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28 février 2007

MYTHES ET RÉALITÉS DES VAUTOURS.

Fauveface_1    LES VAUTOURS NE CHANTENT PAS...
   
    Les vautours ne chantent pas, mais parfois ils parlent ou chuchotent

    Et de quoi s’entretiennent-ils ? D’un jeune prince frappé d’impuissance.

    Si l’on en croit la mythologie grecque, le devin Mélampous guérit le fils du roi de Thessalie, Iphiclos, inhibé à la suite d’une terreur enfantine, en écoutant deux vautours raconter l’origine de la déficience du prince. Le remède, disaient les vautours, se trouve dans le sang séché et la rouille d’un couteau ayant servi au roi pour châtrer ses béliers.
   On racontait qu’Iphiclos, voyant son père jeter aux vautours les gâteries retranchées des ovins, les mains couvertes de sang et tenant encore le couteau castrateur, fut terrorisé. Il cacha le couteau dans un arbre, mais, dès lors, ne put oublier la menace pesant sur sa virilité.
   Les vautours, à qui rien n’échappe, virent le drame en train de nouer les aiguillettes pour le plus grand malheur du prince.
    Vautour fauve (Gyps fulvus H.) Oiseau sociable, pacifique et joueur, il se regroupe en colonies organisées. Les couples sont stables, ils élèvent chacun un seul petit par an.(Photo Lamblard)

   Longtemps après, ils se racontaient encore la scène, et c’est ainsi que Mélampous découvrit le mal d’Iphiclos et son remède.
  Le devin agit et le prince fut guéri.

   Avec insistance, les mythes et symboles, qui usent du vautour pour marquer l’imagination des hommes, nous orientent vers le sexe et la génération. Dans l'Egypte ancienne,  il est étroitement lié aux reines mères, aux déesses MOUT et NEKHBET, HATHOR, ISIS...
Paradoxe : en Orient, dans les civilisations des empires perses, dans la religion Zoroastrienne, le vautour est associé aux pratiques funéraires...

  Pour en connaître davantage: "Le Vautour, mythes et réalités" Éditions Imago.  Préface de Jean Yoyotte.

 Sur le site, vous trouverez d'autres articles sur les vautours : Les Tours du silence, Le vautour pecnoptère ou vautour égyptien.  Sur le percnoptère, le meilleur site ornithologique : Oiseaux-net,  article de Nicole Bouglouan ICI. 

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LA PINTADE, OISEAU MYTHOLOGIQUE

    PINTADE, GUINEA-FOWL, FARAONA, OU OISEAU NÈGRE !

Pintades9_1    S'il est un oiseau mal connu des Européens, la pintade est celui-là... Je ne parle pas de la volaille à rôtir, mais de l'oiseau africain compagnon des premiers hommes sur cette terre qui à vue naître l'Humanité.
    On le rencontre dans les grandes mythologies :

A gauche, un grand troupeau de pintades d'Afrique de l'Ouest, dans la savane. Au moment de la reproduction, ce sont des centaines d'oeufs que l'on ramasse dans les nids posés au sol. L'oeuf de pintade est délicieux. (Photo Lamblard)
   Etrange destin, cet oiseau connu et exploité par l'homme depuis toujours n'avait jamais accepté la domestication. Il nous apparaît aujourd'hui exactement semblable à ses ancêtres des millénaires passés.
    C'est cette histoire que raconte  "L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques", avec une préface de Ernest Pignon-Ernest.

    Le nom italien de la pintade, faraona,  désigne la vallée du Nil comme la patrie d'origine de cet oiseau, et le nom anglais, les côtes de Guinée. Il y en a d'autres plus énigmatiques encore.

    La poule aux mille perles
    Bonne nouvelle, "L'Oiseau nègre" réédité, a été revu et augmenté. (Éditions Imago, toujours). Ce livre est à ce jour le seul ouvrage qui traite de la pintade sous tous ses aspects, origines, mythologie, légendes, etc.
Pintade1_1    La miniature ci-contre à gauche, extraite d'un bréviaire franciscain de 1430 ayant appartenu à Marie de Savoie, est conservée à Chambéry. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir)     
Pintades5_1    La pintade figurée, originaire d'Abyssinie probablement, (Numida ptilorhyncha) représente l'oiseau du Paradis, elle indique la promesse de résurrection...
À droite, pintades vulturines de l'est africain, "Acryllium vulturinum", que les Egyptiens anciens connaissaient et dessinaient dans leurs hiéroglyphes.  (photo Lamblard)

    Merveille de la Toile, depuis que la Pintade se promène sur Internet, des correspondants viennent enrichir notre recherche : cette miniature nous a été signalée par Baudoin Van Den Abeele de l'Université de Louvain. Et, page 169 du livre réédité, le dessin du tesson de céramique de Basse-Nubie à Méroë nous a été envoyé par Sydney H. Aufrère de l'Université de Montpellier.
     Un autre bol décoré d'une frise de pintades, provenant de Sédeinga au Soudan, se trouve au Louvre, il daterait de 200 de notre ère environ. (Photo ici !)
    L'Université d'Aix, en la personne de Jean Jouanaud, nous fait parvenir le texte d'un "Voyage au Ouaday" par le Cheikh Mohammed Ibn-Omar El-Tounsy, traduit en français en 1851, où il est question de cadeaux d'ambassade, constitués d'oeufs de pintades ramassés par les paysans de cette contrée de l'Afrique de l'est. Ce sont des milliers d'oeufs, plus de cent charges de chameaux, dit l'auteur, qui sont chaque années offerts au Sultan du Ouadây, lequel en gratifie sa clientèle jusque dans la vallée du Nil.    
    Nouvelle confirmation de ce que nous présentions dans notre thèse sur le rôle de la pintade dans les ressources alimentaires de certains pays africains. Avant la raréfaction des pintades, au printemps, leurs ponte abondante "tombait" comme une manne miraculeuse !
    Compte renu de la lenteur avec laquelle les avancées de la recherche sont reprises dans les ouvrages grand public, nous avons choisi de publier ici même, sur le site, l'état de nos dossier en temps réel.
    À suivre ci-dessous...   (À droite, Ernest Pignon-Ernest auteur de la préface et des dessins)

Ernest2Dernière "Lettre d'Archipel" : Énigme de la pintade iranienne, un oiseau d'éternité.

 

Cliquez en bas  :

http://lamblard.typepad.com/weblog/2006/12/nigme_de_la_pin.html

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06 février 2007

DU DELTA A LA NUBIE, EXPÉDITIONS D'EGYPTE

  ISouvenirs de la seconde Expédition d’Egypte, Suez 1956
  II - Louxor attentat de 1997

  III - Nubie des pharaons Noirs

    Port-Said, le "Valmy" de la Révolution égyptienne :   
    L'Egypte, quelle fascination ! Pour quelques milliers de jeunes Français, le premier contact avec cette terre ne fut point de cet ordre : ceux que l'on envoya faire les zouaves devant Port-Saïd début novembre 1956, il y a eu cinquante ans l'an passé.   

