir les lire, c’est participer de la communauté d’esprit qui nous précède sur cet obscur sentier, dont le terme échappe à l’individu, mais qui progresse et s’élève.
Gnie1    Ici aussi tout ce qui monte converge.
    Feux de guet, les symboles balisent et rassurent, ils tirent vers l’avant.

Oeuvre de Auguste Dumont, le Génie de la Liberté est placé au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille. En 1830, la femme Liberté n'était plus de saison, ni le bonnet rouge d'ailleurs. Les emblèmes se devaient d'être masculins et ils le sont...
(Ph. Lamblard)


Suite ci-dessous.

Pour visualiser les douze panneaux de Dalou, cliquer sur le site de Xavier Chazelas : http://les12panneauxdelarepublique.blog.20minutes.fr/album/les_12_panneaux/20_juin_1789.3.html

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03 avril 2007

LE PHARE D'ALEXANDRIE

   DU MYTHE AU MINARET,

    En résumé :
    Les cités riveraines de la Méditerranée n’attendirent pas les Ptolémées pour bâtir des tours à feu et des vigies sur leurs côtes en accompagnement de leurs ardeurs maritimes. La dynastie alexandrine des Lagides manifestera son ambition en imposant la nouvelle capitale de l’Egypte, ouverte sur la mer, au centre du monde civilisé.
    Alexandrie, foyer des connaissances et des arts, patrie d’adoption des savants et des poètes, se devait d’attirer les regards en construisant un monument emblématique prodigieux. Ce sera, à l’entrée de son port, la tour à feu la plus haute, la plus belle jamais imaginée. L’érection d’un fanal pour guider les pilotes, mais aussi un signal indiquant aux nations le nouveau foyer des Lumières.
    Le mirador-vigie implanté sur l’île de Pharos, tel un Veilleur, s’inscrira dans la mémoire des hommes comme une merveille du monde voulue par les souverains hellénistiques.
    À l’émergence de la religion du Christ, de nouveaux symboles apparaissent au sein de la culture classique, dans les foyers  de civilisation où s’élabore l’humanisme chrétien, vers le IIIe siècle.
    Un poisson, une ancre, une nef parfois, suffiront aux adeptes pour signifier leur foi nouvelle. Un navire poussé par le vent, guidé sur la lumière d’une tour à feu sera également un sceau que choisira le fidèle du Christ. Le poisson du Zodiaque devient ainsi symbole mystique par l’acrostiche grec  «ichthus » désignant le Pêcheur d’hommes. Un phare représentera le port céleste auquel aspire l’âme humaine embarquée sur le navire de la vie.
    À l’arrivée de l’Islam, le Phare d’Alexandrie s’inscrira logiquement dans le patrimoine des Arabes. Un siècle après l’Hégire, des lieux de culte musulmans seront dotés d’un mirador d’où le muezzin lancera ses appels à la prière.
    Des « minarets » (selon la racine noûr, lumière), bâtis sur les plans du Phare, inviteront les Croyants à se tourner vers la révélation. Le Phare porte-feu devient alors  «manâra » (tour de lumière). 
    En Provence, sur le rivage près d’Hyères, la topographie se souvient d’un antique phare à l’endroit où la tradition situe une implantation andalouse : l’Almanarre.
    Et à Périgueux on raconte que le clocher de la cathédrale romane et byzantine de  Saint-Front aurait été bâti au XIIe siècle selon le plan du Phare d’Alexandrie…
    Voici quelques pistes pour aborder le dossier du Phare sous une lumière renouvelée !

     (Ce texte a été publié dans la revue littéraire EUROPE, n° 936, avril 2007)

    (À droite, épitaphe de Firmia Victoria, avec un phare et un bateau, provenant du cimetière de la Vigne des Eustaches. Époque paléochrétienne. Musée lapidaire, Cité du Vatican. L'image d'un phare (imaginaire) est une allusion claire au salut éternel promis aux Chrétiens.)
Pharebat2_1
   
    Des Lumières et des Phares
     Les Lumières de l’Alexandrie ptolémaïque ont ébloui le monde. Sur place, il n’en reste quasiment rien ; quelques pierres au fond des eaux turbides du port, que l’on remonte sous l’œil des caméras pour appâter le touriste.
    La Bibliothèque et le Musée ont brûlé, les palais n’existent plus, le tombeau d’Alexandre reste introuvable. Heureusement, il y a la ville et ses habitants, qui ne se préoccupent qu'occasionnellement du passé.
    Quant au célèbre Phare, on ne sait pas grand-chose du monument, sinon qu’il a existé et qu’il fut ajouté aux Sept merveilles du monde. Ce serait Philon de Byzance (IIIe siècle avant notre ère) qui aurait dressé la première liste « De septem orbis miraculis », classement repris et vulgarisé durant l’Antiquité tardive en y rajoutant le Phare.
    Prodiges d’architecture, prestigieux symboles d’un pouvoir disparu, de ces sept monuments seules les Pyramides résistèrent au temps.
    En ce qui concerne «Pharos », ce nom propre attaché à un îlot égyptien devenu un nom courant, Pharus puis phare, attribué aux tours à feu utiles au guidage des marins, il pourrait symboliser le destin des mots lorsqu’ils accompagnent l’imagination des hommes sur le chemin des Lumières.
   

Alexandre3    La légende alexandrine.
    Le mythique Phare d’Alexandrie est également emblématique de la fascination qu’exerce encore sur l’imaginaire des riverains de la Méditerranée le nom du conquérant macédonien et de sa ville égyptienne.
    Pourtant, Alexandrie n’est qu’une fondation coloniale voulue par un despote flamboyant au destin inouï.
    Si l’on en croit les mémorialistes antiques, Alexandre fonda au cours de son entreprise fulgurante une soixantaine de villes et fortins auxquels il donna son nom ou celui de son cheval. Les historiens modernes parviennent à retrouver l’emplacement d’une douzaine de ces Alexandrie  ou Bucéphala remontant au Conquérant.
    Alexandre le Grand, musée de Pella, sculpture d'époque hellénistique. (Photo Lamblard)
    Le plus célèbre de ces établissements demeure Alexandrie à la commissure des bouches du Nil, en lisière d’Egypte comme on disait en ces temps-là.
    Prédateur modèle, archétype des conquérants à venir, stratège politique génial, Alexandre le Grand et son épopée impériale, s’achevant par la mort du héros en pleine jeunesse, occulte l’extraordinaire destin des Ptolémées, père et fils, véritables fondateurs d’Alexandrie et constructeurs du Phare.
    Nous savons qu’à la mort du roi macédonien, survenue à Babylone au début de l’été 323 avant notre ère, le général Ptolémée fils de Lagos et compagnon de jeunesse d’Alexandre s’appropria la satrapie d’Egypte au démembrement de l’Empire.

    Mais puisque légende alexandrine il y a, portons ses prémices à la lumière : la dynastie des rois de Macédoine se disait issue de la race d’Héraclès par les pères et d’Achille selon une filiation matrilinéaire. Ainsi, ces princes se voulaient descendants de Zeus, et bâtards de Dionysos pour faire bonne mesure, afin de contrebalancer le mépris des véritables Hellènes à leur égard.
    Alexandre fut élevé dans le culte d’Homère et des héros de la Mythologie. Il eut pour précepteur Aristote le « Prince des philosophes », l’Iliade était son livre de chevet.

Sioua1    Au temps de la naissance d’Alexandre, en 356, les Grecs n’ignoraient plus l’Egypte réelle. Des mercenaires cariens et ioniens servaient dans l’armée de Pharaon et les négociants étrangers disposaient d’un emporion à Naucratis sur la branche canopique du Nil ; ce comptoir de Naucratis fonctionnait depuis plus de deux cents ans. Déjà Hérodote, vers 445, avait pu mener une enquête approfondie le long des rives du Nil et dans les principaux centres religieux égyptiens.

    Ruines du sanctuaire d'Amon de Siouah où l'on venait de tout le bassin méditerranéen pour consulter l'oracle. (Photo Lamblard)
    À ses origines, l’Egypte pharaonique n’était pas tournée vers la Méditerranée. De tout temps, elle avait boudé la "Grande-Verte" pour s’ouvrir au sud d’où provenaient ses richesses et les eaux fertiles. Foncièrement africaine, l’Egypte connaissait mieux la mer Rouge et les rives arabiques, elle ouvrait ses ports à des navigations orientales et lançait ses explorateurs vers la terre des Nubiens.
    Au nord, ses côtes méditerranéennes et son delta n’abritaient que des postes de douane et des guettes. Depuis la dynastie des Saïtes, un débarcadère, situé précisément dans la rade où serait bientôt fondée Alexandrie, recevait les négociants des Cyclades et du Levant, attirés sur cette terre par les récoltes égyptiennes et les denrées exotiques arrivant d’Afrique Noire.
    Hérodote mentionne la Tour du Guet de Persée ; le cap d’Aboukir ou Rosette ?

    Un pilote grec nommé Pharos
    La Méditerranée depuis des temps immémoriaux était parcourue par des bateaux de négoce allant de cap en cap, et les cadets en surnombre des cités ioniennes prenaient le large pour immigrer vers les terres barbares. Avant d’être le berceau de la cartographie marine, la Méditerranée vit naître le périple et le portulan, ce dernier n’étant que l’aide-mémoire du pilote portant la liste des repères côtiers et des amers.

Sioua3    Nous évoquions le légendaire, n’en sortons point. Le pilote grec de Ménélas, qui ramena Hélène après la guerre de Troie, s’appelait Pharos. Il fut piqué par un serpent sur une île non loin de la côte septentrionale d’Egypte, laquelle île depuis ce drame porte le nom du pilote. L’Odyssée la mentionne : «IV-354. Il est en cette mer des houles, un îlot qu’on appelle Pharos, par-devant l’Egypte féconde… »
    Les ruines d'époque pharaonique surplombent l'oasis de Siouah. Le temple d'Amon où Alexandre est venu consulter l'Oracle sur sa naissance divine, avec au centre un minaret. (Photo Lamblard)

    Nonobstant, ce nom du soi-disant pilote de Sparte n’est pas de racine grecque mais égyptienne, et Pharos sera à l’origine de notre phare. Lesquels phares seront implantés sur les rivages pour venir en aide aux pilotes… Merveilleux destin des mots.

