10 mai 2008

JUILLET 1968 AU FESTIVAL D'AVIGNON

  Souvenir de Juillet 68 en Provence, le Living Teatre !

    L'imagination n'a pas pris le pouvoir


    68, révolte d'une fraction avançée de la jeunesse qui tentait d'échapper au danger, bien français, de rancissure.
    En 1968, je besognais dans la mouvance du théâtre avignonnais en participant activement aux spectacles de la Compagnie des Carmes. Avignon ne nourrissait pas beaucoup de propositions artistiques.     Mon lieu refuge était plutôt le Musée d’histoire naturelle. Les aventures théâtrales innovatrices permanentes sur la ville, à cette époque, ne devaient pas concerner plus de trois équipes : Hubert Jappelle, dont j’étais un fidèle depuis les soirées des ruines de Saint-Ruf ; André Benedetto, que je suivais depuis notre première rencontre autour d’un récital Paul Éluard ; et le petit dernier, Gérard Gélas, qui sortait à peine d'un lycée d'Avignon.

Philipe    Enfant, j’avais découvert le théâtre grâce à Jean Vilar : pour récompenser l’écolier, qui venait d'obtenir son certificat d’études primaires, on l’amena voir Richard II au Palais des papes.
    Aller en Avignon dans les grands magasins était ordinairement pour les petits paysans les prémices de la fête. Ma mère avait mis sa robe des dimanches. Pour elle, Avignon prenait la suite des Chorégies d’Orange où le grand-père conduisait sa famille une fois l’an, en charrette. J’avais joué au comédien pour la kermesse, on me fit donc ce cadeau inattendu et insolite d’une soirée théâtrale pour de vrai.
    Nous sortions de la guerre, un besoin de fêtes nous excitait.
    Et l’année suivante, je m’y rendrai seul à bicyclette pour assister à un autre Shakespeare.Vilar
    Mais c’est Le Prince de Hombourg qui marquera la première vraie rencontre, la nuit majeure, l’éblouissement et la fêlure. De cette représentation, les jours ne furent plus semblables aux précédents.
    Je vécus dans l’attente du retour annuel du TNP. 
     Hormis les deux années où l’on m’envoya guerroyer en Algérie, je suivis tous les Festivals, faisant partie des obscurs, des petits, du public qui payait ses places.
    Gérard Philipe, jean Vilar et Maria Casarès au Festival d'Avignon. Souvenir des années fastueuses du Théâtre National Populaire. Photos Agnès Varda et Aigles.   
     Quatre ou cinq ans avant 1968, l’usure du Festival se ressentait et les rapiéçages se laissaient voir. L’arrivée de Planchon fit diversion le temps d’inaugurer un lieu ouvert à tous les vents. La danse de Béjart attira un autre public. On vit même La Chinoise de Godard onduler sur un grand drap contre le mur du palais (les huées du public visaient les mauvaises conditions techniques et non le film...).
    Et, en 1967, après avoir chassé les gitans qui squattaient le site, Paul Puaux fit abattre le cèdre centenaire du cloître des Carmes pour jouer "Silence, l’arbre remue encore" de Billetdoux dans ce nouveau lieu.
Puaux    Bref, 1968 arriva et le Festival annonça le LIVING Theatre de Judith Malina et Julian Beck... Le LIVING, pour montrer que le Festival restait "dans le coup".

  Deux directeurs du Festival : Paul Puaux, Bernard Faivre-d'Arcier, et Melly Puaux, les successeurs.  (Cliquer sur l'image pour agrandir) Photo Lamblard

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01 mai 2008

SÉTIF EN ALGÉRIE, 8 MAI 1945.

     Sétif, Une gerbe pour les morts

    Soixante ans après le drame, l’Ambassade de France en Algérie informa le monde que la République reconnaissait désormais les massacres qui eurent lieu le 8 mai 1945 à Sétif, à Guelma, et dans une grande partie du Constantinois.
     C’était la première fois qu’un représentant officiel de la France constatait la vérité de cette sombre page d’histoire contemporaine, que les spécialistes ont depuis longtemps dénoncée.
    Un membre du gouvernement français achèvera la démarche le jour anniversaire de l'année 2005.
    Voici l'histoire de ce drame où s'allumèrent les mèches de futures bombes.

Photo31_30    Monsieur Hubert Colin de Verdière, Ambassadeur de France en Algérie, a justement rendu hommage,le 25 février 2005, à l’Université de Sétif, au Président Ferhat Abbas, « Un homme d’État qui incarnait avec une grande dignité la rigueur intellectuelle si nécessaire dans notre monde compliqué, ainsi que l’exigence de justice et de liberté de son peuple. »
    Ferhat Abbas étant né, et ayant vécu longtemps à Sétif, M. l’Ambassadeur se devait d’évoquer « une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt 60 ans : une tragédie inexcusable. Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres ! »
Algrie_3    « Certains pensent qu’il faut oublier le passé pour qu’il n’enterre pas le présent. Je ne partage pas cet avis, même si nous ne devons pas non plus nous enfermer dans l’histoire. »,
a enchaîné l’ambassadeur.
    La cérémonie officielle s’est achevée par le dépôt d’une gerbe devant la stèle du souvenir des événements et des morts.

  Victimes et bourreaux
    De tueries inexcusables, l’histoire humaine en est pavée.
    L’épopée coloniale, par la personnalité même de la majorité des individus que les États mandataient, n’est qu’une succession de tragédies pour les peuples colonisés ; et de sacrifices pour les rares représentants sincères de la civilisation des Lumières qui se lançaient dans l’aventure par grandeur d’âme et naïves illusions.
    Alors, pourquoi revenir sur ce 8 mai 1945 ? Pourquoi s’attarder sur la démarche française et le geste de Monsieur l’Ambassadeur ?

"Persuadons-nous bien qu'en Afrique du Nord comme ailleurs, on ne sauvera rien de français sans sauver la justice." Albert Camus.  La photo à droite est de 1956 (Ph. Lamblard)
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21 avril 2008

CELTES MÉRIDIONAUX

LES GUERRIERS NUS

    Les Gaulois dans la Provence antique.
    Avant, bien avant que cette portion de côte méditerranéenne, entre Alpes et Pyrénées, ne soit annexée à l’empire gréco-romain, sous le nom de Provence « Provincia Romana », des peuples vivaient nombreux de part et d’autre du Rhône.
    Celtes, Gaulois, Ligures, Saliens, Ibères… Comment eux-mêmes se nommaient-ils ?
Ils n’ont pas écrit de longs discours, seulement quelques inscriptions, sur le tard pour imiter leurs prestigieux fournisseurs orientaux.
    Les récents progrès de l’archéologie apportent un éclairage nouveau sur ces sociétés de l’Age du Fer en Gaule méridionale.
    Un roman :Les guerriers nus 

    Massalia, la cité phocéenne fondée en 600 avant notre ère par des colons grecs originaires d’Anatolie, s’affirme comme le théâtre d’affrontement capital où eurent lieu les noces qui unirent les autochtones aux étrangers.
    Symbolisée par le mariage de Gyptis la princesse gauloise épousant Protis le conducteur des colons, cette rencontre de civilisations, ce choc de deux mondes accoucha d’un troisième dont nous sommes issus.
Ci-dessous, deux guerriers gaulois sur la frise du temple de Civitalba en Italie, Musée d'Ancône.

Celtesnus
    VERCINGÉTORIX MÉRIDIONAL ?
    « …D’un accord unanime, les Ligures prennent pour chef Catamandros, un des petits rois de ce pays, qui assiégeait la ville de Massalia avec une nombreuse armée de soldats d’élites… » C’est à peu près tout ce qu’on peut lire, sous la plume de Justin (XLIII,4-5) écrivain latin du 2e siècle. Seul écrit qui ait conservé le souvenir d’une « guerre de libération nationale » ayant opposé les Celtes méridionaux aux colons grecs.
    Confronté à la pénurie de textes, l’historien peine à reconstituer l’organisation des sociétés antiques que l’archéologie sort de l’ombre ; le romancier dispose de moyens mieux adaptés.
    <<En romancier archéologue, l’auteur nous entraîne dans la houle d’un soulèvement, en décrit la genèse, en suit la cristallisation autour d’un chef fascinant – Catamandros-, et ceci jusqu’à  la violence tragique d’un dénouement de légende.>> (Thierry Auzas)

Vasebonn_1    <<Roman d’aventure ? Oui incontestablement. Dans cet Occident « barbare », les Grecs nous font penser aux premiers visages pâles qui s’aventurèrent dans le Far West. Les Indiens, ici, ce sont les Celtes. Le lecteur se range de leur côté parce qu’il sait qu’ils vont perdre.>> (Bernard Lesfargues)

Grand vase de céramique peinte, vers 330 avant notre ère. Stamnos falisque conservé au Kunstmuseum de Bonn. On y voit un combat de fantassins celtes nus opposés à des cavaliers italiques (Etrusques ?) Les vaincus sont dévorés par des vautours. C'est une des rares représentations des "Guerriers nus". (Photo Lamblard)