    Ils n'avaient rien demandé. Il leur fallut de longues années avant de comprendre les dessous de cette croisade avortée ayant pour motif le Canal de Suez.

Suez3_1    Les dissensions s’accumulaient entre l’Egypte et les anciennes puissances coloniales. Les agressions verbales annonçaient la rupture. Le président Gamal Abdel Nasser n’obtenant pas les aides nécessaires à la construction du barrage d’Assouan, prononça le 26 juillet 1956 à Alexandrie, son fameux discours : « Etre pauvre n’est pas une honte », où il annonçait entre autres mesures la nationalisation du Canal de Suez.
    L’opération de riposte se prépara sous la responsabilité de Guy Mollet du côté français. Le grief principal, inavoué,  étant l'aide apportée par l'Egypte au FLN algérien.
    Le débarquement eut lieu le 6 novembre 1956.
A droite, le Canal de Suez encombré de bateaux coulés sur ordre du président Nasser pour retarder la progression des agresseurs. Vue prise de Port-Fouad le 7 novembre 56. (Photo Lamblard)

    « Vous pouvez être fiers de la mission capitale qui vous est confiée. Je suis sûr que vous en serez dignes. S’il le faut, vous saurez renouveler les exploits de nos Anciens sur cette terre d’ÉGYPTE. J’ai toute confiance en votre Valeur et en votre Foi… », écrivait le Général BEAUFRE, Commandant la "Force H". (Extrait de l’Ordre général n°5. Novembre 1956)

Suez5    De l'Egypte, nos bataillons ne virent que des rives enfumées, et les eaux du canal encombrées des 7 épaves coulées par ordre du président égyptien, le premier souverain qui ne soit pas étranger au peuple du Nil.
    Les gardes-chiourmes du monde d'alors (Américains et Russes) stoppèrent net l'élan des trois Etats conjurés, et la cargaison de soldats fut renvoyée au port avant qu'un appelé ne mît pied-à-terre.
Bataillon de parachutistes français de la Division Hamilcar, "Force H", au matin du 5 novembre 1956, se préparant à sauter sur Port-Saïd. (Photo Lamblard)
    La croisade de l'Occident se transforma pour eux en croisière d'île en île, de Chypre à Malte, puis Chypre encore, enfin, elle les déposa près d'Alger pour d'autres aventures coloniales.

     De ces vingt-cinq mois de service armé, quelques-uns gardèrent un vif intérêt pour le monde arabe, une obscure sympathie enfouie en quelque endroit du cœur, mais aussi, sans doute, une sourde réticence à se rendre de nouveau sur ces rives méditerranéennes appréhendées à vingt ans.
    Les deux articles qui suivent doivent, en substance, quelque chose à Guy MOLLET...

    II - L’Egypte meurtrie de 1997
    Ayant  connu cette aventure de l’intérieur, je n'étais jamais revenu en Egypte malgré une fréquentation assidue de son histoire ancienne et de ses richesses archéologiques conservées dans les musées.      
    L'attentat de Louxor de novembre 1997, et les menaces proférées par les intégristes à l’encontre des étrangers en visite, déclenchèrent mon désir de connaître pleinement cette terre, son peuple, et ses merveilles préservées. Pour être franc, la motivation du départ tenait dans l'assurance d'effectuer un voyage hors la presse habituelle et des cohues qui gâchent les visites.  Je partais sur la piste des rapaces et autres volatiles d’Egypte.   

Suez2   Suez1 À gauche, un des cargots coulés au milieu du Canal de Suez. À  droite, vue cavalière du canal. Ce document a été remis aux troupes françaises de la Division Hamilcar, à Malte, début novembre 1956, pour les préparer à sauter sur Port-Saïd. (Photos Lamblard)

  Louxor catastrophé.
    J’arrivai à Louxor trois semaines après le massacre du 17 novembre 1997, au cours duquel le commando terroriste avait abattu cinquante-huit touristes et dix civils ou policiers égyptiens au pied du temple d'Hatshepsout dans la Vallée des Reines.
    Je découvris une ville en état d'hébétude sous un ciel de rêve. On m'accueillit à l'aéroport comme un hôte précieux en me conseillant le meilleur hôtel de la ville où les tarifs dégringolaient. Les chauffeurs de taxi et les cochers sans clients se  disputaient mon sac : Tu donneras ce  que tu veux, c'est pas un problème !…

 
     À Louxor, le réceptionnaire du grand palace ressemble encore à M. Le Troquer intronisant un Président en république, queue-de-pie, nœud papillon et gilet de satin, mais il secoue la tête, navré. Le grand hôtel tourne à vide. Louxor ne porte que la marque en négatif d'un tourisme défunt, un grand vide désolant. L'immense hall, dernier vestige colonial d'un luxe préservé au cœur de ce pays pauvre, les suites royales, les vastes couloirs, et les jardins qui ont connu les monarques, de l'Aga Khan à Mitterrand, accueillent ce matin quelques cafetiers fortunés et la nouvelle bourgeoisie d'affaires venue du Caire. Cela s'entend au bord des piscines.
    Le Nil est vierge de felouques, aucune voile dehors, elles ont leur mât saucissonné, immobiles. Les bateaux de croisière à quatre ponts, les Montasser-Bleu, les Safari-Queen, les Nile-Cruise, les usines à touristes sont à l'ancre, rideaux baissés. Plus de cent, accostés sur six rangs, portant les pavillons des grands tours-opérateurs, les premiers à déserter. De temps en temps, au crépuscule, une de ces grosses barges étoilées s'éloigne pour un bref tour dans le cours du Nil. Elle transporte du vent, pour sauver l'honneur sans doute, comme maître Cornille tentait de sauver celui de son moulin en charriant du plâtre.
Louxor7    Les calèches errent le long de la promenade en quête d'un improbable client. Elles acceptent pour quelques piastres la ménagère et son cabas sous la capote luisante décorée de pompons, de mains dorées et de grelots.
Louxor, vue des bateaux à quai et des rives désertes prise des fenêtres du Old Winter, en décembre 1997. (Photo Lamblard)

    Louxor catastrophé ne comprend pas ce qui lui arrive. On l'a privé de son sang. Les milliers de boutiquiers, guides, gardiens, vendeurs de sodas et de cartes postales, dragueurs de haut vol, livrés à eux-mêmes, se regardent l'un l'autre, avec la charge inemployée du sourire commercial dans le rictus. La ville vivait exclusivement du tourisme, le principal des revenus entrait dans les caisses des grands groupes financiers internationaux propriétaires des palaces et des navires de plaisance encombrant le Nil. Ceux-là sont sans inquiétude, leurs touristes sont partis ailleurs, sur d'autres eaux et vers d'autres sites où ces mêmes marchands investissent. Ce sont les milliers de petites mains qui pâtissent, on a licencié l'armée des sans grades. Le petit peuple récoltait les miettes et cela suffisait à faire vivre les 150 000 habitants du plus grand centre touristique d'Egypte, et les milliers de fellahs qui écoulaient ainsi leurs denrées.
Louxor1    Dès le lendemain de l'attentat, un vent de panique a soufflé chez les voyagistes étrangers et leurs assureurs. De gré ou de force, les groupes furent rapatriés et les agences rayèrent l'Egypte de leur catalogue. En un clin d'oeil, le vide s’installa au bord du Nil. Des dix mille visiteurs qu'hébergeait Louxor en pleine saison, quelques dizaines d'habitués, à peine, restèrent.   