    Toujours selon d’autres sources grecques, la ville de Canope qui donne son nom à la branche occidentale du delta du Nil, devrait son appellation à un autre pilote, Canopos, qui aurait conduit Ménélas en Egypte et aurait séduit la fille de Protée seigneur de Pharos… Canopos ou Pharos, les conducteurs de navires sont les héros célébrés précisément au moment de l’expansion coloniale des cités grecques et les mythographes n’hésitent pas à naturaliser les noms indigènes pour les entraîner dans leur sphère grecque.

    Les Perses occupaient la riche Egypte
    Voici donc le jeune Alexandre sur les traces d’Achille se lançant à la conquête du monde habité. Il a 24 ans lorsqu’il met ses pieds légers en terre égyptienne, la tête pleine de récits fabuleux que sa mère et ses maîtres lui contaient.
    En 341, Artaxerxés III, roi de Perse et conquérant de Mésopotamie, s’était attaqué à l’Egypte en mettant fin au règne du dernier souverain de souche nilotique, Nectanebo II. Cette seconde occupation perse allait durer neuf années, jusqu’à la victoire d’Alexandre.
    Les troupes gréco-macédoniennes arrivent en Egypte à Péluse sur la côte est du delta, en octobre 332, sans grands combats. L’occupant perse n’était pas aimé, et la puissance du Grand roi Darius bien affaiblie.
    Trois ou quatre mois après son triomphe, Alexandre se rend sur la grève à hauteur de l’îlot de Pharos pour arpenter le mince bandeau littoral adossé au lac Maréotis. Gravissant ce « taenia » de sable et de roches arénacées formant un isthme aride, Alexandre et son entourage de généraux, de géographes, mathématiciens et architectes, choisissent l’emplacement de la future capitale de l’Egypte conquise, nouvelle possession macédonienne.
AlexandrecoranMiniature extraite de l'"Histoire des prophètes" montrant Alexandre le Grand dirigeant la construction du mur devant séparer les peuples de Gog et Magog selon le Coran (XVIe siècle), Istanbul.

  La forteresse du roi Alexandre
    Profondément religieux, sensible aux révélations surnaturelles, Alexandre n’entreprenait rien d’important sans écouter ses «voix». 
    Le choix de l’implantation résultait d’un rêve au cours duquel un vieillard lui avaient récité les vers d’Homère désignant Pharos.
    Face à la mer, ouverte sur les routes méditerranéennes (et non pas tournée vers l’Afrique), la nouvelle Alexandrie s’affirmait dès le tracé de son rempart le centre d’une thalassocratie émule des grandes métropoles, et de Rhodes en particulier.
    Laissant à peine aux vols des oiseaux le temps de dicter leurs augures touchant au devenir de la ville, Alexandre, accompagné d’une fraction de l’armée sous la conduite de Ptolémée, se met en marche vers l’Ouest à travers le désert libyen.
    C’est un pèlerinage que le jeune roi entreprend. Il se rend à l’oasis de Siouah proche de la Cyrénaïque où prophétise un oracle réputé dans tout le monde habité, l’oracle d’Amon.

Sioua4    Amon-Zeus de Siouah
    Amon est le roi des dieux, la plus grande divinité honorée en Egypte, les Grecs l’assimilent à leur Zeus. Il est le « Caché », dieu de l’air et de la fécondité. Son animal symbolique, le bélier, porte le soleil sur sa tête. La religion égyptienne représente parfois Amon sous les traits d’un homme à tête de bélier, et toujours avec deux grandes plumes dressées sur sa coiffure. Il règne à Thèbes et à Koush. Son épouse est Mout la déesse vautour.
    Le mythe de la théogamie royale selon lequel Amon féconde la reine et lui donne un fils spirituel est connu à Karnak. C’est une prophétie de cette nature qu’Alexandre vient recevoir de la bouche du grand prêtre dans le temple de l’oasis de Siouah. Et c’est ainsi qu’Amon-Zeus va lui parler : « Roi Alexandre tu es bien fils de Zeus !… »
Temple et sanctuaire d'Amon de Siouah où Alexandre le Grand   interrogea le Dieu sur son père divin, et sa légitimité à devenir pharaon d'Egypte. (Photo Lamblard)

    Nous sommes au cœur de la légende dorée alexandrine. Nous devons le récit de la révélation oraculaire à Ptolémée fils de Lagos, qui consignera ses mémoires. D’autres hagiographes, tel Aristobule, raconteront les péripéties du voyage à Siouah et les errances du héros à travers le désert guidé par deux serpents ou protégé par des corbeaux.

    Alexandre pharaon d’Egypte et de l’univers
    Le fils putatif de Zeus-Amon peut quitter l’oasis satisfait, désormais il se sent investi d’une mission pour régner sur la terre entière. Il se rend à Memphis afin d’y être intronisé pharaon d’Egypte, et repart aussitôt, à la fin de l’année 331, pour attaquer et vaincre Darius III à la bataille d’Arbèles en Assyrie.
    Le séjour d’Alexandre en Egypte aura duré moins d’une année. Il n’y retournera jamais. Le 10 juin 323, il meurt à Babylone. Lors du partage de l’Empire entre les Héritiers, Ptolémée fils de Lagos s’adjuge la satrapie d’Egypte.
    L’enfant de Philippe de Macédoine, et d’Olympias fervente de Dionysos, reconnu fils spirituel du dieu Zeus-Amon, va entrer dans la légende des siècles sur les trois continents.
Miniature_1
    Dès la mort d'Alexandre, sa vie est racontée par des poètes qui l'ornent d'épisodes merveilleux. L'Orient arabe s'en empare et produit le fabuleux "Livre d'Iskandar". Ferdousi dans le "Livre des Rois", épopée iranienne, vers 1005, adoptera le vainqueur des perses en le nommant Iskandar. L’Europe médiévale se délectera de ses prouesses et se laissera bercer au rythme des "alexandrins".
    Tandis que la Bible enregistre les exploits d’un conquérant prodigieux et cruel (Maccabées I, et Daniel XI-3).
A gauche, miniature persane du XVe siècle représentant Alexandre agenouillé devant la caverne du vieil ermite selon le "Roman d'Alexandre" de Nezâmi, poète soufi du XIIIe siècle, Afghanistan.

    Au Coran, Celui des deux cornes
    La gloire d’Alexandre, couronné dieu et pharaon d’Egypte, a ressurgi superbement dans la révélation dictée par Allah au prophète Mohammed. Dans la Sourate,  : « La Caverne des sept Dormants : On t’interrogera, Ô Muhammad, au sujet de Dhu-l qarnayn. Réponds : Je vous raconterai son histoire. Nous affermîmes sa puissance sur la terre, et nous lui donnâmes les moyens d’accomplir tout ce qu’il désirait, et il suivit une route. Il marcha jusqu’à ce qu’il fût arrivé au couchant du soleil… »(XVIII-82-84 ).
    Dhu-l Qarnayn se traduit par « le Possesseur des deux cornes », ou « le Père bicornu », c’est-à-dire Alexandre le Grand.

Alexandre1    Les deux cornes en question étant les cornes du bélier d’Amon, qui étaient devenues les attributs symboliques d’Alexandre, avec le scalp d’éléphant évoquant ses conquêtes indiennes. (Les Latins écrivaient Ammon, d’où ammonite pour les mollusques fossiles à coquille enroulée comme une corne d’ovin.)

Tétradracmes à l'effigie d'Alexandre, le "Maître des deux cornes" du Coran. Monnaies de Lysimaque, vers 290 avant n. ère.   
     En 640 après Jésus-Christ, lors de la conquête arabo-musulmane d’Egypte, le calife Omar envoya ses cavaliers reconquérir Alexandrie, fondée par le Grand Dhu-l qarnayn, et en chasser les Infidèles selon une logique qui n’apparaît peut-être pas au premier regard…

    La monarchie des Ptolémées
    Alexandre disparu, Ptolémée monte sur le trône d’Egypte sous le nom de Ptolémée Ier Sôter (Sauveur). Il fonde en 304 la dynastie Lagide qui perdurera jusqu’à la disparition tragique de son dernier représentant masculin, Ptolémée de Maurétanie, assassiné par ordre de Caligula à Lyon en 40 de notre ère.
    Ce sont les Lagides qui vont perpétuer la gloire d’Alexandre le Grand et asseoir sa légende où il est assimilé au dieu soleil Hélios. Et c’est à Alexandrie que s’élaboreront les poèmes dont la Perse et l’Occident feront leur miel, lesquels exploits inspireront les conquérants en herbe, Hannibal, Bonaparte et bien d’autres.
    Les monuments d’Alexandrie sortent de terre sous les directives de Ptolémée Ier. Fortifiée et dotée d’arsenaux, de ports bien protégés, la nouvelle ville se veut en marge de l’Egypte millénaire mais face au monde grec comme la capitale d’une monarchie militaire solidement retranchée dans sa rade.
    Sans le génie des deux premiers souverains, le père et son fils qui surent transcrire dans leur politique architecturale l’héritage platonicien et les leçons d’Aristote, jusqu’à faire de leur place forte une métropole au rayonnement universel, Alexandrie n’aurait été qu’une simple thalassocratie concurrente de Rhodes, et un comptoir enrichi. Elle devint un centre de culture universel et un foyer de civilisation.
    Ptolémée II Philadelphe (285-246) appellera auprès de lui soixante-douze exégètes de la Bible hébraïque, venus de Jérusalem, pour élaborer une version grecque de la Thora. Enfermés, dit-on, pendant 72 jours d’isolement dans l’île de Pharos, ces savants produiront chacun, miraculeusement identique, leur traduction des livres sacrés. Ce sera la première Bible grecque connue, la Septante.
   
L’île de Pharos se voulait Phare d’érudition avant la lettre.
BelierbarkalBélier du dieu solaire Amon du Barkal, au Soudan, devant la montagne sacrée. De Siouah aux temples du Djebel Barkal, le culte d'Amon, figuré sous l'image du bélier, a dominé la vallée du Nil. (Photo Lamblard)

    Alexandrie émule de Rhodes
    Grâce aux richesses des pays conquis, les premiers souverains Lagides vont bâtir une fabuleuse cité selon des plans dressés par Dinocratès de Rhodes, l’architecte préféré d’Alexandre. Elle s’étalera sur le cordon littoral, entre le lac Maréotis et la mer. La petite île au centre de la rade, connue sous le nom d’Antirhodos, « Rivale-de-Rhodes », portera des palais somptueux. L’île de Pharos s’ornera de temples et de sanctuaires à la gloire d’Isis et des dieux Sauveurs chers aux Ptolémées.
    L’île de Pharos, sans doute le point le plus élevé de cette côte au relief très bas, devait former un amer sur lequel les marins de toutes les époques se dirigeaient. Elle protégeait la sûreté du mouillage à l’intérieur des ports.

