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16 novembre 2006

DE SIDI-BRAHIM A PERISSAC EN GIRONDE

    Souvenirs du massacre de Sidi-Brahim, par Dalou 

    Résumé :
    La ville d’Oran s’était dotée d’un beau monument commémorant le désastre de Sidi-Brahim en 1845. Les statues de bronze étaient signées Aimé-Jules Dalou. À l’indépendance de l’Algérie, l’effigie de la France a été remplacée par le buste d’Abd el-Kader. Qu’est devenue l’œuvre de Dalou enlevée de la place d’Oran ? Qui était l'émir  Abd el-Kader vainqueur de Sidi-Brahim ? Que reste-t-il aujourd'hui à Oran du monument commémoratif ? C'est à ces questions que répond le dossier :


   On a retrouvé la France de Dalou

    L’Européen libéré de ses frontières sait qu’en se promenant de part et d’autre du Rhin il rencontrera encore les monuments aux morts des guerres passées portant, liés comme des gerbes, les noms innombrables de ceux que la grande faucheuse a laissés sur les champs de carnage.
    Traverserons-nous bientôt la Méditerranée avec le même regard lavé de ceux qui s’avancent au-devant de la vie ?
    C’est d’un monument qu’il sera question aujourd’hui et, comme trop souvent, d’un monument commémoratif de massacre.
    Je veux parler du monument de Sidi-Brahim érigé à Oran au XIXe siècle, composition du sculpteur Aimé-Jules Dalou.
    Depuis une quarantaine d’années, l’un des chef-d’oeuvres de Dalou a disparu de son piédestal sur la place centrale d’Oran et personne ne pouvait (ou ne voulait) dire où il se trouvait. L’oeuvre originale comportait un groupe de trois statues, la France, la Gloire, et le Soldat blessé. Depuis 1962, le bronze représentant la "France" n’était plus à sa place au pied de l’obélisque de marbre.
    
    Est-ce l’air du temps ou le bouche à oreille ? Sans date anniversaire à célébrer ni révélation people, Aimé-Jules Dalou sort lentement de l’oubli. Nous en voulons pour preuve la place qui lui a récemment été attribuée au Petit Palais, quelques articles dans les revues, et les courriers que nous recevons depuis la publication de notre première chronique le concernant.
    Vous qui suivez, lettres après lettres, l’élaboration de ce « théâtre de centons » virtuel, savez où se trouvent les principales créations du sculpteur Dalou. Peut-être le grand public, et même ceux des Parisiens qui tournent chaque jour place de la Nation autour des bronzes du Triomphe de la
République
, ignorent-ils encore cet artiste génial et admirable citoyen ?…
    À droite, carte postale représentant le monument sur la grand place d'Oran vers 1950. (Collection Partouche)    Oran5_1

    Aux héros de Sidi-Brahim
    Le bronze « la France » de Dalou faisait donc partie du groupe dédié à la gloire des héros de Sidi-Brahim, érigé à Oran le 26 décembre 1898. L’ensemble ayant pour âme un obélisque de huit mètres de haut était couronné d’une figure ailée, une  Gloire portant la palme aux braves, placée au sommet du monument. Au-dessous, contre le piédestal, la France écrivant sur le marbre du souvenir, et, au premier plan, livré à la compassion des passants, le Soldat mortellement blessé.
    Ce groupe commémoratif avait été érigé par souscription sur la Place d’armes au centre de la ville et passait pour le plus beau monument d’Algérie. Il immortalisait le souvenir des combats de Sidi-Brahim.
    Par une nuit de 1962 la France fut enlevée de son socle.