    Martyr du tourisme de masse
    On doit éprouver grande compassion devant la misère qui a frappé cette région de l'antique Thèbes et le secteur touristique égyptien dans son entier, mais ce sera sans angélisme. On sait trop quelles perversions dans les rapports humains entraîne le tourisme de masse lorsqu'il se substitue à toute autre source de revenus, et c'est bien le cas ici. Malgré la proverbiale gentillesse du peuple égyptien, et son sourire indéfiniment offert à l'autre, l'arrêt brutal du flux touristique dévoilait partout l'érosion des rapports de convivialité, on voyait la marque du collier et les flétrissures sous l'emballage fleuri. Le cirque parti, restaient les ronds de sciure et les trous des mâts sous le vent du lundi.

Hatshepsout    Pendant quelques jours, j'aurai la conviction d'être le seul Européen présent dans les rues de la ville, puis je croiserai quelques anglophones et un car d'Asiatiques. De Français point. Dans le musée de Louxor, où l'on peut admirer  les statues trouvées dans une cachette à quelques centaines de pas de là, je serai seul pendant plus d'une heure, le silence en prime, en tête-à-tête avec ces sublimes visages de la plus énigmatique antiquité. Il y a un mois à peine, ce musée résonnait du vacarme de la foule, des clameurs des guides et des rires qu'immanquablement la contemplation des chefs-d'œuvre provoque au sein des groupes. La Chapelle Sixtine aux heures de pointe. À  gauche, le temple d'Hatshepsout déserté par les visiteurs. (Ph. Lamblard)
    Je serai le seul visiteur à descendre dans le tombeau de Toutankhamon où d'ordinaire on défile à la queue-leu-leu ; seul dans l'immense temple de Médinet Abou ; seul dans la tombe de Néfertiti. Accablés de chagrin, les gardiens ne descendaient même plus au fond des caveaux, où, dans le silence absolu, aux seules lueurs d'une torche, se révélait comme aux premiers explorateurs l'incroyable accumulation de merveilles. L'avant-veille, dans l'immobilité écrasée de soleil des nécropoles de Saqqarah, j'avais vu s'avancer lentement la silhouette légèrement voûtée du Professeur Lauer, venant de nulle part, seul lui aussi, qui traversait la pierraille pour rejoindre comme chaque matin ses fouilles. Nous nous sommes salués d’un mouvement de tête. Et je serai le seul Européen à gravir la rampe du temple d'Hatshepsout au fond du gigantesque amphithéâtre de rochers où eut lieu le bain de sang des islamistes proclamés.
Louxor2    Cependant, durant tout ce voyage, un mois après l'attentat, je n'aurai jamais le sentiment d'un quelconque danger. La sécurité me sembla totale, et les dispositifs policiers en place extrêmement discrets. Sur les lieux, plus aucune trace apparente. Le guide qui un jour avait tenu à m'escorter (pour le seul plaisir de parler français avait-il assuré.) ne voulut faire que de furtives allusions au drame. L'impensable était survenu, il fallait oublier pour que, plus jamais, Inch'Allah, cela ne se reproduise. À l'écouter, leurs auteurs ne pouvaient être que des ennemis de l'Egypte, des chiens, les pires adversaires de l'Islam. Bien évidemment, ils venaient d'ailleurs, ces fous ! Les commentaires s'égaraient vers des pistes imaginaires.

    Jour après jour, les journaux apportaient des précisions sur l'identité des six terroristes abattus. On apprenait qu'ils fréquentaient un institut de la prestigieuse Université d'El- Azhar à Assiout, fils de bonne famille, pourvus de diplômes... «Oui, mais un diplôme de vétérinaire, ça peut servir à quoi dans notre Sud abandonné, me glissa le chauffeur de taxi, à guider les touristes ? » 

    Un silence de mort
    D'être un des rares porteurs d'espoir de rétribution pour une multitude de tâcherons désœuvrés ne va pas sans tracasseries. On connaît les sollicitations pressantes dont le voyageur est la cible, à Pigalle comme au Vatican ou à Madrid. Pour y échapper un temps, j'accepte la proposition d'un cocher de me conduire à Karnak. Celui-ci ne m'avait pas sifflé. La plupart apostrophent le client comme un bétail. En temps normal, ils parviennent toujours à ferrer dans la masse quelques prises pour ne rester jamais au dépôt. Maintenant, ils tournent au hasard, chargent pour cinquante piastres des écolières en goguette.
    À la tombée du jour je tente une promenade sur l'avenue. Les rabatteurs des felouques grimpent la rive en soulevant leur robe pour arriver plus vite, ils la tiennent entre leurs dents selon la coutume des Saïdis. Ils n'ont rien gagné depuis plusieurs jours. Tous les dix pas, il y en a un qui attend l'oiseau rare. Je refuse avec le plus de courtoisie possible, m’éloigne le plus que je peux des débarcadères, mais sur la chaussée suivent plusieurs calèches qui guettent. «French ! French !» Ils hurlent debout sur leur siège. J'aimerais bien disparaître un temps et m'asseoir à l'ombre, face aux montagnes de l'Ouest, la rive des morts, pour lire dans le calme, l'air est doux, il y a des oiseaux, aucun ronronnement de turbine ne trouble le silence du Nil, et le vacarme des prédicateurs ne parvient pas jusqu’ici. Mais j’entends piaffer derrière les arbres, ils ont là cinq ou six chevaux qui n'ont peut-être pas mangé. Un monsieur très comme il faut m'explique dans un français correct, rencontre rarissime depuis l’Affaire de Suez, qu'il conviendrait que je loue une felouque, maintenant que j'ai pris une calèche, pour apporter quelques bénéfices à un marinier sans travail depuis des semaines. J'entends bien... Voilà ce qui arrive lorsqu'on profite d'un luxe qui ne vous était pas destiné, on a un rang à tenir. J'aurais dû choisir un hôtel moins affiché. Toutefois, on ne voit pas de mendiants, les pauvresses ne tendent pas la main, les enfants dans la rue crient « Hello ! » mais ne demandent rien (du moins dans le centre-ville), on se dispute le client, pas l'aumône, cela change du Trocadéro.