Rhodes1    Au nord, au-delà des flots, en mer Égée, à quatre jours pleins de navigation par vent portant, l’île de Rhodes rayonnait de tout son prestige et de son rôle de carrefour maritime. De Rhodes partaient les capitaines et les marchands. Le sculpteur Charès de Lindos, disait-on, construisait une gigantesque statue d’Hélios en bronze, haute de plus de trente mètres, pour commémorer la victoire des Rhodiens sur Démétrios, et signaler le port principal de l’île d’une colossale effigie du Soleil-Hélios.

Drachme d'argent à l'effigie d'Hélios, monnaie de Rhodes, vers 333 avant notre ère. Au revers, la Rose symbole de l'île, avec légende grecque "RODION" (Rhodes)
    Ptolémée releva le défi que lançaient les Rhodiens dans cette course à la maîtrise des mers et commanda l’édification à sa gloire d’un monument emblématique : la Tour de Pharos.
    Les bateaux partaient de Rhodes ? C’est à Alexandrie qu’ils aborderont désormais ! Venus de « la brume des mers, de cet interminable et dangereux voyage !… »(Odyssée. IV-481), les nautoniers avaient besoin d’un bon guide, d’une tour de guet avec vigie et signaux de feux pour se repérer.
    Sur l’île Pharos, surplombant l’ensemble des bâtiments, le temple d’Isis sera flanqué et couronné d’un fanal merveilleux, le plus haut qu’il sera possible d’édifier, un Veilleur tourné vers le large.
    En remerciement du soutien apporté par Ptolémée lors du siège de leur cité par Démétrios, les Rhodiens avaient consulté l’oracle d’Amon de Siouah et spécialement bâti dans leur île un «ptolémaïon» pour honorer le souverain égyptien. Ne peut-on imaginer que le Veilleur de Pharos ait arboré un signe en écho de complicité avec le Colosse des Rhodiens, par exemple une tête auréolée de rayons solaires ? Il n’est peut-être pas gratuit de souligner que l’épiclèse cultuelle de Sôter (Sauveur), attribuée à Ptolémée I, lui vient de l’aide apportée  lors du fameux siège de l’île…    
    Décidément, Rhodes était bien au centre de cette Méditerranée !

Bateaux    Les navigations antiques
    Bien avant Homère, depuis la nuit des temps semble-t-il, la Méditerranée avait été parcourue d’esquifs transportant des marchandises d’un pays à l’autre, et de jeunes hommes sans feu ni lieu.

Gravures rupestres, pétroglyphes représentant des bateaux de l'âge du Bronze.3eme millénaire ? Ouadi Sabû, Soudan. La présence de ces esquifs au milieu du désert est peut-être le témoignage d'un souvenir de l'artiste primitif qui aurait voyagé et vu des bateaux loin de son village... (Photo Lamblard)
    Les épaves de l’Âge du Bronze récent (1600-1100 avant n.ère) livrent aux archéologues leurs vestiges envasés. Longs d’une quinzaine de mètres, navigant à la voile et munis d’avirons, souvent construits en bois de cèdre et de chêne, assemblés par chevilles et mortaises ou même « cousus », ces caboteurs aventureux transportaient des minerais, de l’huile, des lingots de verre d’Egypte, de l’ébène d’Afrique tropicale, de la pourpre de murex, des aromates, de l’ivoire en transit de Nubie.
    Ils voguaient durant le jour de préférence. L’hiver, le marin et son gouvernail restaient au sec. Par mauvais temps et les nuits sans lune, on tirait la barque sur l’arènier. La navigation à vue nécessitait de se repérer sur la terre en journée, sur les étoiles la nuit. Dans les Cyclades, de rares cités élevaient des tours sur les hauteurs de leurs rives pour êtres identifiées de loin, et allumaient un fanal.
    Ce n’est pas tant la mer qui est fatale aux caboteurs, mais bien la terre et ses enrochements, la terre basse sans repères, les écueils, les atterrages, les hauts-fonds sableux.
    Le pilote se guidait sur le soleil et les astres comme le laboureur. Il guettait le bruit des récifs, il observait le vol des oiseaux, la couleur des eaux et les senteurs venues de la terre, l’odeur du feu et des fumées que le vent porte au large.
    Ce ne sera qu’au deuxième siècle avant l’ère commune, qu’Hipparque établira, à Rhodes justement, les premières éphémérides nautiques et la carte des étoiles utiles aux marins. Rhodes où passait le parallèle fondamental de la carte du monde habité.

    Les tours de guet deviennent phares
    « Il y a trois sortes d’humains, les vivants, les morts, et ceux qui vont sur mer ! », écrira un terrien, avouant la méfiance suscitée par les navigateurs à leurs accostages.
    Le terrien se méfie de l’errant, du nomade. La cité s’affirme dans son rempart d’où la sentinelle contrôle le chemin. Le port vulnérable ouvert sur la mer élève ses tours de guet pour surveiller l’horizon.
    La principale utilité des postes de vigie est de prévenir les autorités de l’arrivée des pirates. Du haut du sémaphore, le gardien observe le large et avertit la cité de l’approche des brigands. Avec des signaux de fumée, accompagnés de ronflements de trompes pour alerter les vigiles.
    À Alexandrie, Ptolémée rompant avec l’usage, commandera l’édification d’une tour à feu utile aux marins : le Veilleur de Pharos.
    Le génie maritime européen s’en souviendra et nommera les tours à feu de ce nom égyptien latinisé pharus.
    Au deuxième siècle avant notre ère, Poseidippos de Pella composa une épigramme en l’honneur de Pharos : « Voilà pourquoi, dressée toute droite, découpe le ciel une tour visible à d’innombrables stades, durant le jour. La nuit, bien vite, au milieu des vagues, le marin apercevra le grand feu, qui au sommet, brûle, et pourra courir droit sur la corne du Tauros… » Ce texte peu connu a été trouvé à Memphis. (Il est reproduit dans Le Voyage de Strabon, commenté par l’égyptologue Jean Yoyotte. Voir bibliographie).

    (La suite ci-dessous :) A droite, le port de Saïda au Liban; C'est le minaret de la mosquée qui sert d'amer et de signal aux pilotes. (photo Lamblard)
Saida_1

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28 février 2007

VAUTOURS, L'OISEAU SARKO-PHAGE

Fauveface_1    LES VAUTOURS NE CHANTENT PAS...
   
    Les vautours ne chantent pas...  Mais parfois ils parlent ou chuchotent

    Et de quoi s’entretiennent-ils ? D’un jeune prince frappé d’impuissance.

    Si l’on en croit la mythologie grecque, le devin Mélampous guérit le fils du roi de Thessalie, Iphiclos, inhibé à la suite d’une terreur enfantine, en écoutant deux vautours raconter l’origine de la déficience du prince. "Le remède, disaient les vautours, se trouve dans le sang séché et la rouille d’un couteau ayant servi au roi pour châtrer ses béliers".

   On racontait qu’Iphiclos, voyant son père jeter aux vautours les gâteries retranchées des ovins, les mains couvertes de sang et tenant encore le couteau castrateur, fut terrorisé. Il cacha le couteau dans un arbre, mais, dès lors, ne put oublier la menace pesant sur sa virilité.
   Les vautours, à qui rien n’échappe, virent le drame en train de nouer les aiguillettes pour le plus grand malheur du prince.
    Vautour fauve (Gyps fulvus H.) Oiseau sociable, pacifique et joueur, il se regroupe en colonies organisées. Les couples sont stables, ils élèvent chacun un seul petit par an.(Photo Lamblard)

   Longtemps après, ils se racontaient encore la scène, et c’est ainsi que Mélampous découvrit le mal d’Iphiclos et son remède.
  Le devin agit et le prince fut guéri.

   Avec insistance, les mythes et symboles, qui usent du vautour pour marquer l’imagination des hommes, nous orientent vers le sexe et la génération. Dans l'Egypte ancienne,  il est étroitement lié aux reines mères, aux déesses MOUT et NEKHBET, HATHOR, ISIS...
    Paradoxe : en Orient, dans les civilisations des empires perses, dans la religion Zoroastrienne, le vautour est associé étroitement aux pratiques funéraires...

  Pour en connaître davantage: "Le Vautour, mythes et réalités" Éditions Imago.  Préface de Jean Yoyotte.

 Sur notre site, vous trouverez d'autres articles sur les vautours : Les Tours du silence.
    Et sur les Percnoptères, consultez le site "Oiseaux" (cliquez ici), une bonne note de Daniel Le-Dantec.
     (suite...)
 

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LA PINTADE, OISEAU MYTHOLOGIQUE

    PINTADE, GUINEA-FOWL, FARAONA, OU OISEAU NÈGRE !

Pintades9_1    S'il est un oiseau mal connu des Européens, la pintade est celui-là... Je ne parle pas de la volaille à rôtir, mais de l'oiseau africain compagnon des premiers hommes sur cette terre qui à vue naître l'Humanité.
    On le rencontre dans les grandes mythologies :

A gauche, un grand troupeau de pintades d'Afrique de l'Ouest, dans la savane. Au moment de la reproduction, ce sont des centaines d'oeufs que l'on ramasse dans les nids posés au sol. L'oeuf de pintade est délicieux. (Photo Lamblard)
   Etrange destin, cet oiseau connu et exploité par l'homme depuis toujours n'avait jamais accepté la domestication. Il nous apparaît aujourd'hui exactement semblable à ses ancêtres des millénaires passés.
    C'est cette histoire que raconte  "L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques", avec une préface de Ernest Pignon-Ernest.

    Le nom italien de la pintade, faraona,  désigne la vallée du Nil comme la patrie d'origine de cet oiseau, et le nom anglais, les côtes de Guinée. Il y en a d'autres plus énigmatiques encore.