    Les Gaulois du Midi

  << Les Indiens aussi partaient en guerre poitrine nue… Nous aimerions que vous découvriez ce roman comme on aborde un western.
   Les guerriers nus ce sont les Celtes qui, au dire de leurs adversaires, se ruaient nus au combat couverts d’or. Ce sont eux qui ont terrifié Rome et pris le Capitole. Les récentes découvertes archéologiques apportent la preuve que ces hommes, loin d’être des barbares venus de contrées arriérées, formaient les corps d’élite de peuples autochtones que l’on nomme, selon les circonstances, Gaulois, Ligures, Saliens, ou Celtes méditerranéens. Les textes qui parlent d’eux sont tous, hélas, l’œuvre de leurs rivaux.
   Confrontés à la civilisation nouvelle qu’apportaient les colons orientaux venus fonder Marseille, leur fougue ne leur fut d’aucun secours. Dépouillés de leur culture, face aux Grecs, ils se trouvèrent doublement nus. C’est le récit de leurs aventures que vous propose l’auteur.
    Privilège du roman, il peut redonner vie à ceux que l’histoire a oubliés ou méprisés.>>

    CHANT DE BATAILLE
    Annick Peigné-Giuly écrivait dans Libération : <<Un épisode clé de l'histoire de la Provence antique ressuscité par un autochtone, expert en pain et pintade.>> Libération, jeudi 5 mai 2005, Littérature :
    http://www.liberation.fr/page.php?Article=294282

Guerriersnus_1     Éditions Imago, Paris, 2005
    Tel : 01 46 33 15 33

    e-mail : info@editions-imago.fr

(La couverture est de Ernest Pignon-Ernest )   


    Dans le domaine des contes de tradition orale recueillis en Provence, lisez la version complète de Jean-de-L'Ours en cliquant ici : Jean-de-L'Ours.
Et toujours, le roman des bergers de la Crau en Provence "L'UIARD", chez Fédérop.

                        

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10 avril 2008

LE SITE DES PINTADES VÉRITABLES !

    Les pintades dans la Mythologie grecque

    Dernières trouvailles :

    Oui, ce site est aussi celui de la Pintade. Nous lui avions donné asile, il y a longtemps, au siècle dernier – du temps de Théodore Monod au moins – depuis, elle ne nous quitte plus. Ce qui nous vaut de pouvoir offrir aux visiteurs une base d’information unique sur cet oiseau. Merci mon Dieu. Car, ainsi que l’affirme Alexandros de Mynde, il existe au monde deux catégories de citoyens, ceux qui connaissent quelque chose de la pintade, et ceux qui l’ignorent…

    Appréhender l’homme non par la bête mais par l’animal de préférence, les oiseaux en tête, qui incarnent votre aspiration à vous élever vers les étoiles ; voilà qui augurerait bien des temps à venir.
    (Voir notre article "Pintade oiseau africain")

    LA MÉTAMORPHOSE DES MÉLÉAGRIDES
    Notre dernière trouvaille est celle d’un rare skyphos du Ve siècle avant notre ère, à figures noires, jamais encore publié, portant sur sa panse quatre pintades : les Méléagrides.
Sicile1    Pour les Grecs anciens, la pintade était le résultat de la métamorphose des sœurs de Méléagre en oiseaux. Ainsi, en grec, « pintade » se disait méléagride.

Skyphos à figures noires, Ve siècle avant notre ère. Trouvé en Sicile. Musée de Palerme. (Photo Lamblard). La découverte de ce vase vient augmenter la série des skyphos décorés de pintades.

    La métamorphose des Méléagrides clôt le grand récit mythologique de la chasse au sanglier de Calydon. Elle constitue l’épilogue du drame qui expose la mort du jeune héros Méléagre et parachève le destin des sœurs inconsolables, attendu que le lien affectif dominant dans ce récit, son penchant essentiel, est l’amour « adelphique » qui attache ces filles à leur frère aîné.
    Attachement qui explique également le geste de la mère infanticide jetant au feu le tison portant la vie de son fils Méléagre.

    L’AMOUR ADELPHIQUE INCESTUEUX
    Je ne reprendrai pas ici le récit complet de la chasse au Sanglier de Calydon (je l’ai racontée, pages 91 à 100, dans L’Oiseau nègre, l’Aventure des pintades dionysiaques. Imago. 2005), mais résumerai l’histoire des sœurs affligées.
Beotien3    Cet amour adelphique qu’aujourd’hui on qualifierait d’incestueux, apparaît dans les civilisations anciennes comme un thème récurrent intégré au pouvoir. Les mythes méditerranéens lui font une large place. Nul n’ignore que les pharaons épousaient leur sœur, et Caligula s’empressa de copier les fils de Rê en convolant avec sa sœur Drusilla.

Autour de Méléagre mourant, ses soeurs se lamentent. Détail d'un sarcophage d'époque romaine.
    La grande déesse Isis rechercha aux bords du Nil les restes de son frère-époux Osiris ; l’Olympe célébra les noces de Zeus et d’Héra, couple incestueux. Les sept Héliades demeurèrent inconsolables de la mort de Phaéton fils du Soleil, leur frère foudroyé, ce qui leur valut d’être métamorphosées en peuplier, etc.
    En outre, la divinité qui intervient tout au long de la chasse au sanglier de Calydon, et provoque le drame expiatoire est Artémis, sœur jumelle d’Apollon, elle aussi profondément attachée à son frère.

    LA BÊTE QUI TUE
    Entre le fauves homicides, le sanglier est un tueur d’éphèbes. Un meurtrier de héros et de rois, un éventreur. L’incursion d’un sanglier (d’un lion, d’un ours) dans un récit représente l’épreuve imposée au jeune homme à la fin de son initiation lorsqu’il aspire au rang supérieur de sa communauté.

Beotien4    Dans la chasse de Calydon, c’est le Solitaire, le vieux mâle castrateur venu de la forêt sauvage pour détruire la terre cultivée qui surgit et agresse. C’est au haut des cuisses et au bas-ventre que frappent les sangliers lorsqu’ils s’attaquent aux braves, puisque c’est dans l’os fémoral que s’élabore la puissance génésique des guerriers, dans la crurale interne, et c’est là que la bête tue.

Sarcophage montrant la chasse au sanglier de Calydon. Eleusis, Grèce, 2e siècle de notre ère.    
   
(Photo Lamblard)
  Adonis le Dédaigneux en mourût. Le Petit Ancée d’Arcadie fut émasculé. Ulysse garda une profonde cicatrice à la cuisse et cette marque permit à sa nourrice de l’identifier lors de son retour à Ithaque. Mais le plus célèbre parmi les sangliers mythologiques est celui de Calydon.
    Enfin, la légende atteint au mythe dans son dénouement qui se conclut par une métamorphose au cours de laquelle la nature domptée s’enrichit d’une espèce animale nouvelle.

    UN UNIVERS EN COURS D’ACHÈVEMENT
    Le propre des mythologies est de nous montrer l’univers en cours d’achèvement, et la nature à l’œuvre dans la différenciation des espèces sous l’influence des dieux.
    Nous, au XXIe siècle, rejetons d’une civilisation de l’achevé, qui n’avons d’autres perspectives que d’organiser l’inventaire des espèces en voies de disparition, prenons le temps d’écouter l’un des derniers échos de l’origine des êtres, le bruissement des commencements dans l’acharnement du destin.
Beotien5    Dans notre monde où les conditions faites à l’individu le conduisent souvent à régresser, selon une métamorphose inversée, du papillon à la chrysalide, du papillon de l’enfance jusqu’à la chenille et à la larve trentenaire, le récit des origines enseigné par les mythologies, chevauchant les morales ancillaires, nous ouvre encore les portes d’un monde dionysiaque.
    Sarcophage au Musée archéologique d'Athènes. Énésime a les jarrets tranchés par le fauve. (Photo Lamblard)
(La suite ci-dessous...)

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21 février 2008

ARLEQUIN, PÉTASSOU, ET LE CHANVRE

    Arlequin, les origines populaires

    Chacun connaît ou croit connaître Arlequin dont le nom évoque la silhouette d’un valet de comédie au costume multicolore. De nos jours, Arlequin n’est plus, en effet, qu’un déguisement enfantin ou le nom d’un personnage de théâtre plus ou moins comique que l’on rattache automatiquement à la Commedia dell’arte.
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          Toutefois, en remontant le fil de ses origines, nous parvenons jusqu’aux bouffons de Carnaval, étroitement liés au chanvre, ainsi qu'aux métiers du tissage. Cette piste nous conduit à redécouvrir les démons ou « hommes sauvages » qui sortaient pour la Saint-Blaise dans certains rituels occitans des mascarades d’avant Carême, et notamment le « Pétassou » des Cévennes.
    Nous avions trouvé amusant, il y a une dizaine d’années, d’emprunter le thème d’Arlequin et de le prendre en filature jusqu’à ses origines en suivant les arborescences de son nom, de son histoire, et des influences qui ont constitué la tradition.
    Entre fil et fumée à la poursuite d’Arlequin, l’enquête m’avait conduit jusqu’à la Canebière et au cannabis dont l’avenue marseillaise tire son nom. Cette promenade, racontée en plusieurs endroits, résumée dans une chronique de la revue Europe au titre prometteur : « Le cannabis de la Canebière » (N° 803, mars 1996), fut reprise dans différents bulletins et jusque dans un dictionnaire des drogues et stupéfiants…
    Le grand public n’ignorant plus aujourd’hui la parenté du chanvre textile et du cannabis, ni sa différence essentielle, je peux reprendre ce sujet avec un éclairage plus direct, et replacer Arlequin au centre de la scène, sans perdre mes lecteurs dans les coulisses.
    Arlecchino, gravure d'après Maurice Sand, fils de George (1860); le centon originel est devenu un riche déguisement de comédie.