Sentinelle_2    La solitude des sentinelles

    Je me suis fait un copain, le petit soldat qui joue à la sentinelle et monte la garde dans le minuscule mirador que l’on voit planté à l’entrée de la place. De semblables postes de guet se devinent tout au long de l’avenue. Perchée sur une colonne, sorte d’obélisque en béton, la guérite est une étroite alvéole percée de lucarnes, plantée à quatre mètres de hauteur. Le soldat est là-haut isolé comme un stylite. Hier, il m’a salué et je lui ai répondu d’un geste. Aujourd’hui, il me reconnaît de loin, me hèle, sourit de toute sa bonne tête de Saïdi boucané. Nous ne nous parlerons jamais vraiment, mais cet échange aérien le distrait un peu. À chaque passage, je marque un arrêt sous son balcon. Au fait, comment montait-il là-haut et pourquoi était-ce toujours lui que je voyais ? Déroulait-il une corde à nœuds ? La relève venait-elle avec une échelle sur l’épaule ? Peut-être le laissait-on cloîtré comme un moine des Météores. Partout dans la ville, on apercevait ces petits soldats rigolards en faction dans leur échauguette.

Louxor9    À quelque chose malheur est bon : l'Autorité a réquisitionné un bataillon de chômeurs pour nettoyer les abords du Nil. Entre les pontons, sous les passerelles, des monceaux d'ordures sont enlevés, tas de gravats, matières plastiques, canettes, déchets accumulés depuis Bonaparte et l'armée d'Orient peut-être, et que la presse des visiteurs rendait tolérable à tous. On nettoie beaucoup depuis quelques semaines. Un vieux réflexe du pouvoir, afin de chasser le mal après une manif pour faire disparaître toute trace de chienlit.

    Non au terrorisme !
    Quelques avenues sont barrées d'une banderole, il y en a plusieurs en français : « L'Egypte est le pays de la paix. L'Union des étudiants de l'Université EL-AZHAR et le Conseil supérieur de la jeunesse et des sports vous appuient, MOUBARAK, contre la violence et le terrorisme. » Une autre, en quatre langues, au-dessus de l'Agence Louxor-Tourisme, proclame : « NON, NON, au terrorisme. » Près d'une mosquée en construction : « Ail The Religions Against Terrorism. » Dans le temple d'Amon, le 17 décembre, jour anniversaire de l'attentat, un groupe de jeunes gens brandit un drap peint en rouge : «Sohag Sagutta Commercial School No For Terrorism.» Ils tiennent à ce que je photographie leur slogan, ils insistent pour que je témoigne : « Nous sommes tous contre le terrorisme et désespérés par l'horrible carnage. Il faut que les Français reviennent, dites-le! »
Louxor3    En dix jours, je n'ai pas parlé à un seul compatriote. Dans le quartier central où je commençais à trouver mes repères, entre deux visites de temples, on me reconnaissait et le harcèlement mercantile s'atténuait. Je m'asseyais à la terrasse d'un petit Ali-Baba-Café. On s'habitue à tout, même aux crachotis interminables des minarets en surenchère de haut-parleurs saturés. Les voix tissent un réseau d'imprécations sur la ville. On se croirait en pleine quinzaine commerciale à Rodez.
    L'odeur des chichas embaume. J'écris à l'ombre, au bord de la rue commerçante. Le garçon m'a servi un coca. Non loin, un vieillard fume, je parviens à percevoir les glouglous de son narguilé malgré le vacarme aérien. Les cloches de mon enfance résonnaient plus brièvement. À côté, le marchand de souvenirs balaie sa boutique déserte. Je crois qu'il a sorti ses Osiris et ses Bastet en me voyant arriver. Il fait divinement beau. Deux vénérables vieillards enturbannés sortent de la mosquée proche, ils sont superbes, bien nourris, le visage frais, les babouches luisantes ; des chanoines. Des classes enfantines processionnent sur le trottoir, elles se dirigent vers les temples. On envoie les écoles combler les vides. L'Egypte ancienne restituée aux Égyptiens. J'en rencontrerai un peu partout de ces groupes joyeux, les fillettes aux atours d'idoles, les garçonnets hardis. « Hello ! » lancent-ils à tour de rôle, ils veulent figurer sur les photos.

Louxor6    Peu de femmes visibles. Hier, sortant de l'hôpital, une trentaine en deuil formaient un groupe compact d'un beau noir d'insecte. Elles ont glissé sur le trottoir, ensevelies sous leurs voiles, funèbres, impressionnantes, juste quelques masques pâles pour témoigner que ces ombres sont bien des femmes. En général, celles qu'on croise dans les quartiers populaires sont gaies, vives, ouvertes et très à l'aise. Je n'aurai que peu d'occasions pour m'adresser à elles. Ce sont les hommes qui occupent les postes en contact avec l'étranger. Pourtant, on sent bien que les femmes sont les vrais moteurs de la cité. En fait, elles sont là où le vrai travail s'élabore.

    Était-ce la faute d’Aïda ?
    Dans Karnak au calme, un jeune couple se promène. L’homme me demande de tenir son appareil photo. J'accepte. « Oh ! Français ? », s'écrie-t-il ravi. « French ? » s'étonne la jeune épouse, « I love you ! » lance-t-elle vers moi avec un grand sourire. « C'est un Français, il ne peut pas te comprendre ! » se moque le mari, crois-je deviner. Et de rire en chœur. Lui se débrouille assez bien dans notre langue. Nous nous asseyons sous les palmiers. Ils viennent d’Assouan, ils sont Nubiens et se disent désolés par l'attentat. Ça s'est passé à Louxor par défi lancé aux somptueuses représentations d'Aïda d'octobre où le Président et les grands de ce monde étaient venus étaler leur opulence, me disent-ils, mais c'est peut-être plus au sud qu'il conviendrait de chercher les causes profondes du malaise… Je commence à comprendre qu'au-delà des déclarations officielles, et sans tomber dans les rumeurs incontrôlables, l'opinion désigne une source du mal qui s'exprime dans le terrorisme. Je tenterai d'en comprendre un peu plus. Les terroristes ont porté un coup terrible au portefeuille de l'Egypte en anéantissant, d'un carnage effrayant, le premier pourvoyeur en devises du pays.

    «Harcelés par la police dans leur fief du sud de l'Egypte, où un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, contre 17% seulement dans le nord, les terroristes ont choisi le 17 novembre de quitter leurs champs de cannes à sucre et les grottes où ils se cachent pour donner un impact mondial à leur action », me lit le jeune homme, dans une page du Progrès égyptien du 13 décembre qu’il conservait dans son sac. L'année 1997 promettait d'être un bon cru avec plus de quatre millions de touristes. On prévoyait près de cinq millions pour 1998, précise le ministère du Tourisme. Après cinq ans de guerre, les autorités semblaient pourtant avoir pris le dessus sur les terroristes. « Pour la première fois en 1997, le nombre des terroristes tués (53) a dépassé celui des policiers (37) alors qu'en 1996, 52 policiers avaient péri contre 35 terroristes. Le nombre des civils égyptiens victimes de la violence terroriste a, quant à lui, nettement diminué (52 en 1997 contre 88 l'année précédente) de même que la fréquence des attentats, un tous les dix jours en 1997 contre un tous les cinq jours l'an passé. Seul, le nombre de touristes étrangers tués a augmenté, passant de 18 à 67, après Louxor. » (Le Progrès égyptien du 13 décembre 1997).