    La poule aux mille perles
    Bonne nouvelle, "L'Oiseau nègre" réédité, a été revu et augmenté. (Éditions Imago, toujours). Ce livre est à ce jour le seul ouvrage qui traite de la pintade sous tous ses aspects, origines, mythologie, légendes, etc.
Pintade1_1    La miniature ci-contre à gauche, extraite d'un bréviaire franciscain de 1430 ayant appartenu à Marie de Savoie, est conservée à Chambéry. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir)     
Pintades5_1    La pintade figurée, originaire d'Abyssinie probablement, (Numida ptilorhyncha) représente l'oiseau du Paradis, elle indique la promesse de résurrection...
À droite, pintades vulturines de l'est africain, "Acryllium vulturinum", que les Egyptiens anciens connaissaient et dessinaient dans leurs hiéroglyphes.  (photo Lamblard)

    Merveille de la Toile, depuis que la Pintade se promène sur Internet, des correspondants viennent enrichir notre recherche : cette miniature nous a été signalée par Baudoin Van Den Abeele de l'Université de Louvain. Et, page 169 du livre réédité, le dessin du tesson de céramique de Basse-Nubie à Méroë nous a été envoyé par Sydney H. Aufrère de l'Université de Montpellier.
     Un autre bol décoré d'une frise de pintades, provenant de Sédeinga au Soudan, se trouve au Louvre, il daterait de 200 de notre ère environ. (Photo ici !)
    L'Université d'Aix, en la personne de Jean Jouanaud, nous fait parvenir le texte d'un "Voyage au Ouaday" par le Cheikh Mohammed Ibn-Omar El-Tounsy, traduit en français en 1851, où il est question de cadeaux d'ambassade, constitués d'oeufs de pintades ramassés par les paysans de cette contrée de l'Afrique de l'est. Ce sont des milliers d'oeufs, plus de cent charges de chameaux, dit l'auteur, qui sont chaque années offerts au Sultan du Ouadây, lequel en gratifie sa clientèle jusque dans la vallée du Nil.    
    Nouvelle confirmation de ce que nous présentions dans notre thèse sur le rôle de la pintade dans les ressources alimentaires de certains pays africains. Avant la raréfaction des pintades, au printemps, leurs ponte abondante "tombait" comme une manne miraculeuse !
    Compte renu de la lenteur avec laquelle les avancées de la recherche sont reprises dans les ouvrages grand public, nous avons choisi de publier ici même, sur le site, l'état de nos dossier en temps réel.
    À suivre ci-dessous...   (À droite, Ernest Pignon-Ernest auteur de la préface et des dessins)

Ernest2Dernière "Lettre d'Archipel" : Énigme de la pintade iranienne, un oiseau d'éternité.

 

Cliquez en bas  :

http://lamblard.typepad.com/weblog/2006/12/nigme_de_la_pin.html

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06 février 2007

DU DELTA A LA NUBIE, EXPÉDITIONS D'EGYPTE

  ISouvenirs de la seconde Expédition d’Egypte, Suez 1956
  II - Louxor attentat de 1997

  III - Nubie des pharaons Noirs

    Port-Said, le "Valmy" de la Révolution égyptienne :   
    L'Egypte, quelle fascination ! Pour quelques milliers de jeunes Français, le premier contact avec cette terre ne fut point de cet ordre : ceux que l'on envoya faire les zouaves devant Port-Saïd début novembre 1956, il y a eu cinquante ans l'an passé.   

    Ils n'avaient rien demandé. Il leur fallut de longues années avant de comprendre les dessous de cette croisade avortée ayant pour motif le Canal de Suez.

Suez3_1    Les dissensions s’accumulaient entre l’Egypte et les anciennes puissances coloniales. Les agressions verbales annonçaient la rupture. Le président Gamal Abdel Nasser n’obtenant pas les aides nécessaires à la construction du barrage d’Assouan, prononça le 26 juillet 1956 à Alexandrie, son fameux discours : « Etre pauvre n’est pas une honte », où il annonçait entre autres mesures la nationalisation du Canal de Suez.
    L’opération de riposte se prépara sous la responsabilité de Guy Mollet du côté français. Le grief principal, inavoué,  étant l'aide apportée par l'Egypte au FLN algérien.
    Le débarquement eut lieu le 6 novembre 1956.
A droite, le Canal de Suez encombré de bateaux coulés sur ordre du président Nasser pour retarder la progression des agresseurs. Vue prise de Port-Fouad le 7 novembre 56. (Photo Lamblard)

    « Vous pouvez être fiers de la mission capitale qui vous est confiée. Je suis sûr que vous en serez dignes. S’il le faut, vous saurez renouveler les exploits de nos Anciens sur cette terre d’ÉGYPTE. J’ai toute confiance en votre Valeur et en votre Foi… », écrivait le Général BEAUFRE, Commandant la "Force H". (Extrait de l’Ordre général n°5. Novembre 1956)

Suez5    De l'Egypte, nos bataillons ne virent que des rives enfumées, et les eaux du canal encombrées des 7 épaves coulées par ordre du président égyptien, le premier souverain qui ne soit pas étranger au peuple du Nil.
    Les gardes-chiourmes du monde d'alors (Américains et Russes) stoppèrent net l'élan des trois Etats conjurés, et la cargaison de soldats fut renvoyée au port avant qu'un appelé ne mît pied-à-terre.
Bataillon de parachutistes français de la Division Hamilcar, "Force H", au matin du 5 novembre 1956, se préparant à sauter sur Port-Saïd. (Photo Lamblard)
    La croisade de l'Occident se transforma pour eux en croisière d'île en île, de Chypre à Malte, puis Chypre encore, enfin, elle les déposa près d'Alger pour d'autres aventures coloniales.

     De ces vingt-cinq mois de service armé, quelques-uns gardèrent un vif intérêt pour le monde arabe, une obscure sympathie enfouie en quelque endroit du cœur, mais aussi, sans doute, une sourde réticence à se rendre de nouveau sur ces rives méditerranéennes appréhendées à vingt ans.
    Les deux articles qui suivent doivent, en substance, quelque chose à Guy MOLLET...

    II - L’Egypte meurtrie de 1997
    Ayant  connu cette aventure de l’intérieur, je n'étais jamais revenu en Egypte malgré une fréquentation assidue de son histoire ancienne et de ses richesses archéologiques conservées dans les musées.      
    L'attentat de Louxor de novembre 1997, et les menaces proférées par les intégristes à l’encontre des étrangers en visite, déclenchèrent mon désir de connaître pleinement cette terre, son peuple, et ses merveilles préservées. Pour être franc, la motivation du départ tenait dans l'assurance d'effectuer un voyage hors la presse habituelle et des cohues qui gâchent les visites.  Je partais sur la piste des rapaces et autres volatiles d’Egypte.   

Suez2   Suez1 À gauche, un des cargots coulés au milieu du Canal de Suez. À  droite, vue cavalière du canal. Ce document a été remis aux troupes françaises de la Division Hamilcar, à Malte, début novembre 1956, pour les préparer à sauter sur Port-Saïd. (Photos Lamblard)

  Louxor catastrophé.
    J’arrivai à Louxor trois semaines après le massacre du 17 novembre 1997, au cours duquel le commando terroriste avait abattu cinquante-huit touristes et dix civils ou policiers égyptiens au pied du temple d'Hatshepsout dans la Vallée des Reines.
    Je découvris une ville en état d'hébétude sous un ciel de rêve. On m'accueillit à l'aéroport comme un hôte précieux en me conseillant le meilleur hôtel de la ville où les tarifs dégringolaient. Les chauffeurs de taxi et les cochers sans clients se  disputaient mon sac : Tu donneras ce  que tu veux, c'est pas un problème !…

 
     À Louxor, le réceptionnaire du grand palace ressemble encore à M. Le Troquer intronisant un Président en république, queue-de-pie, nœud papillon et gilet de satin, mais il secoue la tête, navré. Le grand hôtel tourne à vide. Louxor ne porte que la marque en négatif d'un tourisme défunt, un grand vide désolant. L'immense hall, dernier vestige colonial d'un luxe préservé au cœur de ce pays pauvre, les suites royales, les vastes couloirs, et les jardins qui ont connu les monarques, de l'Aga Khan à Mitterrand, accueillent ce matin quelques cafetiers fortunés et la nouvelle bourgeoisie d'affaires venue du Caire. Cela s'entend au bord des piscines.
    Le Nil est vierge de felouques, aucune voile dehors, elles ont leur mât saucissonné, immobiles. Les bateaux de croisière à quatre ponts, les Montasser-Bleu, les Safari-Queen, les Nile-Cruise, les usines à touristes sont à l'ancre, rideaux baissés. Plus de cent, accostés sur six rangs, portant les pavillons des grands tours-opérateurs, les premiers à déserter. De temps en temps, au crépuscule, une de ces grosses barges étoilées s'éloigne pour un bref tour dans le cours du Nil. Elle transporte du vent, pour sauver l'honneur sans doute, comme maître Cornille tentait de sauver celui de son moulin en charriant du plâtre.
Louxor7    Les calèches errent le long de la promenade en quête d'un improbable client. Elles acceptent pour quelques piastres la ménagère et son cabas sous la capote luisante décorée de pompons, de mains dorées et de grelots.
Louxor, vue des bateaux à quai et des rives désertes prise des fenêtres du Old Winter, en décembre 1997. (Photo Lamblard)

    Louxor catastrophé ne comprend pas ce qui lui arrive. On l'a privé de son sang. Les milliers de boutiquiers, guides, gardiens, vendeurs de sodas et de cartes postales, dragueurs de haut vol, livrés à eux-mêmes, se regardent l'un l'autre, avec la charge inemployée du sourire commercial dans le rictus. La ville vivait exclusivement du tourisme, le principal des revenus entrait dans les caisses des grands groupes financiers internationaux propriétaires des palaces et des navires de plaisance encombrant le Nil. Ceux-là sont sans inquiétude, leurs touristes sont partis ailleurs, sur d'autres eaux et vers d'autres sites où ces mêmes marchands investissent. Ce sont les milliers de petites mains qui pâtissent, on a licencié l'armée des sans grades. Le petit peuple récoltait les miettes et cela suffisait à faire vivre les 150 000 habitants du plus grand centre touristique d'Egypte, et les milliers de fellahs qui écoulaient ainsi leurs denrées.
Louxor1    Dès le lendemain de l'attentat, un vent de panique a soufflé chez les voyagistes étrangers et leurs assureurs. De gré ou de force, les groupes furent rapatriés et les agences rayèrent l'Egypte de leur catalogue. En un clin d'oeil, le vide s’installa au bord du Nil. Des dix mille visiteurs qu'hébergeait Louxor en pleine saison, quelques dizaines d'habitués, à peine, restèrent.   