    L’ARLEQUIN ITALIEN
    Oui, l’Arlequin que nous connaissons est arrivé en France dans les panières des acteurs du « Théâtre-Italien ». Et c’est bien la Commedia dell’arte qui lui a donné sa tournure actuelle. On ne dira jamais assez ce que le théâtre français et l’écriture dramatique doivent aux troupes italiennes qui ont fait connaître leur art à la cour des rois de France et, par ricochets, aux auteurs qui écrivaient pour ce public protecteur, souvent lettré, quelque peu porté au mécénat.
    Les troupes italiennes voyageront beaucoup au XVIe siècle. Catherine de Médicis fit venir à Paris une troupe de Commedia dell’arte. Henri III invita les Gelosi en 1577 pour animer le Carnaval. Louis XIV et ses courtisans s’enticheront littéralement des comédiens italiens.
    Ce sera l’un d’eux, Alberto Naselli, spécialiste du masque de Zan Ganassa, qui prendra pour la première fois sur scène à Paris le nom d’Arlequino dont sont issus, vaille que vaille, tous les Arlequins que nous voyons aujourd’hui.

    LA COMMEDIA DELL’ARTE
Arlequinchev_1    Née d’un courant populaire étroitement lié aux rituels des mascarades d’hiver et des carnavals, la « Comédie improvisée » ou « Comédie des professionnels » (c’est ainsi qu’il faut l’entendre), apparut au début du XVIe siècle dans l’entourage des familles régnantes dans les cités italiennes.
    Arlequin, estampe française du XVIIIe siècle. Le bouffon conserve encore des éléments de son origine infernale.(Photo lamblard)

    Le mouvement humaniste de la Renaissance, qui avait impulsé la création d’ateliers de peinture et de sculpture, libérait aussi les arts du théâtre. La profession de comédien se développait dans toute l’Europe.
    La Renaissance c’est aussi le moment où la notion d’artiste se distingue des autres corps de métier, où le peintre et le sculpteur échappent au cercle des artisans, où le jongleur de foire, le pitre de place publique, le chanteur ambulant et le conteur recherchent leur droit de cité.
    Au départ, des saltimbanques, dont on ne saisit pas l’origine sociale ni la formation technique, mais qui devaient porter le génie de l’improvisation venue de leur lignée d’amuseurs populaires, et dotés d’un grand talent parodique, se regroupent et fondent une compagnie permanente.
    Peut-être pouvons-nous en déguster les prémices dans la fameuse scène des artisans du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare où des acteurs d’occasion inventent une farce à partir du conte de Pyrame et Thisbé résumé en un simple canevas.
    Les archives de Padoue conservent l’écho de la création d’une semblable compagnie d’amuseurs réunis par contrat en l’an 1545. D’autres les imitent. Une profession de baladins s’affirme, un métier d’acteur et d’organisateur de spectacles s’affiche au centre des villes où s’exerce le pouvoir civil. Et ces troupes proposent leurs divertissements à ceux qui peuvent payer le cachet afin de ne plus être contraints de se vendre aux charlatans ou de faire la manche.
    En quelques décennies, plusieurs compagnies de Commedia dell’arte se font connaître et acquièrent une solide réputation de bateleurs. Les cours princières les invitent à présenter leurs parades. Les dames rient à leurs « lazzi ». Le personnage principal autour duquel s’articule la farce qui constitue le répertoire de ces nouveaux comédiens est un valet, le Zanni, créé sans doute à partir des personnages de domestiques de Plaute et de Térence.

    LES ZANNI BERGAMASQUES
Fossard1    Ce rôle de serviteur balourd et rusé tout à la fois se trouvait déjà dans les Atellanes romaines sous le nom de Sannio, l’histrion grimacier. La commedia dell’arte ne fera qu’actualiser le personnage en l’adaptant au profil du campagnard chargé des basses besognes et parlant un jargon pittoresque venu de son terroir.
    Zanni est le diminutif de Giovanni. C’est le nom familier d’un type populaire de l’Italie du Nord. Presque toujours d’origine bergamasque, Zanni est un cadet misérable réduit à l’émigration vers la ville proche, vers Venise ou Padoue ou Gênes.
    Au chef-lieu où l’on parle le beau langage, le vilain deviendra homme de peine, valet, faquin, serviteur s’il a de la chance, petit voleur par mauvais sort.

Vignette du Recueil Fossard, XVIe siècle. C'est l'une des plus anciennes représentations de l'Arlequin archaïque. Il tient à la main son chapeau, et un objet que l'on peut identifier à une vessie de porc prête à être gonflée...
    Zanni connaît son équivalent en France méridionale sous le nom de Jean (ou Jan) ; c’est le gavot, le plouc qui jargouine. Le folklore nous l’a conservé sous la figure du nigaud des contes populaires : Jan de la vache, Jan cague blanc, Jean farine, jean fève, Jean de l’Ours, Jean de Nivelle, etc.
    « Jean ! Que dire de Jean ? c’est un terrible nom,
    Que jamais n’accompagne une épithète honnête… »

    Giovanni ou Jean, Zanni ou Jan, l’archétype est de même veine, c’est le couillon, mais à couillon couillon et demi, il peut être rusé et diaboliquement fourbe. Nous pouvons y reconnaître également certains traits de l’ancien « fou » des carnavals moyenâgeux.
    À chaque époque probablement, et dans chaque pays, le bouffon de carnaval devait exhiber, en sus de ses fonctions rituelles, l’identité des parias du moment.
    Élaborés par l’esprit populaire à partir d’un fond archaïque, les « Jan » carnavalesques, les Zanni et les bouffons blagueurs, prendront les caractères propres aux terroirs concernés, ils seront toujours identifiés aux communautés subalternes de la société en fête.
    Lorsque les bateleurs napolitains entreront dans la mouvance « dell’arte », ils donneront à leur Zanni les traits caractéristiques des Campaniens. Pulcinella barguignera dans l’idiome local d’une voix gloussante en tenant son ventre, telle une parturiente carnavalesque venue du « monde à l’envers ». Pulcinella soulève les rires de l’assistance qui reconnaît en lui le type du montagnard glouton enceint pour avoir trop mangé de tripes et souffrant d’un plus que probable dernier soupir alvin.
    L’extraordinaire succès des troupes de commedia dell’arte en Italie, où le masque du Zanni tenait le rôle principal, va pousser à l’enrichissement du personnage en le démultipliant. Par un renversement burlesque, le Zanni, antihéros type, jouant les entremetteurs deviendra indispensable à l’intrigue. Du Bergamasque primitif vont naître les Arlecchino, Pierrot, Gille, Brighella, Pulcinella… Chacun de ces Zanni incarnant un aspect particulier du protagoniste initial. Transposée dans le domaine du rire, la condition subalterne de l’exploité congénital et son image seront récupérées par l’aristocratie pour son divertissement, selon un schéma intemporel et universel.

    DES ZANNI À L’ARLEQUIN
    Les deux principaux Zanni, double réplique du déraciné bergamasque, l’un intrigant et hypocrite, l’autre balourd et glouton, les deux faces d’une même stratégie sociale de résistance passive à l’oppression des maîtres, vont donner naissance aux masques désormais célèbres. Arlequin étant aujourd’hui le plus caractéristique et le plus connu.
    Il paraît désormais établi qu’Arlequin a été baptisé ainsi sur une scène parisienne dans la décennie 1570-1580 afin de renforcer l’identité comique du rôle. L’acteur florentin Alberto Naselli, spécialiste habituel du masque de Zanni, ayant inventé sur un nouveau canevas le nom de son personnage à partir d’Hellequin, le diabolique conducteur de la « Chasse sauvage » du folklore médiéval bien connu de son public.

    LA MESNIE HELLEQUIN
Arlequin_danse_1    La Chasse sauvage, ou « Mesnie Hellequin », constituait l’un des mythes d’origine indo-européenne les plus familiers des populations françaises. Le nom est attesté dans Chrétien de Troyes. Vers 1227, le moine normand Orderic Vitalis décrit l’apparition fantastique et la nomme « Familia Herlequini », la gent d’enfer, glose-t-il. En 1262, Adam le Bossu dans le Jeu de la Feuillée met en scène le valet d’Hellequin, lequel attend la fée Morgane. Dante, qui maîtrisait les langues et les cultures de son temps, place dans son Enfer, au chant 30, le diablotin Alichino, etc.

Arlecchino du Piccolo teatro di Milano, interprété par Ferruccio Soleri. La tradition théâtrale italienne dans sa perfection.
    Dans d’autres textes, c’est la Chasse du roi Arthur que conduit le démon Hellequin en un hourvari furieux entraînant les âmes mortes vers l’au-delà.
    La mentalité populaire garda longtemps le souvenir des grandes peurs que suscitait l’arrivée de cet équipage démoniaque les nuits de tempête, tandis que passait au-dessus des toits la meute des chiens de hurle-vent.
    Certains spécialistes des mythologies indo-européennes ont reconnu dans le démon Hellequin l’avatar populaire du grand dieu germanique Odin/Wotan, qui possède la même fureur sacrée.
    Nous ne pouvons aller plus avant dans ces diableries, contentons-nous de saisir le nom d’Hellequin, tombé dans le folklore, édulcoré, et, ici, récupéré par un génial histrion du XVIe siècle pour baptiser son personnage burlesque en en faisant véritablement le premier Arlequin de la scène.
suite :

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03 février 2008

LE POÈTE FRÉDÉRIC MISTRAL

Mireille_web_1FRÉDÉRIC MISTRAL, POÈTE DE "MIREILLE"            
    Ne pas écrire en français par provocation ? 