Louxor8    Dans des tracts au nom de la Gamaat al-Islamiya, trouvés sur les lieux, les auteurs affirment avoir voulu par ce massacre venger l'exécution de quatre dirigeants de l'organisation, condamnés à mort le 19 janvier et pendus le 22 octobre. Depuis 1992, une centaine de terroristes ont été condamnés à mort, et soixante exécutés. Frappé à peine deux mois après la fusillade du Caire et au début de la pleine saison, l'état du tourisme est catastrophique. Le terrorisme semble avoir atteint son but.

    La grande catastrophe nubienne
    Louxor c'est encore l'Egypte. En abordant Assouan, deux cents kilomètres plus au sud, on atteint la Nubie, porte de l'Afrique noire, et cela se perçoit : les gens du Sud, de taille élancée, et plus brun de peau, les Saïdis, apparaissent souverainement élégants dans un dénuement accru.
    Héritage colonial sans doute, le dédain pour le Sud et ses habitants —l'abandon, le mépris des suds, de quelle malédiction relève-t-il ? — est perceptible partout, de l'accueil du groupe folklorique nubien que l'on exhibe dans les hôtels, au comportement odieux des policiers à l’égard des danseuses. «L'antique humiliation perdure aujourd'hui comme sous Ramsès.», me soufflera un musicien.

    Paradoxalement, ce sera en visitant le tout neuf et splendide Musée de la Nubie à Assouan que je découvrirai l'ancestrale aversion dont souffre toujours ce peuple nilotique. Ce jour-là, j'attendais l'ouverture du musée assis sur les marches au milieu de femmes et d'enfants, de familles et de jeunes gens qui ne rappelaient en rien le public ordinaire des musées à mon regard d'Occidental. Si ce mot a un sens ici, c'était un public populaire qui se pressait au guichet. Un public, je le constaterai par la suite, qui venait revoir un monde disparu, un univers détruit, une culture anéantie, sa propre civilisation engloutie sous les eaux du Lac Nasser. Pour eux, visiter leur musée était une fête, ils s'égaillaient dans les salles comme entre les stands d'une kermesse.
    L'extraordinaire prouesse technique du sauvetage de certains temples de la Nubie antique, d'Abou Simbel à Philae, a totalement occulté le drame des villages submergés et des 120 000 personnes (pour la seule partie égyptienne du lac) déportées au Nord loin des rives du Nil, vers Edfou et Kom Ombo.

    Combien d'expulsés par les eaux dans la Nubie soudanaise ? On cite le chiffre d'un demi-million d'habitants que Khartoum dût déplacer. Le lac artificiel, un des plus grands du monde, cinq cents kilomètres de long, recouvre un territoire anéanti. Sans doute le sait-on depuis Hérodote, mais la Nubie était, davantage qu'en Basse-Egypte, ce don du Nil, un mince ruban de limon fertile entouré de déserts parmi les plus torrides. Une oasis allongée, habitée depuis le fond des âges par un peuple cultivateur de palmiers-dattiers et pêcheur du Nil. À la frange des eaux, attendant les inondations nourricières, leurs jardins, leurs palmeraies prospéraient. On voyait sur le penchant des rives les villages repeints de frais, et plus haut adossés au désert, les cimetières où le culte des ancêtres se poursuivait sans fastes mais avec permanence. Depuis la mise en eau du barrage cet espace de vie gît, en totalité pour la partie égyptienne, sous soixante-quatre mètres d'eau. Une inondation monstrueuse, un déluge sans pluie et sans reflux possible. L'eau monta et recouvrit toute terre habitée, sans jamais plus redescendre. Les paysans partirent, les Bédouins nomades s'étonnèrent d’abord du caprice de la nature, puis acceptèrent le désastre irréversible.
QasribrimAutrefois "Montségur des sables", la forteresse de Qasr Ibrim émerge des eaux du Lac Nasser, c'est le seul vestige de la Nubie égyptienne encore en place. Le nid d'aigle a les pieds dans l'eau. (Ph. Lamblard)

    La contrainte de l'Egypte réside dans sa faible proportion de terres cultivées, à peine 5% de sa superficie. La création des barrages d'Assouan, depuis le premier en 1902, s'avérait indispensable pour espérer gagner sur le désert. Nasser réalisa l'ouvrage nécessaire pour l’avenir de son pays. Selon les experts consultés, le développement économique de l'Egypte était à ce prix.

    La mise en eau en 1964 impulsa un indispensable modernisme, mais ce fut une tragédie pour ce peuple du palmier et du Nil étroitement dépendant du milieu où, des poutres de la maison au bois des meubles, de la corbeille à l'accessoire de pêche, de la nourriture aux étoffes, tout venait de la terre. Bien évidemment, les évacués furent indemnisés ou relogés, mais l'argent ne permet pas de reconstituer le milieu naturel ni de retrouver les cimetières. En France, on a pu voir quelle détresse gangrenait les villages où avaient été regroupés les harkis rapatriés.

    À demi-mot, par allusion, avec grande pudeur, à chaque rencontre, j'entendrai évoquer ce drame dans le prolongement des conséquences de la tragédie de Louxor, et ses conséquences qui soudain menacent directement les avancées du développement économique égyptien.
    
    Je ne suis pas armé pour approfondir ce débat, et me garde de toute ingérence, d'autant que le lien, s'il existe, doit être enchevêtré dans de multiples considérations, il me suffit de rapporter qu’à Assouan, et tout au long de mon périple en cette fin 1997, l'évocation du drame de ce peuple déporté revenait comme une cantilène.   

Nubiens1    Le Nubien ennemi congénital
    L’évocation de la grande catastrophe nubienne, dans ce contexte désolant après l’attentat de Louxor, rebondissait à chaque apparition d'images de Noirs humiliés gravées sur les monolithes des temples. Le problème n’est évidemment pas de condamner la violence antique au nom de valeurs de notre temps.
    Répété jusqu'à satiété pour la gloire du roi, multiplié en rituel d’exécration, le thème de l’ennemi garrotté prenait la force vive du symbole. Les innombrables peuples étrangers, connus ou inconnus mais tous ennemis potentiels de l’Egypte pharaonique, envoûtés en figurines, vaincus agenouillés, stigmatisés en peinture, les longues théories de prisonniers qui formaient le socle du pouvoir dynastique, Éthiopiens, Nègres du Soudan, Asiates et autres barbares des sept climats, se résumaient alors, hors de l’espace et du temps, dans cet homme du Sud, le Nubien, le Saïdi, ce Nèhèsi ennemi ancestral des dynasties régnantes.