    Martyr du tourisme de masse
    On doit éprouver grande compassion devant la misère qui a frappé cette région de l'antique Thèbes et le secteur touristique égyptien dans son entier, mais ce sera sans angélisme. On sait trop quelles perversions dans les rapports humains entraîne le tourisme de masse lorsqu'il se substitue à toute autre source de revenus, et c'est bien le cas ici. Malgré la proverbiale gentillesse du peuple égyptien, et son sourire indéfiniment offert à l'autre, l'arrêt brutal du flux touristique dévoilait partout l'érosion des rapports de convivialité, on voyait la marque du collier et les flétrissures sous l'emballage fleuri. Le cirque parti, restaient les ronds de sciure et les trous des mâts sous le vent du lundi.

Hatshepsout    Pendant quelques jours, j'aurai la conviction d'être le seul Européen présent dans les rues de la ville, puis je croiserai quelques anglophones et un car d'Asiatiques. De Français point. Dans le musée de Louxor, où l'on peut admirer  les statues trouvées dans une cachette à quelques centaines de pas de là, je serai seul pendant plus d'une heure, le silence en prime, en tête-à-tête avec ces sublimes visages de la plus énigmatique antiquité. Il y a un mois à peine, ce musée résonnait du vacarme de la foule, des clameurs des guides et des rires qu'immanquablement la contemplation des chefs-d'œuvre provoque au sein des groupes. La Chapelle Sixtine aux heures de pointe. À  gauche, le temple d'Hatshepsout déserté par les visiteurs. (Ph. Lamblard)
    Je serai le seul visiteur à descendre dans le tombeau de Toutankhamon où d'ordinaire on défile à la queue-leu-leu ; seul dans l'immense temple de Médinet Abou ; seul dans la tombe de Néfertiti. Accablés de chagrin, les gardiens ne descendaient même plus au fond des caveaux, où, dans le silence absolu, aux seules lueurs d'une torche, se révélait comme aux premiers explorateurs l'incroyable accumulation de merveilles. L'avant-veille, dans l'immobilité écrasée de soleil des nécropoles de Saqqarah, j'avais vu s'avancer lentement la silhouette légèrement voûtée du Professeur Lauer, venant de nulle part, seul lui aussi, qui traversait la pierraille pour rejoindre comme chaque matin ses fouilles. Nous nous sommes salués d’un mouvement de tête. Et je serai le seul Européen à gravir la rampe du temple d'Hatshepsout au fond du gigantesque amphithéâtre de rochers où eut lieu le bain de sang des islamistes proclamés.
Louxor2    Cependant, durant tout ce voyage, un mois après l'attentat, je n'aurai jamais le sentiment d'un quelconque danger. La sécurité me sembla totale, et les dispositifs policiers en place extrêmement discrets. Sur les lieux, plus aucune trace apparente. Le guide qui un jour avait tenu à m'escorter (pour le seul plaisir de parler français avait-il assuré.) ne voulut faire que de furtives allusions au drame. L'impensable était survenu, il fallait oublier pour que, plus jamais, Inch'Allah, cela ne se reproduise. À l'écouter, leurs auteurs ne pouvaient être que des ennemis de l'Egypte, des chiens, les pires adversaires de l'Islam. Bien évidemment, ils venaient d'ailleurs, ces fous ! Les commentaires s'égaraient vers des pistes imaginaires.

    Jour après jour, les journaux apportaient des précisions sur l'identité des six terroristes abattus. On apprenait qu'ils fréquentaient un institut de la prestigieuse Université d'El- Azhar à Assiout, fils de bonne famille, pourvus de diplômes... «Oui, mais un diplôme de vétérinaire, ça peut servir à quoi dans notre Sud abandonné, me glissa le chauffeur de taxi, à guider les touristes ? » 

    Un silence de mort
    D'être un des rares porteurs d'espoir de rétribution pour une multitude de tâcherons désœuvrés ne va pas sans tracasseries. On connaît les sollicitations pressantes dont le voyageur est la cible, à Pigalle comme au Vatican ou à Madrid. Pour y échapper un temps, j'accepte la proposition d'un cocher de me conduire à Karnak. Celui-ci ne m'avait pas sifflé. La plupart apostrophent le client comme un bétail. En temps normal, ils parviennent toujours à ferrer dans la masse quelques prises pour ne rester jamais au dépôt. Maintenant, ils tournent au hasard, chargent pour cinquante piastres des écolières en goguette.
    À la tombée du jour je tente une promenade sur l'avenue. Les rabatteurs des felouques grimpent la rive en soulevant leur robe pour arriver plus vite, ils la tiennent entre leurs dents selon la coutume des Saïdis. Ils n'ont rien gagné depuis plusieurs jours. Tous les dix pas, il y en a un qui attend l'oiseau rare. Je refuse avec le plus de courtoisie possible, m’éloigne le plus que je peux des débarcadères, mais sur la chaussée suivent plusieurs calèches qui guettent. «French ! French !» Ils hurlent debout sur leur siège. J'aimerais bien disparaître un temps et m'asseoir à l'ombre, face aux montagnes de l'Ouest, la rive des morts, pour lire dans le calme, l'air est doux, il y a des oiseaux, aucun ronronnement de turbine ne trouble le silence du Nil, et le vacarme des prédicateurs ne parvient pas jusqu’ici. Mais j’entends piaffer derrière les arbres, ils ont là cinq ou six chevaux qui n'ont peut-être pas mangé. Un monsieur très comme il faut m'explique dans un français correct, rencontre rarissime depuis l’Affaire de Suez, qu'il conviendrait que je loue une felouque, maintenant que j'ai pris une calèche, pour apporter quelques bénéfices à un marinier sans travail depuis des semaines. J'entends bien... Voilà ce qui arrive lorsqu'on profite d'un luxe qui ne vous était pas destiné, on a un rang à tenir. J'aurais dû choisir un hôtel moins affiché. Toutefois, on ne voit pas de mendiants, les pauvresses ne tendent pas la main, les enfants dans la rue crient « Hello ! » mais ne demandent rien (du moins dans le centre-ville), on se dispute le client, pas l'aumône, cela change du Trocadéro.

Sentinelle_2    La solitude des sentinelles

    Je me suis fait un copain, le petit soldat qui joue à la sentinelle et monte la garde dans le minuscule mirador que l’on voit planté à l’entrée de la place. De semblables postes de guet se devinent tout au long de l’avenue. Perchée sur une colonne, sorte d’obélisque en béton, la guérite est une étroite alvéole percée de lucarnes, plantée à quatre mètres de hauteur. Le soldat est là-haut isolé comme un stylite. Hier, il m’a salué et je lui ai répondu d’un geste. Aujourd’hui, il me reconnaît de loin, me hèle, sourit de toute sa bonne tête de Saïdi boucané. Nous ne nous parlerons jamais vraiment, mais cet échange aérien le distrait un peu. À chaque passage, je marque un arrêt sous son balcon. Au fait, comment montait-il là-haut et pourquoi était-ce toujours lui que je voyais ? Déroulait-il une corde à nœuds ? La relève venait-elle avec une échelle sur l’épaule ? Peut-être le laissait-on cloîtré comme un moine des Météores. Partout dans la ville, on apercevait ces petits soldats rigolards en faction dans leur échauguette.

Louxor9    À quelque chose malheur est bon : l'Autorité a réquisitionné un bataillon de chômeurs pour nettoyer les abords du Nil. Entre les pontons, sous les passerelles, des monceaux d'ordures sont enlevés, tas de gravats, matières plastiques, canettes, déchets accumulés depuis Bonaparte et l'armée d'Orient peut-être, et que la presse des visiteurs rendait tolérable à tous. On nettoie beaucoup depuis quelques semaines. Un vieux réflexe du pouvoir, afin de chasser le mal après une manif pour faire disparaître toute trace de chienlit.

    Non au terrorisme !
    Quelques avenues sont barrées d'une banderole, il y en a plusieurs en français : « L'Egypte est le pays de la paix. L'Union des étudiants de l'Université EL-AZHAR et le Conseil supérieur de la jeunesse et des sports vous appuient, MOUBARAK, contre la violence et le terrorisme. » Une autre, en quatre langues, au-dessus de l'Agence Louxor-Tourisme, proclame : « NON, NON, au terrorisme. » Près d'une mosquée en construction : « Ail The Religions Against Terrorism. » Dans le temple d'Amon, le 17 décembre, jour anniversaire de l'attentat, un groupe de jeunes gens brandit un drap peint en rouge : «Sohag Sagutta Commercial School No For Terrorism.» Ils tiennent à ce que je photographie leur slogan, ils insistent pour que je témoigne : « Nous sommes tous contre le terrorisme et désespérés par l'horrible carnage. Il faut que les Français reviennent, dites-le! »
Louxor3    En dix jours, je n'ai pas parlé à un seul compatriote. Dans le quartier central où je commençais à trouver mes repères, entre deux visites de temples, on me reconnaissait et le harcèlement mercantile s'atténuait. Je m'asseyais à la terrasse d'un petit Ali-Baba-Café. On s'habitue à tout, même aux crachotis interminables des minarets en surenchère de haut-parleurs saturés. Les voix tissent un réseau d'imprécations sur la ville. On se croirait en pleine quinzaine commerciale à Rodez.
    L'odeur des chichas embaume. J'écris à l'ombre, au bord de la rue commerçante. Le garçon m'a servi un coca. Non loin, un vieillard fume, je parviens à percevoir les glouglous de son narguilé malgré le vacarme aérien. Les cloches de mon enfance résonnaient plus brièvement. À côté, le marchand de souvenirs balaie sa boutique déserte. Je crois qu'il a sorti ses Osiris et ses Bastet en me voyant arriver. Il fait divinement beau. Deux vénérables vieillards enturbannés sortent de la mosquée proche, ils sont superbes, bien nourris, le visage frais, les babouches luisantes ; des chanoines. Des classes enfantines processionnent sur le trottoir, elles se dirigent vers les temples. On envoie les écoles combler les vides. L'Egypte ancienne restituée aux Égyptiens. J'en rencontrerai un peu partout de ces groupes joyeux, les fillettes aux atours d'idoles, les garçonnets hardis. « Hello ! » lancent-ils à tour de rôle, ils veulent figurer sur les photos.