    Pour sa quatrième édition, en 1904, le jury de l’Académie Nobel décerna son prix de littérature à Frédéric Mistral .
    Au cours du siècle, les lettres françaises furent encore distinguées une dizaine de fois, avec des noms aussi prestigieux que Rolland, Gide, Bergson, Mauriac, Camus, ou Claude Simon.

    La France en général ne s’est pas souciée de cet anniversaire. Toutefois, la Provence en particulier a guigné l’événement, du moins les Provençaux qui font du patrimoine leur fonds de commerce.
    L’invention de la Provence touristique ne date pas de Mistral, mais ses écrits sont une aubaine pour les professionnels du pittoresque.    
    Nonobstant, bienfaiteur de l’humanité par ses écrits au regard de cette distinction internationale, Frédéric Mistral demeure le seul auteur en langue régionale qui ait apporté un Nobel à la France ; première singularité, ce poète Français (et très hexagonal) n’écrivait pas en français...

    Cependant, Mistral a donné aux lettres françaises une épopée de 6000 vers, un poème en douze chants comme la France en produit peu, "Miréio" (Mireille), que Gounod portera à la scène.
    Son oeuvre est considérable, elle comporte en outre un dictionnaire qui demeure toujours une mine d'or pour qui s'intéresse à la civilisation occitane. Mistral fut aussi un auteur de chansons populaires.

Mistraljeune    Frédéric Mistral fut un poète précoce. Mais, en 1904, c’est un vieillard qu’honorent les Nobel en Suède, un homme prestigieux...  ("lire la suite")
    Premier portrait connu de Mistral, signé Jean-Joseph Bonaventure-Laurens, 18 juillet 1852 à Tarascon. Musée de Carpentras. Ci-dessus à droite, un des plus beaux portraits de l'héroïne inventée par le poète. Sculpture de M. Brouchier.

(Extrait de "Europe", n°907, Nov. dec. 2004. www.europe-revue.info

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05 janvier 2008

LA PINTADE PARMI LES EMBLEMES DU PARADIS

    L'unique site complet sur la pintade :

    LES PINTADES, DE DIONYSOS AU CHRIST.

    Cet oiseau singulier, et très mal connu, la pintade, a fait l'objet d'une thèse d'ethnozoologie, et d'un livre * qui reste à ce jour le seul ouvrage en français décrivant ses origines, et les mythes qui lui seront attachés au cours des millénaires.
    C'est ainsi qu'on reconnaît cet oiseau parmi les  emblèmes du Paradis biblique tels qu'ils apparaissent dans l'iconographie d'influence orientale conservée tout autour de la Méditerranée.
    Sur le site se trouve déjà un article traitant de la mythologie avec des photos inédites, notamment d'un skyphos du Ve siècle av. n. ère (cliquer ici). Un dossier complet sur l'art des Perses Sassanides complète la recherche sur l'iconographies de la Pintade : "Enigme de la Pintade iranienne".

Pintade3_2    Selon notre projet de placer sur la Toile, en priorité, l’état de quelques recherches, et d’afficher les documents au fur et à mesure de leur découverte, afin que chacun au hasard des rencontres puisse se les approprier, voici la reproduction inédite d’une rare mosaïque, récemment exposée en Libye, où l'on voit deux pintades.
    Cette composition datée de 539 renforce notre hypothèse concernant les représentations de pintades à l’époque byzantine parmi les oiseaux du Paradis, associés à l'idée de Résurrection.

GrenadesÀ gauche, un couple de pintades communes. À droite, la mosaïque de Qasr el-Libia, Libye. Carré n°34 du pavement de l'église de l'évêque Makarios. Deux "poules Numidiques" entourent la Coupe de vie d'où jaillit un grenadier, arbre du Paradis venu des Perses. VIe siècle.
(Photos Lamblard)

    MOSAÏQUES  BYZANTINES
    Dernière trouvaille, ou plus justement la dernière image puisque nous avions signalé cette mosaïque libyenne dans « L’Oiseau nègre » (page 131), sans pouvoir en présenter la reproduction.
    Parmi les richesses archéologiques conservées en Libye, il y a notamment des lieux de cultes paléochrétiens, tels ceux de Qasr el-Libia.
    Situé en Cyrénaïque, ces vestiges illustrent la grande époque des basiliques chrétiennes d’Afrique septentrionale du VIe siècle.

    En 534, Bélisaire, envoyé par l’empereur Justinien, chasse les Vandales de Libye, coupables de propager l’hérésie arienne. De tous temps, les adeptes d’un parti ont montré davantage de hargne vis-à-vis des déviants que des ennemis.
    Pour deux siècles au moins, la culture byzantine s'installe sur les rives méditerranéennes qui nous retiennent ici.
    L’Empire byzantin, ou plus justement l’Empire romain d’Orient formé au IVe siècle à la mort de Théodose, et définitivement abattu en 1453 par la prise de Constantinople, assura pendant près de douze siècles la continuité de l’héritage égypto-gréco-romain, lui-même fortement imprégné d'influences venues d'Iran.
    L’avènement de Justinien, qui régna à partir de 525, marquera un grand tournant idéologique et s’imposera sur les terres du pourtour méditerranéen par ses conquêtes militaires.
    L’époque byzantine influencera fortement les arts et les mentalités. Elle marquera particulièrement la technique et les motifs décoratifs des lieux de culte.
Grenades_2    A droite, des grenades mûres sur un marché de Téhéran. Dans la religion Mazdéenne, le grenadier "urvarâm" joue un rôle important dans le rituel. (Photo Lamblard)

 OISEAUX DE PARADIS
    Les mosaïques de cette époque offrent, entre autres singularités, la particularité de contenir de nombreuses reproductions de pintades parmi les symboles du christianisme au milieu des animaux annonçant l’arrivée des temps paradisiaques.
    Les mosaïques pavimentales sont de véritables tapis de prière, ornés des « respectés symboles du Christ », que l’on trouve préservés au sol des édifices.

    ÉGLISE DE L’ÉVÊQUE MAKARIOS
    Datée de 539, la grande mosaïque qui composait le pavage de l’église de l’évêque Makarios à Qasr el-Libia subsiste seule parmi les ruines.
    La prospérité cyrénéenne, due à la richesse agricole du pays en céréales et arboriculture, avait encouragé les Libyens à parer leurs lieux de cultes d’une luxueuse décoration.
    Le pavement se composait d’une grande mosaïque comportant cinquante carrés figurés, représentant des animaux ou des personnages tirés de la mythologie, ou des scènes d’inspiration nilotique ou sassanides.
    C’est ainsi qu’on y reconnaît des autruches, un paon, Orphée, etc. Et une rare représentation du Phare d’Alexandrie.
    On y voit également cette extraordinaire composition montrant un canthare d’où s’élèvent des branches de grenadier chargées de fruits, entouré de deux pintades exactement figurées (n° 34).

Madabaa_1(À droite, pavement du baptistère, église de la Vierge à Madaba, Jordanie, fin du VIe siècle. Poissons et pintades symboles du Christ.)

    LES PINTADES DIONYSIAQUES
    Iconographie empruntée au répertoire dionysiaque par excellence, la coupe sainte d’où surgit l’Arbre de vie, se rencontre d’abondance. Souvent, on y montre la vigne chargée de grappes mûres. Sur la mosaïque de Qars el Libia, l’artisan a choisi la grenade comme fruit d’éternité, retrouvant ainsi la tradition persane.
    (Ci-dessous, grenadier en fleur et premiers fruits sur l'arbre. Ph. Lamblard)
    Le motif de la branche de grenadier portants ses fruits, associé à deux oiseaux de part et d'autre de la tige, est connu en Orient, notamment dans l'art sassanide d'Iran. Un sceau de jaspe conservé à la BNF (inv. M. 2805), des étoffes, reproduisent également ces symboles du monde iranien.

Photo18_18_1    Mais ce sont les deux pintades qui nous retiennent au premier chef.
    Je peux en définir l’espèce : il s’agit de Numida meleagris à barbillons rouges. Ces pintades indigènes d’Afrique du Nord sont connues dans l’Antiquité latine sous l’appellation de « poules de Numidie ».
    Parfaitement stylisées, ces deux pintades offrent cependant une étrange particularité : elles ont deux cornes sur le crâne…
    Ces deux cornes énigmatiques se rencontrent uniquement dans l’art byzantin (ainsi que dans l'art des Sassanides qui s'en est inspiré),  lequel fait une large place à nos pintades, comme nous l'avons souligné en son temps.
    Avec l’aide de l’égyptologue Jean Yoyotte, ces deux cornes énigmatiques m'avaient conduit à mener une étude particulière (L’Oiseau nègre, pages 152 et s.) au terme de laquelle nous avions pu démontrer que leur signification symbolique  était liée à l’héritage pharaonique ainsi qu’aux représentations du signe hiéroglyphique de « l’Oiseau-nèh » ; cette quête des cornes nous conduisait également aux représentations mythiques de l’Inde (Poule d'Inde est le nom de la pintade au Moyen Age européen).
    Compte tenu de la lenteur avec laquelle l'avancée des recherches trouve place dans les publications grand public, nous avons pris le parti de publier dans notre site, en temps réel, les derniers développements sur les sujets que nous traitons.