    Le massacre du 26 septembre 1845
    Nous pourrions craindre aujourd’hui que Sidi-Brahim n’ait laissé qu’un vague souvenir dans la mémoire de nos concitoyens hexagonaux ; il n’en va pas de même pour ceux qui ont connu l’Algérie française.
    Le drame s’est déroulé au nord-ouest de Tlemcen, non loin de la frontière marocaine, proche du village de Ghazaouet, autour de la koubba du marabout Sidi-Brahim. (Ci-dessous, la koubba du Marabout d'Oran)
 

Koubba    C’est contre la tombe du saint musulman qu’eut lieu un massacre de soldats comme, hélas, la litière des nations en est jonchée.
    L’histoire des peuples se résume trop souvent en récits de batailles où tombèrent des moissons de jeunes hommes perdus par l’imprudence ou l’orgueil de leurs chefs et pour le plus grand profit des marchands de gloire.
    En consolation des mères et des fiancées, les annales exaltent les faits d’armes pour que la mémoire populaire garde le souvenir des héros, et l’on multiplie les fastes afin que peut-être les évocations belliqueuses conditionnent les jeunes générations pour de prochains holocaustes.
    Le 26 septembre 1845, le combat de Sidi-Brahim opposa  un petit détachement du corps expéditionnaire français à plus de cinq mille cavaliers de l’émir Abd el-Kader. Il n’y eu que 16 survivants du côté français. Et combien de morts de part et d’autre ?
    Le maréchal Bugeaud étant rappelé en France pour quelques mois, c’était le général Lamoricière qui assumait par intérim le commandement supérieur de l’armée coloniale.
    Le colonel de Montagnac commandait le camp fortifié de Djemaa Ghazaouet (Nemours).
    Montagnac apprend le 21 septembre 1845 —était-ce un piège ? — qu’Abd el-Kader se trouve à la tête de ses cavaliers sur la frontière du Maroc, pays dont le sultan avait été vaincu, comme l’on sait, le 14 août 1844 à l’oued Isly.
    Montagnac, soldat brave mais stratège aventureux et homme violent, à la tête de sa petite troupe composée de 350 Chasseurs et 60 cavaliers du 2e Hussard, se lance au-devant de l’émir vers le Djebel Kerkour, et engage le combat sans se soucier du nombre de ses adversaires.
    Les instructions données à Montagnac lui prescrivaient d’être prudent et de ne point s’aventurer hors de son fortin. Il n’en tient aucun compte. Il sort poussé par le désir de surprendre Abd el-Kader et d’en découdre. On se croirait dans un western d’Anthony Mann.
    Ayant laissé une partie de sa troupe au bivouac près du sanctuaire de Sidi-Brahim, le colonel de Montagnac, affronté aux forces algériennes, est tué des premiers à la tête de ses hussards, et sa petite escouade est complètement écrasée par les cavaliers arabes. Une colonne de renfort qui se hâte à son secours est anéantie à son tour. Le capitaine Louis Dutertre ainsi qu’un grand nombre de soldats sont faits prisonniers par Abd el-Kader.
    Ce premier affrontement, funeste pour les Français, n’était qu’un début.
(Gravure représentant la prise d'Alger en 1830)

1830alger    Un caporal et quinze hommes
    Le lendemain, le capitaine de Géreaux à qui Montagnac avait confié le reste du détachement, les chevaux de rechange et l’intendance en réserve près de Sidi-Brahim, subit à son tour l’assaut des guerriers musulmans.
    La koubba abritée d’un figuier va servir de point d’appui à la résistance des derniers Français. Géreaux, espérant recevoir du secours, rameute ce qui reste de la compagnie et se retranche dans le péribole de l’édifice. Le caporal Edme Lavayssière qui assurait la garde du troupeau de remonte et des bagages se joint au dernier carré. Ils sont à peine 80 fusils pour faire front aux milliers de guerriers qui déferlent.
    Abd el-Kader, en ce début d’après-midi, dans la chaleur écrasante, comprend que ses adversaires, privés d’eau et de ravitaillement, coupés de leur base, sont épuisés et sans espoir d’être secourus. Il leur demande de se rendre et met le siège autour du sanctuaire.
    Le harcèlement sera permanent, il durera trois jours. Par trois fois, Géreaux blessé opposera son refus de céder aux sommations de l’émir.
    L’ennemi fera alors amener devant les soldats barricadés le capitaine Dutertre, prisonnier de la première offensive, avec mission de proposer aux assiégés de rendre les armes et de sortir de leurs retranchements.
    « Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! » crie Dutertre avant d’être décapité.
(Ci-contre, la France "mère-patrie" de Dalou écrivant pour la postérité l'invite du capitaine à ses hommes. Photo Lamblard )