Louxor6    Peu de femmes visibles. Hier, sortant de l'hôpital, une trentaine en deuil formaient un groupe compact d'un beau noir d'insecte. Elles ont glissé sur le trottoir, ensevelies sous leurs voiles, funèbres, impressionnantes, juste quelques masques pâles pour témoigner que ces ombres sont bien des femmes. En général, celles qu'on croise dans les quartiers populaires sont gaies, vives, ouvertes et très à l'aise. Je n'aurai que peu d'occasions pour m'adresser à elles. Ce sont les hommes qui occupent les postes en contact avec l'étranger. Pourtant, on sent bien que les femmes sont les vrais moteurs de la cité. En fait, elles sont là où le vrai travail s'élabore.

    Était-ce la faute d’Aïda ?
    Dans Karnak au calme, un jeune couple se promène. L’homme me demande de tenir son appareil photo. J'accepte. « Oh ! Français ? », s'écrie-t-il ravi. « French ? » s'étonne la jeune épouse, « I love you ! » lance-t-elle vers moi avec un grand sourire. « C'est un Français, il ne peut pas te comprendre ! » se moque le mari, crois-je deviner. Et de rire en chœur. Lui se débrouille assez bien dans notre langue. Nous nous asseyons sous les palmiers. Ils viennent d’Assouan, ils sont Nubiens et se disent désolés par l'attentat. Ça s'est passé à Louxor par défi lancé aux somptueuses représentations d'Aïda d'octobre où le Président et les grands de ce monde étaient venus étaler leur opulence, me disent-ils, mais c'est peut-être plus au sud qu'il conviendrait de chercher les causes profondes du malaise… Je commence à comprendre qu'au-delà des déclarations officielles, et sans tomber dans les rumeurs incontrôlables, l'opinion désigne une source du mal qui s'exprime dans le terrorisme. Je tenterai d'en comprendre un peu plus. Les terroristes ont porté un coup terrible au portefeuille de l'Egypte en anéantissant, d'un carnage effrayant, le premier pourvoyeur en devises du pays.

    «Harcelés par la police dans leur fief du sud de l'Egypte, où un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, contre 17% seulement dans le nord, les terroristes ont choisi le 17 novembre de quitter leurs champs de cannes à sucre et les grottes où ils se cachent pour donner un impact mondial à leur action », me lit le jeune homme, dans une page du Progrès égyptien du 13 décembre qu’il conservait dans son sac. L'année 1997 promettait d'être un bon cru avec plus de quatre millions de touristes. On prévoyait près de cinq millions pour 1998, précise le ministère du Tourisme. Après cinq ans de guerre, les autorités semblaient pourtant avoir pris le dessus sur les terroristes. « Pour la première fois en 1997, le nombre des terroristes tués (53) a dépassé celui des policiers (37) alors qu'en 1996, 52 policiers avaient péri contre 35 terroristes. Le nombre des civils égyptiens victimes de la violence terroriste a, quant à lui, nettement diminué (52 en 1997 contre 88 l'année précédente) de même que la fréquence des attentats, un tous les dix jours en 1997 contre un tous les cinq jours l'an passé. Seul, le nombre de touristes étrangers tués a augmenté, passant de 18 à 67, après Louxor. » (Le Progrès égyptien du 13 décembre 1997).

Louxor8    Dans des tracts au nom de la Gamaat al-Islamiya, trouvés sur les lieux, les auteurs affirment avoir voulu par ce massacre venger l'exécution de quatre dirigeants de l'organisation, condamnés à mort le 19 janvier et pendus le 22 octobre. Depuis 1992, une centaine de terroristes ont été condamnés à mort, et soixante exécutés. Frappé à peine deux mois après la fusillade du Caire et au début de la pleine saison, l'état du tourisme est catastrophique. Le terrorisme semble avoir atteint son but.

    La grande catastrophe nubienne
    Louxor c'est encore l'Egypte. En abordant Assouan, deux cents kilomètres plus au sud, on atteint la Nubie, porte de l'Afrique noire, et cela se perçoit : les gens du Sud, de taille élancée, et plus brun de peau, les Saïdis, apparaissent souverainement élégants dans un dénuement accru.
    Héritage colonial sans doute, le dédain pour le Sud et ses habitants —l'abandon, le mépris des suds, de quelle malédiction relève-t-il ? — est perceptible partout, de l'accueil du groupe folklorique nubien que l'on exhibe dans les hôtels, au comportement odieux des policiers à l’égard des danseuses. «L'antique humiliation perdure aujourd'hui comme sous Ramsès.», me soufflera un musicien.

    Paradoxalement, ce sera en visitant le tout neuf et splendide Musée de la Nubie à Assouan que je découvrirai l'ancestrale aversion dont souffre toujours ce peuple nilotique. Ce jour-là, j'attendais l'ouverture du musée assis sur les marches au milieu de femmes et d'enfants, de familles et de jeunes gens qui ne rappelaient en rien le public ordinaire des musées à mon regard d'Occidental. Si ce mot a un sens ici, c'était un public populaire qui se pressait au guichet. Un public, je le constaterai par la suite, qui venait revoir un monde disparu, un univers détruit, une culture anéantie, sa propre civilisation engloutie sous les eaux du Lac Nasser. Pour eux, visiter leur musée était une fête, ils s'égaillaient dans les salles comme entre les stands d'une kermesse.
    L'extraordinaire prouesse technique du sauvetage de certains temples de la Nubie antique, d'Abou Simbel à Philae, a totalement occulté le drame des villages submergés et des 120 000 personnes (pour la seule partie égyptienne du lac) déportées au Nord loin des rives du Nil, vers Edfou et Kom Ombo.

    Combien d'expulsés par les eaux dans la Nubie soudanaise ? On cite le chiffre d'un demi-million d'habitants que Khartoum dût déplacer. Le lac artificiel, un des plus grands du monde, cinq cents kilomètres de long, recouvre un territoire anéanti. Sans doute le sait-on depuis Hérodote, mais la Nubie était, davantage qu'en Basse-Egypte, ce don du Nil, un mince ruban de limon fertile entouré de déserts parmi les plus torrides. Une oasis allongée, habitée depuis le fond des âges par un peuple cultivateur de palmiers-dattiers et pêcheur du Nil. À la frange des eaux, attendant les inondations nourricières, leurs jardins, leurs palmeraies prospéraient. On voyait sur le penchant des rives les villages repeints de frais, et plus haut adossés au désert, les cimetières où le culte des ancêtres se poursuivait sans fastes mais avec permanence. Depuis la mise en eau du barrage cet espace de vie gît, en totalité pour la partie égyptienne, sous soixante-quatre mètres d'eau. Une inondation monstrueuse, un déluge sans pluie et sans reflux possible. L'eau monta et recouvrit toute terre habitée, sans jamais plus redescendre. Les paysans partirent, les Bédouins nomades s'étonnèrent d’abord du caprice de la nature, puis acceptèrent le désastre irréversible.
QasribrimAutrefois "Montségur des sables", la forteresse de Qasr Ibrim émerge des eaux du Lac Nasser, c'est le seul vestige de la Nubie égyptienne encore en place. Le nid d'aigle a les pieds dans l'eau. (Ph. Lamblard)

    La contrainte de l'Egypte réside dans sa faible proportion de terres cultivées, à peine 5% de sa superficie. La création des barrages d'Assouan, depuis le premier en 1902, s'avérait indispensable pour espérer gagner sur le désert. Nasser réalisa l'ouvrage nécessaire pour l’avenir de son pays. Selon les experts consultés, le développement économique de l'Egypte était à ce prix.

    La mise en eau en 1964 impulsa un indispensable modernisme, mais ce fut une tragédie pour ce peuple du palmier et du Nil étroitement dépendant du milieu où, des poutres de la maison au bois des meubles, de la corbeille à l'accessoire de pêche, de la nourriture aux étoffes, tout venait de la terre. Bien évidemment, les évacués furent indemnisés ou relogés, mais l'argent ne permet pas de reconstituer le milieu naturel ni de retrouver les cimetières. En France, on a pu voir quelle détresse gangrenait les villages où avaient été regroupés les harkis rapatriés.

    À demi-mot, par allusion, avec grande pudeur, à chaque rencontre, j'entendrai évoquer ce drame dans le prolongement des conséquences de la tragédie de Louxor, et ses conséquences qui soudain menacent directement les avancées du développement économique égyptien.
    
    Je ne suis pas armé pour approfondir ce débat, et me garde de toute ingérence, d'autant que le lien, s'il existe, doit être enchevêtré dans de multiples considérations, il me suffit de rapporter qu’à Assouan, et tout au long de mon périple en cette fin 1997, l'évocation du drame de ce peuple déporté revenait comme une cantilène.   

Nubiens1    Le Nubien ennemi congénital
    L’évocation de la grande catastrophe nubienne, dans ce contexte désolant après l’attentat de Louxor, rebondissait à chaque apparition d'images de Noirs humiliés gravées sur les monolithes des temples. Le problème n’est évidemment pas de condamner la violence antique au nom de valeurs de notre temps.
    Répété jusqu'à satiété pour la gloire du roi, multiplié en rituel d’exécration, le thème de l’ennemi garrotté prenait la force vive du symbole. Les innombrables peuples étrangers, connus ou inconnus mais tous ennemis potentiels de l’Egypte pharaonique, envoûtés en figurines, vaincus agenouillés, stigmatisés en peinture, les longues théories de prisonniers qui formaient le socle du pouvoir dynastique, Éthiopiens, Nègres du Soudan, Asiates et autres barbares des sept climats, se résumaient alors, hors de l’espace et du temps, dans cet homme du Sud, le Nubien, le Saïdi, ce Nèhèsi ennemi ancestral des dynasties régnantes.

Nubiens6_1Relief trouvé dans le temple de Médinet Abû. Têtes négroïdes d'époque pharaonique.(Ph. Lamblard)
    Toujours, derrière le fracas d'un drame, surgit du passé le long cortège des êtres humiliés, des hommes battus, des vieillards chassés de leur terre, des enfants privés de tout. Au-delà des clameurs du monde, ce sont les murmures douloureux de ces ombres qui se perçoivent, comme un chant secret entendu au berceau et jamais oublié. La découverte de ce qui reste de la Nubie antique fit se lever ce chant profond en écoutant les récits de ceux que je croisais, ne fût-ce que d'un regard échangé.
                             Jean-Marie Lamblard. Avril 2006.
(Version amendée du texte publié dans Europe, n°828, avril 1998.)
    Suite : La Nubie, texte inédit...