Nh    En conclusion, et forts de ce nouveau document libyen, remarquons ici une dernière fois que la quasi-totalité des représentations de pintades sur les mosaïques byzantines porte ce signe diacritique des doubles cornes, dont l'origine remonte à l'écriture de l'antiquité égyptienne.

Dessin de "l'Oiseau-nèh" tel qu'il fut reconnu par H. Chevrier à Karnak, et publié pour la première fois par Ludwig Keimer en février 1938. Cet article de L. Keimer imprimé dans le Bulletin des Annales, ASAE, est toujours le texte de référence, il n'a pas été égalé. Nous avons publié une photo récente du hiéroglyphe qui a servi de modèle pour l'identification de l'oiseau-nèh (dans "L'Oiseau nègre", page 163). Le texte dit :"Je te donne l'Eternité qui dépend de moi..."

  * L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques, par Jean-Marie Lamblard, Éditions Imago, Paris, 2005.
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20 septembre 2007

DALOU, UN SCULPTEUR ET LA RÉPUBLIQUE.

    Dalou, des sculptures aux jardins.

   
Gisant1    Aimé-Jules Dalou est l’auteur du gigantesque bronze du Triomphe de la République, place de la Nation, le plus lourd jamais fondu au 19e siècle, et de quelques statues cachées dans les jardins, les cimetières ou les musées.
    Le Père Lachaise abrite trois chefs-d’œuvre du sculpteur ; œuvres d’art incontestables et compositions funéraires inspirées où l’artiste affirme sa maîtrise de l’allégorie à la gloire de la démocratie réinventée par les hommes de la Grande révolution.
    Toutefois, à chaque grande manifestation publique, lorsque les citoyens défilent de la République à la Nation, ce sont ses oeuvres qui jalonnent le parcours des manifestants...
    D’être ainsi exposées dans l’espace public oblitèrerait-il le regard porté sur les oeuvres ? Peu de passants connaissent Dalou.

Gisant d'Auguste Blanqui, sculpté par Dalou, cimetière du Père Lachaise. Paris. 1885.(Photo Lamblard)
    Si l’on en juge d’après les maigres lignes consacrées aux réalisations de ce romantique artiste par les critiques d’art, Aimé-Jules Dalou souffre encore et toujours, un siècle et demi plus tard, de son combat politique après le coup d’État de Napoléon III, et surtout de son engagement auprès des ouvriers de la Commune, dans leurs velléités d’affirmation sur la scène politique, en ce 19e siècle de bourgeoisie conquérante.(Voir sur ce même site "Biographie de Dalou")

    La sculpture aujourd’hui est en général mal aimée. Cela tient en partie à l’épidémie de statuomanie qui s’empara des édiles au milieu du 19e siècle. Pas une place, pas un jardin qui ne reçut son effigie ou son buste riche simplement d’enseignement et de pédagogie. Le public se lassa, et l’ordre de récupération des métaux non ferreux imposé en 1942 par les nazis au régime de Vichy fut accueilli sans résistance.

    DALOU LE COMMUNARD
    Né le 31 décembre 1838 à Paris, fils d’ouvrier gantier, Aimé-Jules Dalou montra très jeune des dons pour le modelage, ce qui lui valut l’attention de Jean-Baptise Carpeaux. Puis, à quinze ans, il fut admis à l’Ecole des beaux-arts où il se lia d’amitié avec Rodin.
    La première reconnaissance publique de Dalou survint en 1870, lors du Salon lorsqu'il obtint avec « La brodeuse » une commande de l’État.

Gisant2    Quelques années auparavant, en 1866, Dalou avait réalisé un bronze funéraire pour orner la tombe d’un illustre interprète du rôle d’Hamlet. L’œuvre ne mériterait pas d’être remarquée si elle ne s’inscrivait dans ces ultimes années de romantisme révolutionnaire opérationnel, tout en offrant un lien avec notre démarche procédant du théâtre et des pompes funèbres, « Mourir, dormir. Dormir, rêver peut-être… ».
Le "Triomphe de la république" de Dalou. La figure de la Liberté domine le groupe érigé place de la Nation, à Paris. 1889-1899. (photo Lamblard)
    La guerre franco-allemande de 1870 et Sedan mirent fin à la jeune carrière de l’artiste. Très attaché à la République, il s’engagea aussitôt pour défendre sa patrie et partit pour le front.
    Au temps de la Commune, Dalou fut appelé par Gustave Courbet comme curateur au Louvres pour la protection des collections, ce qui lui valut d’être condamné par les Versaillais aux travaux forcés à perpétuité, en novembre 1871. Il trouva refuge à Montrouge chez le sculpteur Alexis André.
    Dalou choisit l’exil à Londres avec sa famille, où il amorça une seconde carrière artistique. Il y resta huit années.
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19 juillet 2007

LES AMOURS DE MIREILLE ET VINCENT

          LE POÈME MIREILLE DE FRÉDÉRIC MISTRAL

   Douze chants comme l'Énéide ! plus de 6200 vers. Mireille, ou plus justement "Mirèio", est un chant d'amour, un drame de la passion adolescente, qui inscrit les deux héros au panthéon des couples immortels inventés par les poètes. Mais c'est également une épopée comme la nation française n'en produit que rarement.

Jeunemistral    Mirèio est un monument élevé à une langue et à son peuple, la langue d'Oc, inséré dans un programme politique tributaire de l'idéal républicain d'indépendance et de liberté, sur les lancées de 1789, qui animait l'Europe du XIXe siècle.

   Mireille est la première œuvre importante d'un auteur prodige : Frédéric Mistral n'a guère plus de vingt ans lorsqu'il entreprend la rédaction du poème. Alors qu'il va sur ses vingt-huit ans, les douze chants sont achevés. Au début de 1859, l'ouvrage est imprimé, lu, et célébré par les gloires littéraires du moment.
    Car c'est à Paris que Mireille est reçue en un premier temps, malgré l'obstacle de la langue. Dans Avignon, où Frédéric Mistral a découvert sa vocation, et où le livre est imprimé, la toute- puissante confrérie catholique qui règne sur les esprits met le poème à l'Index ! Du haut de la chaire et dans la Revue des Bibliothèques paroissiales, les prédicateurs soulignent la "perversité" de l'intrigue, l'immoralité de certains passages exaltant la mésalliance et la désobéissance au père.

   Le poète novice n'eut d'autres recours que d'aller sonner chez Lamartine, à Paris, dont le génie demeurait assez grand pour deviner chez le jeune provincial un créateur de sa propre trempe...

    Ci-dessus, Frédéric Mistral à 34 ans, Photo d'Etienne Carjat 1864
Suite :

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04 juillet 2007

HIEROGLYPHE OISEAU-NEH, LA PINTADE

LE HIÉROGLYPHE "OISEAU-NÈH" EST UNE PINTADE

    I - L'idéogramme à l’origine du mot    
   
    Les pintades sont toutes d'origine africaine. Elles diffèrent d'Est en Ouest et ces différences se remarquent essentiellement aux couleurs des ornements de la tête, et à quelques modifications du plumage. Cet oiseau très commun, et infiniment utile à l'alimentation des hommes, le fut aussi en Egypte ancienne pour signifier quelques idées abstraites et fixer le langage.
    Lorsque l’écriture hiéroglyphique égyptienne nous apparaît, elle est déjà entièrement constituée. Il serait hasardeux de conjecturer son élaboration primitive. Néanmoins, nous pourrions trouver logique que l’image simplifiée d’un objet ou d’un animal eût fourni les premiers éléments qui vont conduire aux premières écritures.
    Ce seraient les « idéogrammes » qui auraient présidé à la représentation de la parole par signes gravés. Aujourd’hui encore, lorsque nous voyons au bord de la route où nous roulons un panneau qui reproduit la silhouette d’une vache, nous comprenons qu’il y a des ruminants dans la contrée et que les autorités dans leur grande sagesse nous avertissent que ces bovins peuvent traverser la chaussée.     Les idéogrammes ont conservé leur utilité.   Nh_2

   ...Le signe tracé par la main de l’homme, source d’énergie positive et de transcendance… 
   Si à l’origine, les premiers signes écrits étaient des idéogrammes, pouvaient-ils noter, en outre, l’équivalent de l’onomatopée pour désigner l'animal ? « Meuh ! » beugle l’enfant dans l’auto en désignant le panneau.
    Mais les civilisations à leur émergence ne sont point enfantines !…
(À droite, dessin de Henri Chevrier, le premier "nèh" jamais publié (ASAE 1931).  Ci-dessous à gauche, pintade Vulturine de l'est africain. Cette espèce vivait le long du Nil au début de la civilisation pharaonique. A-t-elle servi de modèle aux scribes ? Photo Lamblard. cliquer pour agrandir les images.)   

Vulturineb    Les premiers hiéroglyphes égyptiens, dans une écriture organisée, apparaissent à l’aube des premières dynasties, vers 3300 avant notre ère. À cette haute époque, se trouvent déjà réunis les éléments de la civilisation pharaonique et l’on devine des correspondances avec le Proche-Orient et la Mésopotamie, où un second foyer culturel développe son propre système d’écriture. Pepy1_2

    Nous allons tenter d’approcher la complexité de la pensée égyptienne à partir d’un exemple simple qui nous conduira d’un volatile familier aux paysans africains, jusqu’au principe d’éternité et de vie  perpétuelle.
    (À droite, fragment des Textes des Pyramides, antichambre de la pyramide de Pépy 1er, VIe dynastie. "Les ailes de Pépy sont celles de l'Oiseau-nèh..."   