Francedalou2    Abd el-Kader ordonne alors d’exhiber sur la crête du djebel les autres prisonniers français afin d’ébranler la détermination des assiégés. En vain. Les heures passent  et la résistance des derniers Chasseurs ne faiblit pas.
    Malheureusement, les cartouches s’épuisent et les renforts espérés ne viennent pas. Le 26 septembre à l’aube, le dernier carré tente une ultime sortie dans l’espoir de briser l’encerclement. C’est le caporal Lavayssière qui prend le commandement des opérations. Il fait placer les blessés au centre du groupe et, baïonnettes en avant, lance les hommes contre les assaillants embusqués.
    Sous l’extraordinaire autorité d’un simple caporal de Chasseurs, les derniers Français bondissent hors de la koubba et progressent vers la plaine. Ils ne seront plus que 16 survivants à être recueillis par la garnison venue enfin à leur secours ; 15 Chasseurs plus un caporal, le seul homme à avoir réussi à conserver son arme jusqu’au bout. Une centaine de prisonniers restera aux mains d’Abd el-Kader. Et combien de morts chez l’ennemi ? l’Histoire ne s’en souvient pas.
    L’anniversaire de cet accrochage et de l’admirable résistance des soldats est devenu la fête traditionnelle des Chasseurs à pied.
    Le temps ayant passé, de tous ces morts des deux camps permettez qu’on joigne les mains au bas de cette page afin de pouvoir la tourner.

    Une femme agenouillée
    Le monument commémoratif d’Oran rendait un juste hommage aux soldats de Sidi-Brahim, et le bronze de Dalou représentait la patrie France écrivant en lettres de sang pour la postérité la phrase lancée par le capitaine Dutertre : « Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! »
    Je ne connais de ce monument que de rares photos où l’on voit une belle jeune femme, comme Dalou aime à en sculpter, agenouillée, traçant l’invite du  malheureux héros ; la France ici sœur de Simonidès écrivant sur le rocher des Thermopyles : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois.
    En 1956, je me trouvais près de Beni Mered, dans la ferme de Ben Ali-Bey, d’où l’on pouvait apercevoir la statue du sergent Blandan qui lui aussi prononça de belles paroles, alors qu’avec seulement 22 hommes il avait été envoyé par ses chefs pour soutenir une lutte aussi glorieuse que désespérée contre 300 cavaliers arabes. « Courage, mes amis, défendez-vous jusqu’à la mort ! », c’était le 11 avril 1842.
    La Garde meurt et ne se rend pas ! aurait crié Cambronne à qui l’on prête beaucoup de mots. Et dans la « Maison de la dernière cartouche » à Bazeilles le 1er septembre 1870, tandis que Napoléon III mourant de la gravelle capitulait devant Sedan et se rendait avec 83 000 hommes aux Prussiens, d’immortelles paroles furent prononcées dignes d’être elles aussi gravées dans le marbre.
    Ce serait grande misère pour les familles s’il se trouvait un homme au seuil de la vieillesse qui n’aurait d’autre récit de gloire à confier à ses proches que ceux des batailles où le destin l’aurait oublié dans l’ordre du malheur.
    Tentons de croire qu’il existe aussi des paroles d’amour et de fraternité.
...suite :

    Guerrier et mystique
    Une note biographique sur l’émir Abd el-Kader n’est peut-être pas inutile à cet endroit puisque l’adversaire capital va prendre une place éminente dans la suite de l’histoire.
    Guerrier et mystique, théologien, résistant et homme politique algérien, Abd el-Kader est né à Mascara le 6 septembre 1808 au sein d’une famille maraboutique descendant d’un grand doctrinaire musulman. Son père, qui était cheik dans l’ordre soufi Qâdiriya, emmène l’adolescent en pèlerinage à La Mecque et l’initie aux arcanes de la confrérie mystique soufi. Il le conduit dans les hauts lieux de l’Islam à Damas, Bagdad, Jérusalem et au Caire.