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15 janvier 2007

JUILLET 1968 AU FESTIVAL D'AVIGNON

  Souvenir de Juillet 68 en Provence, le Living Teatre !

    L'imagination n'a pas pris le pouvoir


    68, révolte d'une fraction avançée de la jeunesse qui tentait d'échapper au danger, bien français, de rancissure.
    En 1968, je besognais dans la mouvance du théâtre avignonnais en participant activement aux spectacles de la Compagnie des Carmes. Avignon ne nourrissait pas beaucoup de propositions artistiques.     Mon lieu refuge était plutôt le Musée d’histoire naturelle. Les aventures théâtrales innovatrices permanentes sur la ville, à cette époque, ne devaient pas concerner plus de trois équipes : Hubert Jappelle, dont j’étais un fidèle depuis les soirées des ruines de Saint-Ruf ; André Benedetto, que je suivais depuis notre première rencontre autour d’un récital Paul Éluard ; et le petit dernier, Gérard Gélas, qui sortait à peine d'un lycée d'Avignon.

Philipe    Enfant, j’avais découvert le théâtre grâce à Jean Vilar : pour récompenser l’écolier, qui venait d'obtenir son certificat d’études primaires, on l’amena voir Richard II au Palais des papes.
    Aller en Avignon dans les grands magasins était ordinairement pour les petits paysans les prémices de la fête. Ma mère avait mis sa robe des dimanches. Pour elle, Avignon prenait la suite des Chorégies d’Orange où le grand-père conduisait sa famille une fois l’an, en charrette. J’avais joué au comédien pour la kermesse, on me fit donc ce cadeau inattendu et insolite d’une soirée théâtrale pour de vrai.
    Nous sortions de la guerre, un besoin de fêtes nous excitait.
    Et l’année suivante, je m’y rendrai seul à bicyclette pour assister à un autre Shakespeare.Vilar
    Mais c’est Le Prince de Hombourg qui marquera la première vraie rencontre, la nuit majeure, l’éblouissement et la fêlure. De cette représentation, les jours ne furent plus semblables aux précédents.
    Je vécus dans l’attente du retour annuel du TNP. 
     Hormis les deux années où l’on m’envoya guerroyer en Algérie, je suivis tous les Festivals, faisant partie des obscurs, des petits, du public qui payait ses places.
    Gérard Philipe, jean Vilar et Maria Casarès au Festival d'Avignon. Souvenir des années fastueuses du Théâtre National Populaire. Photos Agnès Varda et Aigles.   
     Quatre ou cinq ans avant 1968, l’usure du Festival se ressentait et les rapiéçages se laissaient voir. L’arrivée de Planchon fit diversion le temps d’inaugurer un lieu ouvert à tous les vents. La danse de Béjart attira un autre public. On vit même La Chinoise de Godard onduler sur un grand drap contre le mur du palais (les huées du public visaient les mauvaises conditions techniques et non le film...).
    Et, en 1967, après avoir chassé les gitans qui squattaient le site, Paul Puaux fit abattre le cèdre centenaire du cloître des Carmes pour jouer "Silence, l’arbre remue encore" de Billetdoux dans ce nouveau lieu historique.
Puaux    Bref, 1968 arriva et le Festival annonça le LIVING Theatre de Judith Malina et Julian Beck... Le LIVING, pour montrer que le Festival restait "dans le coup".

  Deux directeurs du Festival : Paul Puaux, Bernard Faivre-d'Arcier, et Melly Puaux, les successeurs.  (Cliquer sur l'image pour agrandir) Photo Lamblard.
   
Suite...

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07 décembre 2006

LE VAUTOUR DES PYRÉNÉENS

Blanque    UN VAUTOUR FAMILIER : LA MARIE-BLANQUE

    Le "Neophron percnopterus" est plus souvent mentionné sous le nom de vautour égyptien.
    Marie-Blanque
, ou Dame-Blanche, sont aussi des noms populaires que l'on rencontre dans le Sud-Ouest français.
    Ce petit vautour, bien connu des montagnards, porte le nom de "percnoptère" qui lui a été donné par Aristote (aux ailes marquées de noir) Néophron renvoit à la Mythologie grecque.

    On le connaît aussi sous le nom de vautour-égyptien, ou poulet-de-Pharaon. Les Arabes lui ont donné les nom de "Mère de l'oiseau de Dieu", et les Berbères "Ami des Sages".
    En langue d'Oc : "capoun-fer" (chapon-sauvage).

    Les Égyptiens anciens utilisèrent sa silhouette pour écrire le son "a" (aleph), c'est le G-1 de la nomenclature de Gardiner, dont la valeur phonétique est attestée dans les Textes des Pyramides qui correspondent à la phase la plus ancienne de la langue au IIIe millénaire. La mythologie des anciens Egyptiens classait cet oiseau parmi les espèces "femelles".
    Le percnoptère (Neophron percnopterus, L.) ou vautour égyptien, Marie-Blanque dans les Pyrénées, Gardien-des-vaches en Italie, Poulet-de-Pharaon, etc.( photo Lamblard).

Ossau_1    Cet oiseau pacifique ne crie ni ne chante.
    Il ne présente aucune différence entre les sexes, ce qui augure bien la paix des ménages.

    Ce percnoptère est la plus petite espèce de vautour, et la plus étrange. D'une envergure plus vaste que ce qu'un homme peut atteindre les bras en croix, on s'attendrait à ce que son poids soit en rapport ; il ne dépasse pas les deux kilos.
    Les peuples antiques ont prétendu qu'il n'y aurait  point de mâle dans cette espèce : les femelles seraient ainsi fécondées par le vent, par le souffle spirituel, c'est ce que les théologiens appellent  fécondation pneumatique.

     De fait, la Marie-Blanque garde cette auréole de virginité perpétuelle... (Voir "Le vautour, mythes et réalités", pages 106 et s. Éditions Imago . Avec une préface de Jean Yoyotte)

    Chef-d'oeuvre de structure aérienne, le squelette du vautour est extrêmement léger. Les os longs sont droits et creux, à telle enseigne que l'on a trouvé dans des fouilles archéologiques des flûtes confectionnées dans des cubitus de vautour... Jouer de la flûte grâce à une aile d'oiseau, quel raffinement !
    Les symboles attachés aux vautours dans la civilisation égyptienne n'ont pas tous disparus avec l'effondrement de la religion pharaonique. On peut retrouver dans l'image chrétienne du pélican qui donne sa chair à ses enfants une surprenante résurgence du mythe des vautours "femelles" : voir l'article 'Pélican le Bon Père".

    Un article ornithologique excellent, celui de Daniel Le-Dantec dans "Oiseaux.net" Cliquez !   
    Et la suite dans le site... (Voir plus haut)

   

 

10 octobre 2006

DE THÉODORE MONOD À CHARLIE HEBDO

    Théodore Monod ou le Hippie du désert

    L’air du temps est un souffle irrationnel qui soulève parfois d’étranges réminiscences.
Monod1_2    Nous voyons la jeunesse qui refuse et proteste défiler en arborant de nouveau le symbole des non-violents, cet insigne rond avec une barre verticale au centre et deux petits étais de part et d’autre, en bas, formant ainsi une sorte de patte d’oiseau.
    Une figure de lettre psi faisant l’arbre-droit.
    Quel rapport avec  Monsieur le Professeur Théodore Monod ? Voici :
    Cet emblème des non-violents était au centre et constituait la pièce maîtresse de son blason…

    Ceux qui ont connu le vieux savant les dernières années de sa vie, presque aveugle, ont remarqué qu’il portait sa canne blanche décorée d’un médaillon découpé selon ce symbole pacifique.
    Cette canne blanche lui avait valu, un jour qu’il reprenait son souffle accoudé à la balustrade d’une entrée de métro, non loin du Muséum, une aumône glissée dans sa main par une dame charitable.
Monod3    Théodore Monod ne se mettait pas en frais de représentation. Peut-être portait-il ce jour-là le même jean avec lequel il avait parcouru le Yémen quelques mois auparavant ! La canne blanche avait attiré la compassion d’une bonne âme. « Tsss ! bougonna-t-il, quant à faire la charité on ne devrait jamais donner moins de 10 francs !…»
    La dame n’en a rien su. Et la piécette a dû rejoindre les innombrables curiosités sur les étagères de son laboratoire.
Théodore Monod à Paris avec sa canne blanche, (photo J-M Bel).

    Il y aura bientôt six ans que Théodore Monod s’en est allé découvrir l’autre rive (il est mort le 22-11-2000).
    Je le connaissais peu. C’était pourtant lui qui m’avait accueilli la première fois au Muséum, et avait confié à son jeune collègue Raymond Pujol le soin de diriger ma thèse.
    La seule occasion où j’ai pu lui parler longuement, ce fut avant le départ d’un cortège de manifestants opposés à la bombe atomique.
    Je remarquai qu’il arborait l’insigne des non-violents que l’on était accoutumé à voir sur la poitrine des hippies d’avant 68.
    Connaissait-il ce que représentait cet idéogramme ? Savait-il, lui l'éternel chercheur, son origine ?
...

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24 avril 2006

CONTES ET SORNETTES

IL Y A CONTES ET CONTES

    Par exemple :
Miel    Il était une fois un petit garçon qu’on appelait Pimperlet ; un petit garçon si petit qu’un jour de pluie il se mit à l’abri sous une feuille de choux. Le bœuf Caïet, qui passait par là, mangea la feuille de choux et le petit garçon qui se cachait dessous.
    Le soir venu, les parents appellent : « Pimperlet où es-tu ?… » Rien ! personne ne répond… Le grand-père cherche dans l’étable : « Pimperlet où es-tu ? » Il entend une petite voix qui dit : « Je suis dans le ventre du bœuf Caïet !… »
(…Pour la suite, il faudra attendre demain...)