    Identification du hiéroglyphe « nèh » (G.21) 
    Les ouvrages traitant des hiéroglyphes étant innombrables, nous nous attarderons ici sur un signe rare, celui de l’« oiseau-nèh », classé G.21, dans la nomenclature de Gardiner (1).
    Il se présente sous la silhouette stylisée d’un oiseau banal, de profil, stable, au repos, d’une forme indistincte noyée dans la foule des oiseaux du type « rapace ».
    Heureusement les peintres et lapicides égyptiens ont ajouté parfois à leurs figures des appendices ou des signes diacritiques qui aident à les distinguer les uns des autres, ainsi que des déterminatifs. 
    L’Oiseau-nèh, nous le savons depuis les travaux indépassés de Ludwig Keimer en 1938, est la pintade nubienne (2) Nous éviterons ici de nous perdre dans le débat sur les espèces de pintades pour nous en tenir au hiéroglyphe "Oiseau-nèh". Les nombreuses photos reproduites dans l'article, dont certaines sont inédites, le décrivent mieux qu’un long discours. Les égyptologues sont convenus de nommer ainsi ce hiéroglyphe « nèh » et de le vocaliser « nèè ».
    Ce n’est pas seulement un idéogramme pour désigner l’oiseau pintade, il est aussi utilisé dans l’écriture de notions complexes où il devient un phonogramme « bilitère » (valant pour deux consonnes) avec valeur « nèhèh ». Par exemple, il sert à écrire le mot « Éternité ».

    Les Nèhèsiou sont les Nubiens du Nil
    On ne trouvera pas ici l’inventaire exhaustif des occurrences où intervient ce hiéroglyphe (détaillé dans L’Oiseau nègre, pages 152 et s.) mais on insistera  tout d’abord sur le nom antique des Nubiens, habitants de la vallée de Haute-Egypte, qui s’écrivait avec le dessin d’une pintade de Nubie.
    Dans les textes égyptiens, les Nèhèsiou (singulier Nèhèsi) ce sont les populations de Nubie, aujourd’hui au Soudan. Ethnique ou sobriquet, Nèhèsiou est probablement l’appellation indigène des Nubiens car ce nom est sans étymologie égyptienne connue. 
    (À gauche, temple de Kom Ombo, Haute Egypte, les "Nèhèsiou", peuple des Nubiens de la vallée du Nil, enchaînés parmi les ennemis de l'Egypte. Epoque ptolémaïque. Photo Lamblard)

Nubiensnh    Un peuple qui se serait désigné par le nom d’un animal respecté ne doit pas surprendre. Les Français ne se voient-ils pas souvent figurés en coqs ?
    Revenons à l’idéogramme simple qui désigne l’oiseau pintade « nèh ». Si l’on se souvient que l’écriture égyptienne ne note pas les voyelles, on comprend que la vocalisation moderne n’est qu’une convention récente. Champollion, en visitant les tombes de Haute-Egypte en 1829, lisait « nâh » ! « Les Nègres sont désignés sous le nom général de « Nâhâsi », écrivait-il à son frère. Il n’était pas plus dans l’erreur que nous le sommes puisque personne ne peut savoir comment les Egyptiens anciens vocalisaient leurs idiomes.
    Ainsi, dans la langue afro-asiatique que parlaient les Egyptiens, cet oiseau pintade pouvait fort bien être désigné selon une onomatopée reproduisant le cri familier de ces pintades (qu’utilisent toujours ces chers volatiles si conservateurs).     Cri d’oiseau entendu directement ou emprunté à leurs voisins du sud, et qui peut se transcrire en langage humain par « nâh », "nâh nâh nâh" , ou "nat nat nat", etc. Je rappelle que le nom des pintades chez les peuples africains Noirs est souvent construit à partir du cri. En Wolof pour désigner la pintade de brousse, on entend « nat nat nat », ou encore "nâhat…"(3) Pintade_grise_2

    La complainte du paysan
    Dans certaines sociétés traditionnelles d’Afrique, les rituels d’initiation utilisaient le symbole de la pintade pour exalter l’activité agricole de l’homme, étroitement dépendante du cosmos, du soleil et de la terre, des étoiles et des saisons (4). La pintade, levée avant l’aube, cherchant sa pitance en grattant le sol, et ponctuant son parcours de jacassements lancinants, représentait le paysan dans son labeur ingrat. (À droite, palette prédynastique à fard. Schiste. Coll. Ortiz. Vers 3500/3300, époque de Nagada II. Exposition de Londres 1994. Au-dessus, pintade grise africaine, photo Lamblard)   Palette_1
    Nous connaissons un texte du Nouvel Empire égyptien (de 1500 à 1100 avant notre ère) appelé la Satire des Métiers, pour « l’enseignement de Khéty », qui contient une raillerie du fellah au travail. Le scribe décrit à ses élèves le sort qui attend les cancres qui vont devoir quitter l’école pour retourner à la corvée des champs :
    « Les passereaux apportent la misère au cultivateur. Le grain sur l’aire est volé. Alors le percepteur débarque pour collecter l’impôt… Le fellah est battu… Le paysan pleure et grince plus que la pintade. Sa plainte est plus triste que le roucoulement du ramier… »(5)
    Ce texte satirique, qui utilise l’image de l’oiseau-nèh pour signifier le sort du fellah du Nouvel Empire, est toujours valable trois millénaires plus tard.

    La pintade dans les Textes des Pyramides
    Le signe oiseau-nèh apparaît, pour sa plus ancienne attestation connue, gravé et peint sur les murs de la salle du sarcophage du pharaon Ounas, fin de la Ve dynastie (2350/2321), à Saqqarah, dans ce qu’il est convenu de nommer les « Textes des Pyramides » (Auparavant, il s'agissait de silhouettes gravées sur des palettes prédynastiques, hors écriture organisée).
(À gauche, gravures dans la pyramide de Téty, VIe dynastie, 2290 avant notre ère. Hièroglyphe Oiseau-nèh. Photo Lamblard)

Tty_1    En haut de la ligne 161 b-c. du panneau 43, on peut déchiffrer le nom d’une divinité mystérieuse, Nèheb-kaou (6). Le signe-oiseau qui le constitue est l’image stylisée, sans fioriture, d’une pintade. On pourrait peut-être y distinguer la silhouette d’une pintade Vulturine de l’Est africain. Ce dieu Nèheb-kaou serait le « Maître de la Destinée », son ambiguïté le relie au monde des serpents. 
    Dans une autre colonne du texte, c’est le dieu Pintade-Nèh qui est nommé en regard du principe d’Éternité solaire, toujours écrit avec le même hiéroglyphe, « Ounas connaît son nom : Nèh est son nom, le Maître de l’année… » (7)
    Ce dieu Nèh, éternel invocateur du soleil levant, est clairement désigné par la figure de l’oiseau pintade. Hypostase du Créateur, ce dieu Pintade fait revivre chaque jour le soleil par ses cris éveilleurs d’aurore.
    Parmi les Textes des Pyramides colligés dans la tombe d’Ounas, c’est une dizaine de hiéroglyphes oiseau-nèh que l’on relève. Ils interviennent pour signifier l’Éternité souhaitée au pharaon, ou désignent la prière elle-même.
    Il faut souligner ici que ces dessins de pintades, dans l’écriture sacrée d’époque très ancienne, ne portent pas de signes surajoutés, ni doubles cornes, ni houppe ou goutte pectorale, ni protubérance intempestive que nous allons rencontrer plus tard.
    Pour autant que l’on puisse en juger, au troisième millénaire avant notre ère, les scribes connaissaient leur modèle et figuraient la pintade sans complexification ni signe diacritique.
    Dans la pyramide de Téti à Saqqarah, datant de la VIe dynastie, vers 2290, l’oiseau-nèh que l’on voit dans les colonnes des litanies sacrées est assez comparable au prototype relevé dans la pyramide d’Ounas.Vulturinea
    Sous le règne de Pépy 1er, les Textes des Pyramides sont encore gravés, et peints en vert (VIe dynastie, vers 2247), mais on voit apparaître dans les exemplaires de l’oiseau-nèh une « goutte pectorale » que l’oiseau pintade ne porte jamais au naturel.    (À droite une pintade Vulturine (Acryllium vulturinum) Photo Lamblard)

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(À gauche tête de pintade mâle grise commune. Photo Lamblard)

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(Ci-contre à droite, pintade de l'est africain à barbillons bleus et pinceau de poils sur le bec (Numida ptilorhyncha); planche d'Elliot, 1872. Coll. MNHN. Paris.)

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03 juillet 2007

VAUTOURS ET TOURS DU SILENCE EN IRAN.

    LA RELIGION DES CORPS EXPOSÉS AUX VAUTOURS

    Au pays du Mazdéisme et de Zarathoustra
    Cet article se propose de faire le point sur un mode funéraire rare mais suffisamment attesté, et encore en usage de nos jours dans un grand pays moderne et industriel, où le cadavre humain est exposé au soleil dans une "Tour du silence", afin que les oiseaux charognards le décharnent. 
    Ces "funérailles célestes", dont le raffinement spirituel apparaît peu au premier regard, ont pour conséquences secondaires de ne point laisser de traces facilement identifiables par la recherche archéologique. Nous circonscrirons notre survol dans un cadre qui ne dépassera l'Europe et l'Asie proche, particulièrement le plateau iranien.  Une brève incursion en régions Berbères d'Algérie, ainsi qu'un regard sur les Celtes méditerranéens ébaucheront de futures investigations.