Nubiens6_1Relief trouvé dans le temple de Médinet Abû. Têtes négroïdes d'époque pharaonique.(Ph. Lamblard)
    Toujours, derrière le fracas d'un drame, surgit du passé le long cortège des êtres humiliés, des hommes battus, des vieillards chassés de leur terre, des enfants privés de tout. Au-delà des clameurs du monde, ce sont les murmures douloureux de ces ombres qui se perçoivent, comme un chant secret entendu au berceau et jamais oublié. La découverte de ce qui reste de la Nubie antique fit se lever ce chant profond en écoutant les récits de ceux que je croisais, ne fût-ce que d'un regard échangé.
                             Jean-Marie Lamblard. Avril 2006.
(Version amendée du texte publié dans Europe, n°828, avril 1998.)
    Suite : La Nubie, texte inédit...

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04 février 2007

IRAN DES SASSANIDES ET PINTADE

    Iran des Sassanides, civilisation du tapis et de la tenture, et les symboles venus d'Égypte   

  Avant-propos
    Les archéologues savent que l'Iran des Sassanides (de 224 à 642 de notre ère), leur livrera peu ou pas de mosaïque, au contraire d'une fouille d'édifice byzantin. Civilisation du tapis et de la tenture, cet Empire prestigieux a disséminé ses tissages et ses soieries aux quatre points cardinaux
des marchés aristocratiques. Ces oeuvres d'art véhiculent aussi des symboles venus de pays lointains.

    Raccourci :
    Au musée de Téhéran trône une magnifique statue du roi Darius 1er trouvée à Suse dans les ruines d’un palais achéménide. Cette œuvre égyptienne témoigne de l’époque où les Perses dominèrent l’Empire de Pharaon.
    Sur le socle, gravé pour l’éternité, nous suivons la théorie des peuples assujettis rendant grâce au Roi des rois Darius. On reconnaît les Nubiens identifiés par la silhouette d’un homme Noir agenouillé, les bras levés en signe d’adoration, et par le nom inscrit en hiéroglyphes dans un cartouche crénelé.
    Ce nom «Nèhèsiou » comporte l’image de la Pintade nubienne, Oiseau-nèh, qui fit le voyage figée dans la pierre, de Haute-Egypte en Basse Mésopotamie.
    Dans une autre salle du musée de Téhéran, ce sont des plats en argent d’époque sassanide qui offrent l’image d’une Pintade gravée en leur centre.
    Entre la statue et ces oeuvres célébrant la splendeur iranienne, un millénaire s’est écoulé.  L'oiseau Pintade  tisse un lien, du Nil fécond  au Pays des Deux Fleuves, et sert de "fossile directeur".   
 
    L’énigme de la Pintade iranienne des Sassanides 
    Comme point de départ, optons alors pour l’exposition présentée à Paris en 2006 : « Les Perses sassanides. Fastes d’un empire oublié.», puisque c’était la première fois que l’on exposait en France un ensemble cohérent d’œuvres d’art relevant de l’Empire iranien.
   
    Pendant plus de quatre siècles, la dynastie des Sassanides domina le monde civilisé de sa splendeur, renouvelant la puissance redoutable des conquérants perses achéménides.
    Le nouvel empire sassanide, fondé en 224 à la suite de la victoire d’Ardaschir 1er sur le dernier roi des Parthes Artaban V (le fier Artaban, souvenez-vous), aura tenu tête aux Romains en écrasant leur armée. Les Perses vaincront trois empereurs : mort de Gordien III, reddition de Philippe 1er dit l’Arabe, et chute de Valérien ; ce dernier, fait prisonnier en 260 à la bataille d’Edesse par Shapur 1er avec son armée, sera exécuté par son vainqueur et les légions romaines seront réduites en esclavage.
    L’Empire des Sassanides ne disparaîtra officiellement qu’avec l’arrivée des cavaliers arabes porteurs de l’Islam, vers 642. L'Iran actuel en est l'héritier direct.
(À droite, relief de Naqsh-e Rostan commémorant l'investiture d'Ardashir 1er, Roi des Sassanides. Photo. Lamblard)
Relief2
    Les Iraniens contemporains n’oublient jamais leur prestigieux passé, même s’ils ne délèguent plus de Mages chargés d’offrandes vers Bethléem. 
    L’exposition présentée à Paris regroupait un ensemble d’œuvres précieuses et rares dont certaines n’avaient jamais été montrées au public. Toutefois, ce qui a retenu notre attention est l’existence de la Pintade africaine dans le décor.
    Gravées dans l’argent ou moulées en stuc 
    J’ai relevé une dizaine de Pintades figurées sur divers supports, gravées dans l’argent ou modelées dans le stuc, pour la plus grande gloire du Roi des rois du Domaine pastoral des Aryens, ainsi que les Iraniens nommaient leur gigantesque territoire planté à l’Orient de notre Méditerranée.
   Sassanide2 Il y a d’abord une plaque trouvée dans les ruines d’un palais à Ctésiphon, la capitale des Sassanides, datée du VIe siècle. Je connaissais déjà cette œuvre d’art, mais n’avais pas identifié l’oiseau avec certitude. L’allure générale est bien celle de notre modèle avec toutefois deux singularités étrangères à notre volatile : le graveur a placé sur la tête de son sujet une sorte d’aigrette empruntée aux paons, et fixé à ses jambes un ergot que ces Pintades n’ont jamais. (Photo à gauche)
    Malgré la beauté de cet élément d’architecture en stuc, et un autre semblable conservé à Berlin, je n’avais pas été convaincu de la présence de la Pintade « vraie » dans l’art des Sassanides. J’y voyais davantage une image abâtardie  du paon. J’avais tort, il s’agit bien de Pintade comme nous allons le démontrer maintenant.
    L’exposition présente six autres gravures de Pintades, auxquelles j’ajouterai le thème central de trois plats d’argent conservés à Téhéran et d’innombrables figurations brodées dans des étoffes précieuses désormais bien identifiées sassanides.
    Toutes ces Pintades sont figurées selon une norme invariable, elles semblent relever d’un prototype: corps ramassé, de profil, posé, paisible, et sans particularité d’âge, de race ou de sexe.
    Curieusement, l’oiseau modelé dans les décors de cet art d’apparat destiné à l’usage de la cour des Sassanides, ou réservé aux cadeaux d’ambassade, est toujours gratifié d’une caractéristique anormale qu’il faudra expliquer : il a deux cornes sur le crâne, alors que la Pintade véritable n’en porte bien évidemment qu’une. (À droite ci-dessous, dessin de la gravure centrale d'un bol en argent niellé, époque sassanide, Iran. Dessin de C. Florimont) Sassanide3_1
    Un attribut sacré venu d’Egypte
    L’art des Iraniens sassanides, en utilisant dans son répertoire iconographique l’image de la Pintade, augmentée d’une corne énigmatique, assure la jonction historique avec un ensemble de thèmes figurés venus de l’Egypte pharaonique.
    Ces thèmes ont vraisemblablement été transmis selon les voies naturelles des échanges commerciaux aux centres orientaux, syriens et iraniens, de productions artisanales de luxe. Après la naissance du Christ, les artisans coptes conserveront dans leur commerce la tradition des scènes nilotiques.
   