    À droite : l'ours voleur de miel. Venise, place Saint-Marc. (Photo Lamblard)
    Contes merveilleux de l’enfance venus à tire-d’aile, on ne sait d’où. Le conte, comme l’homme, a des ailes et peu de racines ; une bourrasque l’emporte au loin, et là-bas il enchante les âmes légères avant de ricocher ailleurs.
Marin2_1    Ce conte de Pimperlet avalé par le bœuf pie, Moitié-de-Coq, Jean-de-l'Ours, m’ont été racontés par un vieux paysan occitan. Il était né en I872 et n’était jamais allé à l’école. Après avoir exercé plusieurs métiers : bouscatier, charbonnier, puis berger dans la Crau, alors qu’il était homme à tout faire dans un mas de Camargue, il avait épousé la fille du «baïle-des-roubines » et tous deux étaient partis parachever leur vie dans un village viticole des côtes du Rhône où un héritage leur offrait la possibilité de cultiver quelques pieds de vigne.
    Lui s’appelait Marius. Il était mon grand-père et parlait provençal.

    Marius, le plus jeune garçon de la famille des bouscatiers passait toute l’année ou presque dans les bois entre Avignon et Nîmes. C’était là que vivait sa tribu de pères en fils pour exercer le métier, lequel consistait à abattre, ébrancher, fagoter les chênes-verts de la garrigue, les écorcer, préparer le charbon et distiller l’huile de cade.
    Les frères aînés bûcheronnaient, les filles serraient le petit-bois en fagots, et Marius entretenait le foyer des charbonnières et l’alambic.
    Enfant, il n’aura joué qu’avec le feu. Autant avouer qu’il ignora l’école et le catéchisme. Le charbonnier n’eut pas la foi. Mais il fut à sa manière un homme de science. Et de toute façon, il était mon grand-père.
    Marius quittera la garrigue pour paître les moutons dans la Crau, et plus tard il bâtira un four de boulanger où il retrouvera l’art du feu au service des familles.
    Mon grand-père était un maître. Il n’avait pas son pareil pour cuire le charbon et bouillir la poix.
    Il était de ces hommes que les anciens princes en deuil appelaient auprès d’eux pour bâtir le bûcher d’un guerrier mort au combat. Conducteur des feux et maître des essences, il aurait su amener jusqu’à la crémation le corps martyrisé d’un Patrocle pour que ses os restassent entiers et blancs afin qu’on pût les conserver dans le suif et les aromates.
    Construire une meule, aménager le fourneau, chauffer les branches à l’étouffée jusqu’à la carbonisation relève d’une science sacrée. Le bois exactement cuit devient au sortir de la charbonnière la matière inaltérable et l’élément noble que rien ne peut décomposer ni détruire, sauf le feu dont il est l’aliment et la graine.
    Le sauvageon est mort sans savoir lire ni écrire, et il parlait mieux patois que français. Pourtant c’est à lui que je pense d’abord lorsque je commence une page ; à lui et à son fils Émile, le petit boulanger du village, mon père.
    Que leur destin fut étrange, venus du monde noir des charbonnières, ils atterrirent dans la blanche farine d’un fournil, où ils nous firent naître mon frère et moi.
    Ce raccourci pour dire qu’allumer des feux de guet est facile, les entretenir demande un savoir-faire plus compliqué. Nourrir la flamme est tout un art où je m’exerce en éternel écolier.


    Les ancêtres appartiennent à l’avenir et non au passé...
    Le temps cyclique de l’éternel retour nous l’indique.
    
Et pour la première version de JAN-DE-L'OURS cliquer.
(Suite ci-dessous...)

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25 mars 2006

Avimania transformé !

Deflogo    (Pour agrandir les photos, un clic sur l'image !)
   

Le site "Les animaux et les hommes" est désormais intégré aux "Lettres d'Archipel".  Tout le contenu est  actuellement revu, actualisé et repris ici même : www.lamblard.com

Et nous restons à votre disposition pour tout renseignement sur les sujets traités depuis cinq ans.

20 mars 2006

DES IDÉES ET DES MOTS EN ARCHIPEL

    Sciences, fables et énigmes de la Méditerranée    
    Sur la mer des deux rives, et ses horizons qui furent de tout temps au coeur de l'imaginaire, voguant sous le pavillon des Lumières, "Archipel" se conçoit à l'image d'un portulan virtuel.
    Il s'élabore d'une escale à l'autre, en usant des chemins de traverse et du réseau de voies qu'empruntent les migrations d'hommes, d'oiseaux, d'opinions et de mots.
    Le domaine parcouru est l'espace méditerranéen jusqu'aux terres du pourtour.
    Pour ce puzzle, les avatars de l'imaginaire sont à réinventer toujours, comme s'y emploient les ouvriers de l'art brut et les vagabonds des lettres. 

Masque5_2    Archipel ! le mot conserve l'origine égéenne de l'appellation venue d'Orient, et Alger se souvient qu'elle doit son nom, Al-Djaza'ir, à l'archipel qui se trouve au large de sa baie. De Venise à Alexandrie, d'Occitanie en Egypte, des îles d'Or à Chypre, de Kateb Yacine à Frédéric Mistral, d'Artémis à Marianne, des vautours aux pintades, du sanglier à l'ours, les signes se répondent et s'échangent.
    Lettres d'Archipel, constamment mis à jour et remanié, est diffusé sans publicité.
                          Jean-Marie Lamblard.

    Pour nous écrire, laissez votre adresse électronique en cliquant sur : jmlamblard@wanadoo.fr   

    "Afin que nos passions deviennent des ponts d'amour lancés vers d'autres rives."   
"L'Archipel", F. Hölderlin.

    Pour nous écrire : "Lettres de notre Archipel" 

SITES COMPLICES

  • Actionreporter.com
    De magnifiques images sous mille soleils : trek dans le désert, montagnes du Pérou, alpes enneigées...
  • Les Editions Imago
    Les Editions Imago proposent des essais, romans, témoignages, faits de société, enquête...
  • Polyphonies des Alpes de Méditerranée
    Le Corou de Berra, dirigé par Michel Bianco, est le courant le plus authentique et novateur du chant polyphonique des Alpes Méridionales. Il est aussi le créateur d'oeuvres exceptionnelles comme l'oratorio "Mireio" sur une musique de Patrice Conte.
  • Despatin, Gobeli, photographes
    François Despatin, Christian Gobeli, deux photographes, artistes du portrait et témoins de leur temps.
  • Ernest Pignon-Ernest
    Le site officiel de l'artiste plasticien, ami et complice en méléagriculture...
  • Le Monde Diplomatique
    La pintade, oiseau-nègre, vue par le Monde Diplomatique
  • Théâtre du Fust
    Créé et animé par Émilie Valantin, le Fust est depuis vingt ans la meilleure troupe de marionnettes tous publics de France.
  • Ligue des Droits de l'Homme, LDH.
    Le site de la LDH de Toulon, animé par FRANCOIS, est prioritairement le reflet des activités de la section régionale. Répodant aux enjeux locaux, il propose des éléments de réflexion sur le passé récent et le présent des relations franco- méditerranéennes. C'est un centre de ressources pour ceux qui s'interrogent sur les relations de l'homme et de la société.
  • René Merle et la culture d'Oc.
    Chroniqueur et romancier, agrégé d'histoire, René Merle présente un regard sur trente ans d'activités dans les domaines de la fiction , poésie, théâtre, ainsi que la recherche socio linguistique au bénéfice de la culture d'Oc. Son site est un jardin d'Épicure.
  • EUROPE, revue littéraire mensuelle.
    Fondée en 1923 sous l'égide de Romain Rolland, EUROPE est aujourd'hui encore l'une des principales publications littéraires de langue française. Ses dossiers consacrés à un auteur ou un courant esthétique font autorité. C'est une revue que l'on garde dans sa bibliothèque et que l'on consulte; le rendez-vous des amoureux des lettres et de la littérature.
  • Lettres d'Archipel
    "Lettres d'Archipel", est un exsemble de chroniques, sous forme de lettres, qui furent adressées gratuitement aux correspondants qui laissaient leur adresse électronique en cliquant sur le lien : jm@lamblard.com

ARCHIPEL DES MOTS


  • Le mot archipel a une histoire, mieux qu'une étymologie. L'italien "arcipelago" conserve l'origine grecque venue de la mer Égée. D'abord "mer parsemée d'îles", l'archipel est aujourd'hui un groupe d'îlots. C'est à l'archipel qui se trouve au large de sa baie, que la ville d'Alger doit son nom, Al-Djaza'ir, venu de l'arabe. Auparavant, le site se nommait "Ikosim" en punique, "Ile aux Mouettes... Les latin écriront "Icosium".

  • Barberousse, grand amiral Ottoman, chasse les Espagnols d'Afrique du Nord, et fonde la citadelle d'Alger vers 1517; il annexera également la poignée d'îlots située au large. Les troupes ottomanes de Barberousses seront invitées à passer un hiver à Toulon par François 1er, en 1543.

  • Ibn Khaldoun écrit, à la fin du XIVe siècle, dans le tome second de l'"Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale", qu'un Fatimide autorisa la fondation de trois villes, dont une "sur le bord de la mer appelée Djézaïr-Béni-Mezghanna (les îles des enfants de Mezghanna). Maintenant Alger..." Les Béni-Mezghanna sont des Kabyles. De la ville, le nom passa au pays dont Alger devint la capitale en 1839.

  • Le terme français archipel a reçu par métaphore la valeur d'ensemble... Les mots comme les hommes ont des ailes, ils voyagent.... Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, dans la nuit éternelle emportés sans retour...

  • Des idées et des mots en Archipel. Sur la mer des Deux Rives, et ses horizons qui furent de tout temps au coeur de l'imaginaire, voguant sous le pavillon des Lumières, Archipel se déroule à l'image d'un portulan virtuel. Il s'élabore d'une escale à l'autre, en usant des chemins de traverse et du réseau de voies qu'empruntent les migrations d'hommes, d'oiseaux, et de mots. Le domaine est l'espace méditerranéen jusqu'aux terres du pourtour.

  • Pour ce puzzle, les avatars de l'imaginaire sont à réinventer toujours, comme s'y emploient les oeuvriers de l'Art Brut et les Vagabonds des Lettres. Archipel ! De Venise à Alexandrie, d'Occitanie en Egypte, des Iles d'Or à Chypre, de Kateb Yacine à Frédéric Mistral, d'Artémis à Marianne, des Vautours aux Pintades, du Sanglier à l'Ours, les signes se répondent et s'échangent.