Abdelkader    Opposée au pouvoir ottoman, méprisant le bey d’Oran représentant l’autorité turque qui depuis 1587 régentait Alger et Tunis, la famille d’Abd el-Kader s’allie au sultan du Maroc lorsque le corps expéditionnaire de Charles X fait main basse sur Alger en 1830.
    Le 22 novembre 1832, l’assemblée des tribus oranaises proclame Abd el-Kader sultan des Arabes afin de conduire les guerriers et chasser l’envahisseur du sol algérien. Les cavaliers d’Allah reconnaissent le jeune émir « Envoyé de Dieu » et livrent de farouches combats aux troupes françaises mal exercées, mal équipées et pitoyablement commandées sur ce sol inconnu.
    La décennie qui suivit la prise d’Alger montra les gouvernements successifs de la France pleins d’hésitations sur la politique appropriée concernant l’avenir de cette conquête.
     Devrait-on occuper quelques ports et terres du littoral seulement, ou la totalité des Etats barbaresques pris à la Régence d’Alger ? La monarchie de Juillet héritait une situation politique qui ne la concernait guère.
    L’enchaînement des opérations militaires contre les tribus révoltées, et l’appropriation des terres et des biens des Arabes sous les armes, décida de la suite des opérations. Celles-ci furent sanglantes.

    Si le dey d’Alger et ses janissaires de parade, ce lundi 14 juin 1830 lors du débarquement du corps expéditionnaire à Sidi-Ferruch, ne montrèrent qu’une faible résistance, il n’en allait plus de même cinq ans après la prise d’Alger : les soldats français devaient affronter dans le bled une redoutable armée parfaitement entraînée, celle de l’émir Abd el-Kader. J’imagine que les discours officiels du temps devaient traiter de brigands, de corsaires, de moricauds —disait-on terroristes à l’époque ?— les insurgés se dressant contre les porteurs de civilisation.
    Une première défaite, le 28 juin 1835, dans les marais de la Macta où un lieutenant insensé avait envoyé ses hommes, alerta l’Etat-major. Les malheureux soldats furent encore battus à Rachgoun l’année suivante.
    Arrive Bugeaud en 1836. Député de Dordogne, maréchal de camp, chargé de réprimer les révoltes populaires des faubougs parisiens, Bugeaud débarque en Algérie avec la réputation d’un chef de guerre impitoyable.
    Dès les premiers accrochages, Bugeaud prend la mesure de son adversaire, et parvient à repousser les cavaliers arabes de l’émir.
    « Cet homme de génie, que l’histoire doit placer à côté de Jugurtha, est pâle et ressemble assez au portrait qu’on a souvent donné de Jésus-Christ. C’est une espèce de prophète, c’est l’espérance de tous les musulmans fervents », pourra écrire Bugeaud au sujet d’Adb el-Kader, montrant ainsi sa maîtrise dans le registre militaire où l’on sait reconnaître à leurs justes valeurs les mérites de l’ennemi.
    Le 20 mai 1837, Bugeaud signe avec Abd el-Kader la « Convention de la Tafna » qui reconnaît à l’émir la souveraineté sur les deux tiers du territoire algérien. Ce traité de paix dévoile le génie politique d’Abd El-Kader capable d’imposer un acte diplomatique de portée internationale où sa signature équivalait  à celle de Louis-Philippe roi des Français.
    Par ce traité signé avec la France, Abd el-Kader posait dès 1837 les bases d’un Etat algérien. En despote éclairé, l’émir parlait déjà de « la patrie Algérie »(al-Wasita) et s’affirmait  conducteur de son peuple.
    L’administration française, par la plume du maréchal Soult ministre de la Guerre, ne désignera la « possession française dans le nord de l’Afrique » sous le nom d’Algérie qu’en 1839. Et ce sera la IIe République qui proclamera officiellement cette Algérie territoire français formé de trois départements, le 12 novembre 1848. Smalah_1