    À l’avènement de Justinien, la Renaissance byzantine poursuivra l’exploitation du répertoire iconographique hérité des siècles antérieurs, où certains symboles empruntés aux hiéroglyphes égyptiens cohabitent dans un contexte mythologique largement imprégné d’influences hellénistiques et romaines désormais adapté à la religion chrétienne, notamment dans les mosaïques de pavement.
Les Pintades portant les doubles cornes deviendront l’une des caractéristiques de l’art sacré byzantin.
    La chute de Constantinople-la-Romaine mettra un terme à la chaîne de transmission culturelle des arts figurés. Venise prendra en quelque sorte le relais, sans toutefois récupérer tous les symboles orientaux.
(Ci-dessous à gauche, mosaïque de Madaba, Jordanie, VIe siècle. La pintade byzantine, oiseau du Paradis, dans l'église du "Hall d'Hippolyte", dotée des doubles cornes symboliques. Photo Lamblard)
    Madaba2Nous allons voir qu’avec l’arrivée des Arabes, l’art des Sassanides ne disparaît pas immédiatement. Nous suivrons sa trace persistante chez les souverains Omeyyades qui sont ses vrais héritiers en Syrie et Palestine. Et tout cela selon notre guide, la Pintade africaine.
    Ainsi, avec ce dossier qui vous est offert en priorité, se complète et s’achève mon étude ethno-zoologique de la Pintade, dont un résumé a déjà été publié sous le titre « L’Oiseau nègre ».

    La civilisation du tapis et de la tenture
    L’Iran des Sassanides, dès le début du IIIe siècle de notre ère, a irrigué le monde de ses productions somptueuses. Civilisation du tapis et de la tente, ses étoffes de soie brodées, son argenterie, ses verres et camées, ses sceaux précieux, ses armes d’apparat et ses monnaies d’or, circuleront aux quatre points cardinaux vers les demeures aristocratiques.  La mosaïque est sédentaire, le tapis voyage... Chateauiran   
    Cet artisanat d’art, véritable monopole d’État au service d’un souverain, rehaussait la valeur de ses œuvres en les décorant de scènes historiées montrant le roi et les nobles dans leurs occupations favorites, la chasse principalement, avec un goût pour les thèmes empruntés au prestigieux passé de la Perse.
(À droite, château d'Ardashir 1er à Firouzabad, Iran. IIIe siècle. Photo Lamblard) 
    L’empreinte millénaire de l’Inde et des religions indo-iraniennes s’identifie facilement. Nous pouvons reconnaître dans l’art figuré sassanide la présence de l’Arbre de vie, le Hôm, les animaux affrontés, le jardin paradisiaque peuplé d’oiseaux, le diadème royal, etc. Représentations bénéfiques, propitiatoires, sensées porter chance à l’heureux propriétaire de l’objet, après avoir matérialisé l’hommage offert par l’ouvrier d’art aux puissances divines.
    Hormis le cheval monté, les quadrupèdes figurés sont pris parmi les animaux non domestiques. Les oiseaux sont omniprésents, reflet de leur rang dans la religion mazdéenne renouvelée par le prophète Zarathoustra. Allégorie de l’élément aérien, ils assurent le lien avec le firmament où règne Ahura Mazdâ. À ce titre, les oiseaux relèvent des symboles solaires et attestent l’immanence divine, ils ont une valeur de talismans.

    En outre, nous connaissons le rôle majeur des vautours dans les funérailles célestes où ils sont chargés de préserver les éléments naturels de toute souillure lors de la résorption des cadavres humains. (Voir sur le site "Les Funérailles célestes")

    Les tribulations de l’oiseau vrai
    Si nous en croyions les Grecs, l’oiseau de Perse serait le coq. C’est du moins ainsi qu’Aristophane nous le présente : « Pisthetairos : …Tout de suite et d’abord je vous citerai le coq […] si bien qu’on l’appelle Oiseau de Perse » (Les Oiseaux, 485
(À gauche, Le Coq d'Arles, dessin de Jean Cocteau 1957)

Coq2_1    Nous pouvons penser que ce gallinacé mâle facilement domesticable, arrivé en Grèce lors des guerres Médiques, fut remarqué d’abord parce qu’il porte orgueilleusement sur sa tête une crête rouge, laquelle fait irrésistiblement penser au bonnet persan, dont la forme connaîtra une surprenante postérité sous le nom de bonnets phrygiens. (Après avoir été adopté par les Romains qui s’étaient entichés du dieu iranien Mithra, lequel porte ce fameux bonnet, il s’est finalement retrouvé sur la tête de notre Marianne…)  
    Les Grecs, qui qualifiaient tous leurs ennemis d’efféminés, n’ont pas manqué de remarquer le comportement ridiculement « viril » du coq, et ce blason  populaire « oiseau de Perse » peut être entendu ainsi. 
    Venu d’Asie, comme le faisan et le paon, le coq n’a en effet rien d’étranger pour un Persan, et l’Avesta honore le coq éveilleur d’aurore qui met en fuite les démons de la nuit. Mais la Pintade est africaine.
    J’entends bien qu’aux millénaires précédant l’époque qui nous occupe certains animaux vivaient plus au nord, et jusque sur le territoire de l’actuelle Turquie. C’est ainsi que des vestiges osseux de Pintades préhistoriques ont été exhumés aux pieds des Monts Taurus.
    Mais à partir du Néolithique, il est probable que les derniers troupeaux de Pintades sauvages ont commencé de disparaître du Proche-Orient sans laisser beaucoup de traces.
    J’ai souligné dans L’Oiseau nègre l’incompatibilité de cet oiseau avec l’agriculture. En outre, ses mœurs grégaires en font un gibier facile à chasser et à éradiquer d’un pays. Ses œufs entassés dans des nids posés au sol, gros et savoureux, son habitude de percher la nuit dans des arbres dortoirs, et son vol lourd et bref, désignent prioritairement la Pintade comme pourvoyeuse de nourriture humaine.
    Ainsi je tiens pour assurée l’absence de Pintades sauvages en Iran au temps des Sassanides.
    Les ménageries royales, les parcs réservés au souverain, abritaient-ils des Pintades importées de Nubie par les marchands de bêtes sauvages, cadeaux d’ambassadeurs ? Nous pouvons l’imaginer. Les princes orientaux possédaient des zoos et se montraient amateurs d’animaux exotiques pour leurs jeux ou l’ornement de leurs jardins. Sassanide1
    Alors, pouvaient-on voir des Pintades en Iran au temps des Sassanides ? dans des cages ou élevées dans les volières des parcs royaux, ces « paradis » dont le nom persan servira à désigner le Jardin d’Eden situé à l’Orient de la Terre biblique, nous pouvons le croire. Mais il est probable que seuls les nobles avaient accès au domaine royal. Les artisans devaient se contenter de descriptions, de croquis, d’ébauches, comme les artistes du Moyen Age européens qui peignaient des lions jamais observés de visu.
(À droite, paire de médaillons décoratifs représentant des Pintades avec les deux cornes symboliques. Epoque sassanide, VIe siècle. Musée de Mayence)