Toursilence2     Les rites funéraires sont à travers l'espace et le temps l'un des principaux témoignages de civilisation, et furent parmi les indices de l'hominisation, avec la domestication du feu. Si l'on considère que le premier humain qui prit soin de ses morts vivait il y a plus de 300 000 ans (Neandertal), on peine à concevoir le nombre de sépultures, de protocoles d'inhumation, d'incinération, et d'autres modes de résorption du cadavre que cet animal pensant et imaginatif dût mettre en pratique.

  Le vautour commun (karkas en iranien), espèce de vautour fauve, est devenus très rares en Iran depuis l'interdiction des "Tours du silence".

   Certaines civilisations n'ont laissé que des tombes. Que resterait-il des Etrusques, ou même de l'Egypte ancienne, si l'on faisait abstraction du domaine funéraire ? Il ne faut point s'étonner de ce que nous rassemblons sous le vocable « funérailles célestes » pour la commodité du propos soit quasiment inexistant dans la documentation : les restes mortuaires deviennent difficilement identifiables par la suite.
    L'attention portée au cadavre, et le rituel communautaire de prise en charge de la dépouille sont définis par la religion officielle dominée par ses croyances en une survie, une renaissance, une métempsycose, ou le néant, avec des considérations dictées par le mode de vie nomade ou sédentaire, agricole ou pastoral. Nous achèverons cette note en nous interrogeant sur certaines nécropoles des Gaulois.

      Une "Tour du silence" à Yazd, Iran.Lieu où l'on transportaient les cadavres humains pour les confier aux rapaces. (Photo Lamblard. Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Toursilence1   Les textes principalement et l'observation ethnologique permettent une première approche de ce singulier destin du corps humain après la mort. On perçoit aussitôt l'importance de l'écriture et des relations antiques conservées pour l'estimation des peuples anciens, et de leur prise en considération par les historiens.
    Déjà, une inégalité de traitement : des civilisations, et non des moindres, n'ont pas utilisé l'écriture pour noter leur propre mémoire, ce sont leurs voisins, et souvent leurs ennemis, qui en parlent. Ici encore, il faudra prendre en compte le contexte.
  Suite...

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26 mai 2007

DJILALI, UN TIRAILLEUR ALGÉRIEN

  En souvenir de Djilali, soldat au 17e RTA


                           
     Paris 25 mai 2007

                                À Madame Halima K.
                                Douar Béni-Abdallah
                               

    En ce jour anniversaire, Madame Halima, nous vous écrivons, votre fils et moi, pour vous donner les renseignements que vous attendez sur la sépulture de votre père, Djilali Mohamed K., mort le 25 mai 1940 en France, caporal au 17e Régiment de Tirailleurs Algériens.
    Vous ne me connaissez pas, mais peut-être vous souvenez-vous que votre fils, Abdelhamid, vous a téléphoné un jour pour vous annoncer qu’il allait rechercher la tombe de son grand-père avec l’aide d’un Français ; vous avez demandé : « Un gaouri ?», Abdelhamid a dit oui, et vous avez ajouté : « C’est bien, Inch’Allah ! ».
Djilali1_2    Ce jour de bonnes rencontres, alors que votre fils s’inscrivait dans une école où il espérait apprendre un métier, et où j’avais à faire, il me demanda de remplir pour lui un formulaire, puis il me dit : « Mon grand-père est mort pour la France, mais je ne sais pas où il est enterré. » « En France, on respecte les soldats morts et leur sépulture est enregistrée ! », j’ai répondu.
    En vérité, je n’en savais rien, mais mon patriotisme en était convaincu. Il suffisait de connaître le nom, la date, les circonstances…
    Vous le savez, Madame, Abdelhamid est en France depuis une poignée d’années. Comme beaucoup d’autres jeunes Algériens, il est arrivé sans trop savoir pourquoi, et sans papiers.
    Un mois après notre rencontre, Abdelhamid revenait me voir avec des photocopies que vous lui aviez envoyées.
    Votre père Djilali était mort avec de nombreux frères d’armes, le 25 mai 1940 à Camelin dans l’Aisne, il avait 32 ans, et laissait une veuve, plus quatre enfants dont vous Halima qui aviez huit ans à l’époque.

    En ce samedi 25 mai 1940, la France entrait dans le 268e jour de la guerre...

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07 mai 2007

MARIANNE ET 14 JUILLET

    I - Aux symboles, citoyens !

    (Archives 2006):
    Avez-vous dansé un 14 juillet, place de la République ?
Marianne1    La ville de Paris soigne son patrimoine ; la statue de fonte bronzée est débarbouillée, tandis que le socle restauré paraît neuf.
    Le monument des frères Léopold et Charles Morice affiche ses symboles républicains en souveraine urbanité.
    Choisi en 1879 pour le centenaire de la Grande Révolution, ce monument fut inauguré le 14 juillet 1883 comme vous savez.

La déesse Liberté, couronnant la statue de la République à Paris, arborant sa nouvelle patine. Sculpture de Morice. (Ph. Lamblard)

    Le piédestal supporte trois femmes de pierre blanche accompagnées d’enfants, les trois Grâces, figuration de la Liberté, l’Égalité, et la Fraternité. À chaque manifestation populaire, ces allégories accueillent les Enfants du Paradis dans leurs bras... Des ornements exaltent aussi la ville de Paris, la paix et le travail. Le socle inférieur expose une série de douze bas-reliefs de bronze qui racontent les événements majeurs de la République. Ils sont de Aimé-Jules Dalou, nous reverrons plus avant ce grand artiste méconnu.
    Un énorme lion garde l’ensemble, fièrement campé : c’est le peuple masculin appelé au suffrage universel. Le lion symbole de domination, traditionnel emblème de la monarchie, pose ici en démocrate macho.
    Du haut de ses 23 mètres, une splendide femme domine la place. Incarnation de la République, elle brandit un rameau d’olivier et s’appuie sur le droit écrit, les Droits de l’homme et du citoyen. Ce n’est pas une idole.

RpubliquebÀ droite, le lion au pied de la statue, place de la République, un jour d'épaules nues et d'émancipation. (Ph. Lamblard)        
    L’Etat français républicain aime se présenter en femme. Pour un peuple qui ne donnera le droit de vote à sa moitié féminine qu’un siècle et demi après son avènement, ceci est singulier.
    En réalité, cette statue sensé représenter la République est la personnification de la déesse Liberté ; la seule divinité que l’on ne peut adorer que debout chante le poète.
    Monument d’allégories, pyramide de signes, cette statue commémorative n’est certainement pas une œuvre d’art selon le goût actuel, elle est cependant un chef-d’œuvre symbolique et, en ce sens, un document culturel du plus haut intérêt.
    Les images symboliques sont des marqueurs de civilisation.
    Savoir les lire, c’est participer de la communauté d’esprit qui nous précède sur cet obscur sentier, dont le terme échappe à l’individu, mais qui progresse et s’élève.
Gnie1    Ici aussi tout ce qui monte converge.
    Feux de guet, les symboles balisent et rassurent, ils tirent vers l’avant.

Oeuvre de Auguste Dumont, le Génie de la Liberté est placé au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille. En 1830, la femme Liberté n'était plus de saison, ni le bonnet rouge d'ailleurs. Les emblèmes se devaient d'être masculins et ils le sont...
(Ph. Lamblard)


Suite ci-dessous.

Pour visualiser les douze panneaux de Dalou, cliquer sur le site de Xavier Chazelas : http://les12panneauxdelarepublique.blog.20minutes.fr/album/les_12_panneaux/20_juin_1789.3.html

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03 avril 2007

LE PHARE D'ALEXANDRIE

   DU MYTHE AU MINARET,

    En résumé :
    Les cités riveraines de la Méditerranée n’attendirent pas les Ptolémées pour bâtir des tours à feu et des vigies sur leurs côtes en accompagnement de leurs ardeurs maritimes. La dynastie alexandrine des Lagides manifestera son ambition en imposant la nouvelle capitale de l’Egypte, ouverte sur la mer, au centre du monde civilisé.
    Alexandrie, foyer des connaissances et des arts, patrie d’adoption des savants et des poètes, se devait d’attirer les regards en construisant un monument emblématique prodigieux. Ce sera, à l’entrée de son port, la tour à feu la plus haute, la plus belle jamais imaginée. L’érection d’un fanal pour guider les pilotes, mais aussi un signal indiquant aux nations le nouveau foyer des Lumières.
    Le mirador-vigie implanté sur l’île de Pharos, tel un Veilleur, s’inscrira dans la mémoire des hommes comme une merveille du monde voulue par les souverains hellénistiques.
    À l’émergence de la religion du Christ, de nouveaux symboles apparaissent au sein de la culture classique, dans les foyers  de civilisation où s’élabore l’humanisme chrétien, vers le IIIe siècle.
    Un poisson, une ancre, une nef parfois, suffiront aux adeptes pour signifier leur foi nouvelle. Un navire poussé par le vent, guidé sur la lumière d’une tour à feu sera également un sceau que choisira le fidèle du Christ. Le poisson du Zodiaque devient ainsi symbole mystique par l’acrostiche grec  «ichthus » désignant le Pêcheur d’hommes. Un phare représentera le port céleste auquel aspire l’âme humaine embarquée sur le navire de la vie.
    À l’arrivée de l’Islam, le Phare d’Alexandrie s’inscrira logiquement dans le patrimoine des Arabes. Un siècle après l’Hégire, des lieux de culte musulmans seront dotés d’un mirador d’où le muezzin lancera ses appels à la prière.
    Des « minarets » (selon la racine noûr, lumière), bâtis sur les plans du Phare, inviteront les Croyants à se tourner vers la révélation. Le Phare porte-feu devient alors  «manâra » (tour de lumière). 
    En Provence, sur le rivage près d’Hyères, la topographie se souvient d’un antique phare à l’endroit où la tradition situe une implantation andalouse : l’Almanarre. Et à Périgueux on raconte que le clocher de la cathédrale aurait été bâti au XIIe siècle selon le plan du Phare d’Alexandrie…
    Voici quelques pistes pour aborder le dossier du Phare sous une lumière renouvelée !