    Un anachorète dans le siècle
    Le 28 octobre 1839, le traité de paix de la Tafna est rompu par la provocation d’une colonne conduite par le duc d’Orléans aux Portes de Fer (les Biban). En conséquence, dès novembre suivant, Abd el-Kader lance de nouveau ses cavaliers sur la Mitidja.
    Suivirent quelques années de guérilla où la France augmentera constamment le potentiel offensif de son corps expéditionnaire. Par ailleurs, Abd er-Rahman sultan du Maroc qui protégeait l’émir et lui donnait asile sera à son tour entraîné dans la guerre.

    C’est ici que se situe la célèbre prise de la smalah d’Abd el-Kader.( Ci-contre, détail d'une célèbre toile d'Horace Vernet).
    Le 16 mai 1843, les Français, grâce à la trahison d'un chef de tribu, parvinrent à encercler et détruire le campement itinérant qui tenait lieu de capitale administrative aux rebelles.
    La smalah abritait plus de 30 000 personnes assumant toutes les tâches de conduite de la guerre, gestion et organisation des services, véritable centre nerveux et coffre-fort du pouvoir arabe. C'était aussi le lieu où se concentraient les archives et l'immense bibliothèque rassemblée par l'émir.
    À compter de ce désastre, le sort était scellé.
    Le 14 août 1844, Bugeaud écrase l’armée marocaine à la bataille de l’oued Isly et impose au sultan ses conditions, dont la principale sera l’abandon du soutien apporté à Abd el-Kader. Dès lors, l’émir algérien ne peut compter que sur ses propres forces affrontées à la meilleure armée d’Europe.
    La tentative de créer un Etat arabe indépendant  en accord avec la France s’éloignant, Abd el-Kader reprend la lutte. C’est dans ce rapport de forces tendu que se situe l’épisode de Sidi-Brahim, le 23 septembre 1845, où un détachement français subira la grave défaite que nous avons décrite.
    Chef de guerre mais avant tout homme sage, devant l’évidence de la supériorité militaire d’une armée sans cesse renforcée, Abd el-Kader se rend le 21 décembre 1847 au général Lamoricière en présence du fils de Louis-Philippe. Les conditions de la reddition mentionnaient que le vaincu serait conduit à Alexandrie d’Egypte en terre musulmane. Il fut emprisonné à Pau*, et ne sera libéré qu’en 1852 par Napoléon III qui le prendra sous sa protection et lui facilitera son installation à Damas.
    Il s’éteindra en Syrie en 1883, après avoir mené une vie de grand mystique écrivant une œuvre qui reste en grande partie méconnue des lecteurs francophones, le Kitâb al-Mawâqif (le Livre des Haltes).**

    La roue tourne, les symboles se renouvellent   
Francedalou1    Trop en avance sur les mentalités de son temps, en contradiction avec les pouvoirs innombrables des chefs de clans aux intérêts concurrents, confrontée à un adversaire trop puissant, l’utopie d’Abd el-Kader d’un Etat algérien ne pouvait qu’échouer.
    La grande figure de l’émir prendra place dans la tradition orale des récits épiques en compagnie de Jugurtha, de la Kahina, la reine des Berbères, de Juba de Maurétanie…
À gauche, le bronze de Dalou, tel qu'on peut encore l'admirer aujourd'hui dans le Bordelais. Au premier plan, la "casquette"... Photo Lamblard.