    La Pintade dans le paradis des Iraniens
    Confinées dans les jardins et les parcs royaux, les Pintades et d’autres oiseaux choisis évoquaient les hôtes du ciel et les créatures aimées des dieux.
    Je ne reviendrai pas sur les variétés de Pintades et leur anatomie largement développées ailleurs, mais je confirme qu’aucune n’a jamais porté deux cornes sur son crâne. 
    Alors pourquoi les Pintades sassanides que l’on reconnaît sur les plats d’argent, les stucs, et les étoffes précieuses, arborent-elles ces énigmatiques doubles cornes ?
    L’explication, comme je l’ai suggéré, est à rechercher dans l’héritage égyptien récupéré à     l’époque hellénistique et transmis par le monde copte à tout l’Orient.
    Il nous faut aujourd’hui, telle Isis recherchant les membres épars d’Osiris outrageusement mutilés le long du Nil, rassembler les pièces jusqu’à l’ultime fragment du corps démembré.
    C’est ce qui nous reste à faire pour donner la clé du mystère de l’attribut céphalique surnuméraire de la Pintade sassanide. Bardo
(Mosaîque d'époque byzantine, Ve siècle, trouvée en Tunisie. Musée du Bardo. L'oiseau Pintade porte les doubles cornes symboliques. Photo Lamblard)

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SITES COMPLICES

  • Actionreporter.com
    De magnifiques images sous mille soleils : trek dans le désert, montagnes du Pérou, alpes enneigées...
  • Les Editions Imago
    Les Editions Imago proposent des éssais, romans, témoignages, faits de société, enquête...
  • Polyphonies des Alpes de Méditerranée
    Le Corou de Berra, dirigé par Michel Bianco, est le courant le plus authentique et novateur du chant polyphonique des Alpes Méridionales.
  • Despatin, Gobeli, photographes
    François Despatin, Christian Gobeli, deux photographes, artistes du portrait et témoins de leur temps.
  • Ernest Pignon-Ernest
    Le site officiel de l'artiste plasticien, ami et complice en méléagriculture...
  • Le Monde Diplomatique
    La pintade, oiseau-nègre, vue par le Monde Diplomatique
  • Théâtre du Fust
    Créé et animé par Émilie Valantin, le Fust est depuis vingt ans la meilleure troupe de marionnettes tous publics de France.
  • Ligue des Droits de l'Homme, LDH.
    Le site de la LDH de Toulon, animé par FRANCOIS, est prioritairement le reflet des activités de la section régionale. Répodant aux enjeux locaux, il propose des éléments de réflexion sur le passé récent et le présent des relations franco- méditerranéennes. C'est un centre de ressources pour ceux qui s'interrogent sur les relations de l'homme et de la société.
  • René Merle et la culture d'Oc.
    Chroniqueur et romancier, agrégé d'histoire, René Merle présente un regard sur trente ans d'activités dans les domaines de la fiction , poésie, théâtre, ainsi que la recherche socio linguistique au bénéfice de la culture d'Oc. Son site est un jardin d'Épicure.
  • Les Éditions Comp'Act
    Poèsie, théâtre, essais, roman, et deux revues : "La Main de singe", et "La Polygraphe". Henri PONCET a créé sa maison dans les années 80 et l'a installée à Chambéry. Comp'Act est tout simplement un éditeur français de création littéraire qui honore sa profession.
  • EUROPE, revue littéraire mensuelle.
    Fondée en 1923 sous l'égide de Romain Rolland, EUROPE est aujourd'hui encore l'une des principales publications littéraires de langue française. Ses dossiers consacrés à un auteur ou un courant esthétique font autorité. C'est une revue que l'on garde dans sa bibliothèque et que l'on consulte; le rendez-vous des amoureux des lettres et de la littérature.
  • Lettres d'Archipel
    "Lettres d'Archipel", chaque mois, une chronique sous forme de lettre est adressée gratuitement aux correspondants qui laissent leur adresse électronique en cliquant sur le lien : jm@lamblard.com

ARCHIPEL DES MOTS


  • Le mot archipel a une histoire, mieux qu'une étymologie. L'italien "arcipelago" conserve l'origine grecque venue de la mer Égée. D'abord "mer parsemée d'îles", l'archipel est aujourd'hui un groupe d'îlots. C'est à l'archipel qui se trouve au large de sa baie, que la ville d'Alger doit son nom, Al-Djaza'ir, venu de l'arabe. Auparavant, le site se nommait "Ikosim" en punique, "Ile aux Mouettes... Les latin écriront "Icosium".

  • Barberousse, le corsaire turc qui fonda la citadelle d'Alger vers 1517, annexa également la poignée d'îlots située au large.

  • Ibn Khaldoun écrit, à la fin du XIVe siècle, dans le tome second de l'"Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale", qu'un Fatimide autorisa la fondation de trois villes, dont une "sur le bord de la mer appelée Djézaïr-Béni-Mezghanna (les îles des enfants de Mezghanna). Maintenant Alger..." Les Béni-Mezghanna sont des Kabyles. De la ville, le nom passa au pays dont Alger devint la capitale en 1839.

  • Le terme français archipel a reçu par métaphore la valeur d'ensemble... Les mots comme les hommes ont des ailes, ils voyagent.... Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, dans la nuit éternelle emportés sans retour...

  • Des idées et des mots en Archipel. Sur la mer des Deux Rives, et ses horizons qui furent de tout temps au coeur de l'imaginaire, voguant sous le pavillon des Lumières, Archipel se déroule à l'image d'un portulan virtuel. Il s'élabore d'une escale à l'autre, en usant des chemins de traverse et du réseau de voies qu'empruntent les migrations d'hommes, d'oiseaux, et de mots. Le domaine est l'espace méditerranéen jusqu'aux terres du pourtour.

  • Pour ce puzzle, les avatars de l'imaginaire sont à réinventer toujours, comme s'y emploient les oeuvriers de l'Art Brut et les Vagabonds des Lettres. Archipel ! De Venise à Alexandrie, d'Occitanie en Egypte, des Iles d'Or à Chypre, de Kateb Yacine à Frédéric Mistral, d'Artémis à Marianne, des Vautours aux Pintades, du Sanglier à l'Ours, les signes se répondent et s'échangent.