     (Ce texte a été publié dans la revue littéraire EUROPE, n° 936, avril 2007)

    (À droite, épitaphe de Firmia Victoria, avec un phare et un bateau, provenant du cimetière de la Vigne des Eustaches. Époque paléochrétienne. Musée lapidaire, Cité du Vatican. L'image d'un phare (imaginaire) est une allusion claire au salut éternel promis aux Chrétiens.)
Pharebat2_1
   
    Des Lumières et des Phares
     Les Lumières de l’Alexandrie ptolémaïque ont ébloui le monde. Sur place, il n’en reste quasiment rien ; quelques pierres au fond des eaux turbides du port, que l’on remonte sous l’œil des caméras pour appâter le touriste.
    La Bibliothèque et le Musée ont brûlé, les palais n’existent plus, le tombeau d’Alexandre reste introuvable. Heureusement, il y a la ville et ses habitants, qui ne se préoccupent qu'occasionnellement du passé.
    Quant au célèbre Phare, on ne sait pas grand-chose du monument, sinon qu’il a existé et qu’il fut ajouté aux Sept merveilles du monde. Ce serait Philon de Byzance (IIIe siècle avant notre ère) qui aurait dressé la première liste « De septem orbis miraculis », classement repris et vulgarisé durant l’Antiquité tardive en y rajoutant le Phare.
    Prodiges d’architecture, prestigieux symboles d’un pouvoir disparu, de ces sept monuments seules les Pyramides résistèrent au temps.
    En ce qui concerne «Pharos », ce nom propre attaché à un îlot égyptien devenu un nom courant, Pharus puis phare, attribué aux tours à feu utiles au guidage des marins, il pourrait symboliser le destin des mots lorsqu’ils accompagnent l’imagination des hommes sur le chemin des Lumières.
   

Alexandre3    La légende alexandrine.
    Le mythique Phare d’Alexandrie est également emblématique de la fascination qu’exerce encore sur l’imaginaire des riverains de la Méditerranée le nom du conquérant macédonien et de sa ville égyptienne.
    Pourtant, Alexandrie n’est qu’une fondation coloniale voulue par un despote flamboyant au destin inouï.
    Si l’on en croit les mémorialistes antiques, Alexandre fonda au cours de son entreprise fulgurante une soixantaine de villes et fortins auxquels il donna son nom ou celui de son cheval. Les historiens modernes parviennent à retrouver l’emplacement d’une douzaine de ces Alexandrie  ou Bucéphala remontant au Conquérant.
    Alexandre le Grand, musée de Pella, sculpture d'époque hellénistique. (Photo Lamblard)
    Le plus célèbre de ces établissements demeure Alexandrie à la commissure des bouches du Nil, en lisière d’Egypte comme on disait en ces temps-là.
    Prédateur modèle, archétype des conquérants à venir, stratège politique génial, Alexandre le Grand et son épopée impériale, s’achevant par la mort du héros en pleine jeunesse, occulte l’extraordinaire destin des Ptolémées, père et fils, véritables fondateurs d’Alexandrie et constructeurs du Phare.
    Nous savons qu’à la mort du roi macédonien, survenue à Babylone au début de l’été 323 avant notre ère, le général Ptolémée fils de Lagos et compagnon de jeunesse d’Alexandre s’appropria la satrapie d’Egypte au démembrement de l’Empire.

    Mais puisque légende alexandrine il y a, portons ses prémices à la lumière : la dynastie des rois de Macédoine se disait issue de la race d’Héraclès par les pères et d’Achille selon une filiation matrilinéaire. Ainsi, ces princes se voulaient descendants de Zeus, et bâtards de Dionysos pour faire bonne mesure, afin de contrebalancer le mépris des véritables Hellènes à leur égard.
    Alexandre fut élevé dans le culte d’Homère et des héros de la Mythologie. Il eut pour précepteur Aristote le « Prince des philosophes », l’Iliade était son livre de chevet.

Sioua1    Au temps de la naissance d’Alexandre, en 356, les Grecs n’ignoraient plus l’Egypte réelle. Des mercenaires cariens et ioniens servaient dans l’armée de Pharaon et les négociants étrangers disposaient d’un emporion à Naucratis sur la branche canopique du Nil ; ce comptoir de Naucratis fonctionnait depuis plus de deux cents ans. Déjà Hérodote, vers 445, avait pu mener une enquête approfondie le long des rives du Nil et dans les principaux centres religieux égyptiens.

    Ruines du sanctuaire d'Amon de Siouah où l'on venait de tout le bassin méditerranéen pour consulter l'oracle. (Photo Lamblard)
    À ses origines, l’Egypte pharaonique n’était pas tournée vers la Méditerranée. De tout temps, elle avait boudé la "Grande-Verte" pour s’ouvrir au sud d’où provenaient ses richesses et les eaux fertiles. Foncièrement africaine, l’Egypte connaissait mieux la mer Rouge et les rives arabiques, elle ouvrait ses ports à des navigations orientales et lançait ses explorateurs vers la terre des Nubiens.
    Au nord, ses côtes méditerranéennes et son delta n’abritaient que des postes de douane et des guettes. Depuis la dynastie des Saïtes, un débarcadère, situé précisément dans la rade où serait bientôt fondée Alexandrie, recevait les négociants des Cyclades et du Levant, attirés sur cette terre par les récoltes égyptiennes et les denrées exotiques arrivant d’Afrique Noire.
    Hérodote mentionne la Tour du Guet de Persée ; le cap d’Aboukir ou Rosette ?

    Un pilote grec nommé Pharos
    La Méditerranée depuis des temps immémoriaux était parcourue par des bateaux de négoce allant de cap en cap, et les cadets en surnombre des cités ioniennes prenaient le large pour immigrer vers les terres barbares. Avant d’être le berceau de la cartographie marine, la Méditerranée vit naître le périple et le portulan, ce dernier n’étant que l’aide-mémoire du pilote portant la liste des repères côtiers et des amers.

Sioua3    Nous évoquions le légendaire, n’en sortons point. Le pilote grec de Ménélas, qui ramena Hélène après la guerre de Troie, s’appelait Pharos. Il fut piqué par un serpent sur une île non loin de la côte septentrionale d’Egypte, laquelle île depuis ce drame porte le nom du pilote. L’Odyssée la mentionne : «IV-354. Il est en cette mer des houles, un îlot qu’on appelle Pharos, par-devant l’Egypte féconde… »
    Les ruines d'époque pharaonique surplombent l'oasis de Siouah. Le temple d'Amon où Alexandre est venu consulter l'Oracle sur sa naissance divine, avec au centre un minaret. (Photo Lamblard)

    Nonobstant, ce nom du soi-disant pilote de Sparte n’est pas de racine grecque mais égyptienne, et Pharos sera à l’origine de notre phare. Lesquels phares seront implantés sur les rivages pour venir en aide aux pilotes… Merveilleux destin des mots.

    Toujours selon d’autres sources grecques, la ville de Canope qui donne son nom à la branche occidentale du delta du Nil, devrait son appellation à un autre pilote, Canopos, qui aurait conduit Ménélas en Egypte et aurait séduit la fille de Protée seigneur de Pharos… Canopos ou Pharos, les conducteurs de navires sont les héros célébrés précisément au moment de l’expansion coloniale des cités grecques et les mythographes n’hésitent pas à naturaliser les noms indigènes pour les entraîner dans leur sphère grecque.

    Les Perses occupaient la riche Egypte
    Voici donc le jeune Alexandre sur les traces d’Achille se lançant à la conquête du monde habité. Il a 24 ans lorsqu’il met ses pieds légers en terre égyptienne, la tête pleine de récits fabuleux que sa mère et ses maîtres lui contaient.
    En 341, Artaxerxés III, roi de Perse et conquérant de Mésopotamie, s’était attaqué à l’Egypte en mettant fin au règne du dernier souverain de souche nilotique, Nectanebo II. Cette seconde occupation perse allait durer neuf années, jusqu’à la victoire d’Alexandre.
    Les troupes gréco-macédoniennes arrivent en Egypte à Péluse sur la côte est du delta, en octobre 332, sans grands combats. L’occupant perse n’était pas aimé, et la puissance du Grand roi Darius bien affaiblie.
    Trois ou quatre mois après son triomphe, Alexandre se rend sur la grève à hauteur de l’îlot de Pharos pour arpenter le mince bandeau littoral adossé au lac Maréotis. Gravissant ce « taenia » de sable et de roches arénacées formant un isthme aride, Alexandre et son entourage de généraux, de géographes, mathématiciens et architectes, choisissent l’emplacement de la future capitale de l’Egypte conquise, nouvelle possession macédonienne.