    La ville d’Oran, capitale de l’Ouest algérien, à la fin du XIXe siècle portait à son pinacle le rêve oriental de la France Républicaine, de la France des « Cinq parties du monde ». Le Parti Colonial le plus influent de la Chambre avait pour président Eugène Etienne député, d’Oran.
     Cette force de pression se devait de doter la ville algérienne des plus beaux ornements. Les édiles lancèrent en 1893 l’idée d’un monument commémoratif pour marquer le cinquantenaire de Sidi-Brahim.
    Une souscription fut ouverte et, renseignements pris sur la réputation des artistes, Aimé-Jules Dalou fut choisi.
    La petite histoire retiendra les échanges orageux que le comité eut avec le sculpteur parisien. On cite cette correspondance des Oranais lesquels marchandaient les honoraires et le montant des droits réclamés par l’artiste en lui faisant remarquer qu’une « Gloire » et une « France » n’ont pas dû coûter de grands efforts d’imagination à un sculpteur d’aussi grand talent…
    Le monument de Sidi-Brahim sera inauguré le 26 décembre 1898 au coeur de la grand place d’Oran.
    Et 1962 arriva. Des mains pieuses jugeront plus sage, connaissant la tendance des foules à s’en prendre aux symboles, de déboulonner le bronze placé à hauteur d’homme représentant la France, et de le rapatrier sur l’Hexagone. La Gloire resta au sommet de l’obélisque, brandissant toujours sa palme, bien indigène au demeurant.
    Le nouveau pouvoir oranais, suivant sa logique, comblant le vide, fit remplacer l’allégorie obsolète par un portrait d’Abd el-Kader. Inch’Allah !
    La roue tourne, les églantines rouges remplacent les fleurs de lys, à l’aigle succède le coq, et Marianne prend la suite d’une déesse. Le choix de l’émir, guerrier mais aussi grand poète mystique, que le Second Empire avait courtisé jusqu’à lui offrir de prendre la tête d’un « Royaume arabe » selon les idées saint-simoniennes adoptées par Napoléon III lors de son voyage algérien de 1860, était le meilleur choix possible. Le monument de Sidi-Brahim est toujours debout. Et la France ?

Francedalou3_1    À droite, le nouveau monument de Sidi-Brahim à Périssac au milieu du vignoble. La France de Dalou trace toujours l'invite du Capitaine à ses hommes. Photo Lamblard.
    Qu’est devenue la France de Dalou ?
    Elle se trouve en France, à Périssac au milieu des vignobles bordelais. De la grand place d’Oran au carrefour de Périssac, le parcours peut surprendre. C’est le destin, il est lui aussi symbolique.
    Pourquoi Périssac ? C’est la commune natale du capitaine Oscar de Géreaux, l’un des martyrs de Sidi-Brahim et châtelain local.
    Mon esprit chagrin regrette que ce ne soit pas le souvenir de l’humble caporal Lavayssière qui ait conduit au choix du nouvel emplacement, mais baste, l’oeuvre est sauvée et la splendide allégorie de Dalou trône dans un paysage prospère.
    Le monument a belle apparence, de béton blanc en coque brisée, il englobe la représentation de la France et offre à ses doigts tenant un stylet de bronze une paroi d’un blanc de sépulcre où l’on peut lire l’exhortation du capitaine à ses hommes : « Camarades défendez vous jusqu’à la mort».
    La figure est d’une grande noblesse, la jeune femme agenouillée tient le drapeau de la main gauche. À ses pieds, des armes sans munitions et des uniformes épars. On reconnaît tombé à terre le shako d’un Chasseur.
    Ci-dessous à gauche, le monument d'Oran aujourd'hui, avec, au sommet de l'obélisque, la "Gloire" de Dalou qui domine toujours la grand place. À la base, le portrait d'Abd el-Kader perpétue le souvenir de Sidi-Brahim... L'oeuvre d'art au-dessus des péripéties de l'Histoire, au bénéfice de la fraternité des vivants. Photo Abdel-Hamid Qassoul.

Oran1_1
    Les chansons de la fin
    En France, où tout se termine en chanson, les Chasseurs viennent en pèlerinage se recueillir au milieu des vignes devant le nouveau monument et entonnent le Chant de la Sidi-Brahim :
         « …   Aux champs où l’oued Had suit son cours
        Sidi-Brahim a vu nos frères
        Un contre cent lutter trois jours
        Contre des hordes sanguinaires
        Ils sont tombés silencieux
        Sous le choc comme une muraille
        Que leurs fantômes glorieux
        Guident nos pas dans la bataille !
            Au refrain
        En avant, braves Bataillons… etc. »


            Chasseur un jour, Chasseur toujours !

    Ce shako de bronze tombé aux pieds de la France, et qui se voit comme la béance d’un nez au milieu de la figure, fait irrésistiblement penser à la casquette du Père Bugeaud.
    Le marquis Thomas Robert Bugeaud de la Piconnerie avait agrémenté son shako d’une seconde visière tournée vers l’arrière, en prévision d’on ne sait quel retournement. Lorsque le maréchal passait en revue les troupes du 3e bataillon d’Afrique, les hommes pouffaient en voyant ce couvre-chef ainsi préparé.
     Les soldats s’amusent d’un rien. Bugeaud n’aimait pas que l’on pouffât. Il fulminait. Bref, tout cela s’acheva en chanson sur l’air de la marche des Chasseurs : « As-tu vu, la casquette, la casquette, As-tu vu, la casquette du père Bugeaud. Il n’y en a pas deux comme ça ! … » Abdelkader2_1

NOTES :
* La Presse, journal parisien : « On écrit de Pau, 2 septembre 1848 ; il y a eu hier au château une petite fête dans la famille d’Abd el-Kader. C’était la fin du Rhamadan et le premier jour de Beiram (Fête de Pâques). Après un déjeuner auquel avaient été conviés MM. Les Officiers supérieurs du château, l’émir a été témoin d’une séance magnétique donnée par M. et Mme Lassaigne. Ces expériences ont produit sur Abd el-Kader, et surtout sur les Arabes de sa suite, l’effet qu’on devait en attendre. » (Dans L’Uiard, page 133, Éditions Fédérop, 1987).
    Après le parjure, des séances de prestidigitation pour impressionner l’émir…

** Pour en savoir plus : Michel Chodkiewicz, « Les écrits spirituels de l’émir Abd el-Kader » Présentés et traduits de l’arabe. Le Seuil, Paris 1982. 
+ Le livre de base pour approcher l'Émir Abd el-Kader me semble être celui de Bruno ETIENNE :
"Abdelkader", Hachette Littérature, 1994.

Des cartes postales montrent le monument de Sidi-Brahim originel au centre d’Oran, par exemple :  Bully2003free.fr,  et aussi : http://sigoise.free.fr/photo/algerie/OranSidiBrahim1900.JPG,

Sur Aimé-Jules DALOU, sa vie son œuvre : Revue EUROPE , n° 923, mars 2006, « Des gisants et des morts », pp 327-338. http://www.europe-revue.info/phpgoogleapi/index.php

-L'encyclopédie Wikipédia offre désormais une notice sur Dalou : Wikipedia 

Deux autres articles et de nombreuses photos des oeuvres de Dalou se trouvent sur notre site. Voir "Les amants de Marianne"

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Voici les sites qui parlent de DE SIDI-BRAHIM A PERISSAC EN GIRONDE :

SITES COMPLICES

  • Actionreporter.com
    De magnifiques images sous mille soleils : trek dans le désert, montagnes du Pérou, alpes enneigées...
  • Les Editions Imago
    Les Editions Imago proposent des éssais, romans, témoignages, faits de société, enquête...
  • Polyphonies des Alpes de Méditerranée
    Le Corou de Berra, dirigé par Michel Bianco, est le courant le plus authentique et novateur du chant polyphonique des Alpes Méridionales.
  • Despatin, Gobeli, photographes
    François Despatin, Christian Gobeli, deux photographes, artistes du portrait et témoins de leur temps.
  • Ernest Pignon-Ernest
    Le site officiel de l'artiste plasticien, ami et complice en méléagriculture...
  • Le Monde Diplomatique
    La pintade, oiseau-nègre, vue par le Monde Diplomatique
  • Théâtre du Fust
    Créé et animé par Émilie Valantin, le Fust est depuis vingt ans la meilleure troupe de marionnettes tous publics de France.
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    Le site de la LDH de Toulon, animé par FRANCOIS, est prioritairement le reflet des activités de la section régionale. Répodant aux enjeux locaux, il propose des éléments de réflexion sur le passé récent et le présent des relations franco- méditerranéennes. C'est un centre de ressources pour ceux qui s'interrogent sur les relations de l'homme et de la société.
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    Chroniqueur et romancier, agrégé d'histoire, René Merle présente un regard sur trente ans d'activités dans les domaines de la fiction , poésie, théâtre, ainsi que la recherche socio linguistique au bénéfice de la culture d'Oc. Son site est un jardin d'Épicure.
  • Les Éditions Comp'Act
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    Fondée en 1923 sous l'égide de Romain Rolland, EUROPE est aujourd'hui encore l'une des principales publications littéraires de langue française. Ses dossiers consacrés à un auteur ou un courant esthétique font autorité. C'est une revue que l'on garde dans sa bibliothèque et que l'on consulte; le rendez-vous des amoureux des lettres et de la littérature.
  • Lettres d'Archipel
    "Lettres d'Archipel", chaque mois, une chronique sous forme de lettre est adressée gratuitement aux correspondants qui laissent leur adresse électronique en cliquant sur le lien : jm@lamblard.com

ARCHIPEL DES MOTS


  • Le mot archipel a une histoire, mieux qu'une étymologie. L'italien "arcipelago" conserve l'origine grecque venue de la mer Égée. D'abord "mer parsemée d'îles", l'archipel est aujourd'hui un groupe d'îlots. C'est à l'archipel qui se trouve au large de sa baie, que la ville d'Alger doit son nom, Al-Djaza'ir, venu de l'arabe. Auparavant, le site se nommait "Ikosim" en punique, "Ile aux Mouettes... Les latin écriront "Icosium".

  • Barberousse, le corsaire turc qui fonda la citadelle d'Alger vers 1517, annexa également la poignée d'îlots située au large.

  • Ibn Khaldoun écrit, à la fin du XIVe siècle, dans le tome second de l'"Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale", qu'un Fatimide autorisa la fondation de trois villes, dont une "sur le bord de la mer appelée Djézaïr-Béni-Mezghanna (les îles des enfants de Mezghanna). Maintenant Alger..." Les Béni-Mezghanna sont des Kabyles. De la ville, le nom passa au pays dont Alger devint la capitale en 1839.

  • Le terme français archipel a reçu par métaphore la valeur d'ensemble... Les mots comme les hommes ont des ailes, ils voyagent.... Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, dans la nuit éternelle emportés sans retour...

  • Des idées et des mots en Archipel. Sur la mer des Deux Rives, et ses horizons qui furent de tout temps au coeur de l'imaginaire, voguant sous le pavillon des Lumières, Archipel se déroule à l'image d'un portulan virtuel. Il s'élabore d'une escale à l'autre, en usant des chemins de traverse et du réseau de voies qu'empruntent les migrations d'hommes, d'oiseaux, et de mots. Le domaine est l'espace méditerranéen jusqu'aux terres du pourtour.

  • Pour ce puzzle, les avatars de l'imaginaire sont à réinventer toujours, comme s'y emploient les oeuvriers de l'Art Brut et les Vagabonds des Lettres. Archipel ! De Venise à Alexandrie, d'Occitanie en Egypte, des Iles d'Or à Chypre, de Kateb Yacine à Frédéric Mistral, d'Artémis à Marianne, des Vautours aux Pintades, du Sanglier à l'Ours, les signes se répondent et s'échangent.