ARLEQUIN, PÉTASSOU, ET LE CHANVRE
Arlequin, les origines populaires
Chacun connaît ou croit connaître Arlequin dont le nom évoque la silhouette d’un valet de comédie au costume multicolore. De nos jours, Arlequin n’est plus, en effet, qu’un déguisement enfantin ou le nom d’un personnage de théâtre plus ou moins comique que l’on rattache automatiquement à la Commedia dell’arte.
Toutefois, en remontant le fil de ses origines, nous parvenons jusqu’aux bouffons de Carnaval, étroitement liés au chanvre, ainsi qu'aux métiers du tissage. Cette piste nous conduit à redécouvrir les démons ou « hommes sauvages » qui sortaient pour la Saint-Blaise dans certains rituels occitans des mascarades d’avant Carême, et notamment le « Pétassou » des Cévennes.
Nous avions trouvé amusant, il y a une dizaine d’années, d’emprunter le thème d’Arlequin et de le prendre en filature jusqu’à ses origines en suivant les arborescences de son nom, de son histoire, et des influences qui ont constitué la tradition.
Entre fil et fumée à la poursuite d’Arlequin, l’enquête m’avait conduit jusqu’à la Canebière et au cannabis dont l’avenue marseillaise tire son nom. Cette promenade, racontée en plusieurs endroits, résumée dans une chronique de la revue Europe au titre prometteur : « Le cannabis de la Canebière » (N° 803, mars 1996), fut reprise dans différents bulletins et jusque dans un dictionnaire des drogues et stupéfiants…
Le grand public n’ignorant plus aujourd’hui la parenté du chanvre textile et du cannabis, ni sa différence essentielle, je peux reprendre ce sujet avec un éclairage plus direct, et replacer Arlequin au centre de la scène, sans perdre mes lecteurs dans les coulisses.
Arlecchino, gravure d'après Maurice Sand, fils de George (1860); le centon originel est devenu un riche déguisement de comédie.
L’ARLEQUIN ITALIEN
Oui, l’Arlequin que nous connaissons est arrivé en France dans les panières des acteurs du « Théâtre-Italien ». Et c’est bien la Commedia dell’arte qui lui a donné sa tournure actuelle. On ne dira jamais assez ce que le théâtre français et l’écriture dramatique doivent aux troupes italiennes qui ont fait connaître leur art à la cour des rois de France et, par ricochets, aux auteurs qui écrivaient pour ce public protecteur, souvent lettré, quelque peu porté au mécénat.
Les troupes italiennes voyageront beaucoup au XVIe siècle. Catherine de Médicis fit venir à Paris une troupe de Commedia dell’arte. Henri III invita les Gelosi en 1577 pour animer le Carnaval. Louis XIV et ses courtisans s’enticheront littéralement des comédiens italiens.
Ce sera l’un d’eux, Alberto Naselli, spécialiste du masque de Zan Ganassa, qui prendra pour la première fois sur scène à Paris le nom d’Arlequino dont sont issus, vaille que vaille, tous les Arlequins que nous voyons aujourd’hui.
LA COMMEDIA DELL’ARTE
Née d’un courant populaire étroitement lié aux rituels des mascarades d’hiver et des carnavals, la « Comédie improvisée » ou « Comédie des professionnels » (c’est ainsi qu’il faut l’entendre), apparut au début du XVIe siècle dans l’entourage des familles régnantes dans les cités italiennes.
Arlequin, estampe française du XVIIIe siècle. Le bouffon conserve encore des éléments de son origine infernale.(Photo lamblard)
Le mouvement humaniste de la Renaissance, qui avait impulsé la création d’ateliers de peinture et de sculpture, libérait aussi les arts du théâtre. La profession de comédien se développait dans toute l’Europe.
La Renaissance c’est aussi le moment où la notion d’artiste se distingue des autres corps de métier, où le peintre et le sculpteur échappent au cercle des artisans, où le jongleur de foire, le pitre de place publique, le chanteur ambulant et le conteur recherchent leur droit de cité.
Au départ, des saltimbanques, dont on ne saisit pas l’origine sociale ni la formation technique, mais qui devaient porter le génie de l’improvisation venue de leur lignée d’amuseurs populaires, et dotés d’un grand talent parodique, se regroupent et fondent une compagnie permanente.
Peut-être pouvons-nous en déguster les prémices dans la fameuse scène des artisans du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare où des acteurs d’occasion inventent une farce à partir du conte de Pyrame et Thisbé résumé en un simple canevas.
Les archives de Padoue conservent l’écho de la création d’une semblable compagnie d’amuseurs réunis par contrat en l’an 1545. D’autres les imitent. Une profession de baladins s’affirme, un métier d’acteur et d’organisateur de spectacles s’affiche au centre des villes où s’exerce le pouvoir civil. Et ces troupes proposent leurs divertissements à ceux qui peuvent payer le cachet afin de ne plus être contraints de se vendre aux charlatans ou de faire la manche.
En quelques décennies, plusieurs compagnies de Commedia dell’arte se font connaître et acquièrent une solide réputation de bateleurs. Les cours princières les invitent à présenter leurs parades. Les dames rient à leurs « lazzi ». Le personnage principal autour duquel s’articule la farce qui constitue le répertoire de ces nouveaux comédiens est un valet, le Zanni, créé sans doute à partir des personnages de domestiques de Plaute et de Térence.
LES ZANNI BERGAMASQUES
Ce rôle de serviteur balourd et rusé tout à la fois se trouvait déjà dans les Atellanes romaines sous le nom de Sannio, l’histrion grimacier. La commedia dell’arte ne fera qu’actualiser le personnage en l’adaptant au profil du campagnard chargé des basses besognes et parlant un jargon pittoresque venu de son terroir.
Zanni est le diminutif de Giovanni. C’est le nom familier d’un type populaire de l’Italie du Nord. Presque toujours d’origine bergamasque, Zanni est un cadet misérable réduit à l’émigration vers la ville proche, vers Venise ou Padoue ou Gênes.
Au chef-lieu où l’on parle le beau langage, le vilain deviendra homme de peine, valet, faquin, serviteur s’il a de la chance, petit voleur par mauvais sort.
Vignette du Recueil Fossard, XVIe siècle. C'est l'une des plus anciennes représentations de l'Arlequin archaïque. Il tient à la main son chapeau, et un objet que l'on peut identifier à une vessie de porc prête à être gonflée...
Zanni connaît son équivalent en France méridionale sous le nom de Jean (ou Jan) ; c’est le gavot, le plouc qui jargouine. Le folklore nous l’a conservé sous la figure du nigaud des contes populaires : Jan de la vache, Jan cague blanc, Jean farine, jean fève, Jean de l’Ours, Jean de Nivelle, etc.
« Jean ! Que dire de Jean ? c’est un terrible nom,
Que jamais n’accompagne une épithète honnête… »
Giovanni ou Jean, Zanni ou Jan, l’archétype est de même veine, c’est le couillon, mais à couillon couillon et demi, il peut être rusé et diaboliquement fourbe. Nous pouvons y reconnaître également certains traits de l’ancien « fou » des carnavals moyenâgeux.
À chaque époque probablement, et dans chaque pays, le bouffon de carnaval devait exhiber, en sus de ses fonctions rituelles, l’identité des parias du moment.
Élaborés par l’esprit populaire à partir d’un fond archaïque, les « Jan » carnavalesques, les Zanni et les bouffons blagueurs, prendront les caractères propres aux terroirs concernés, ils seront toujours identifiés aux communautés subalternes de la société en fête.
Lorsque les bateleurs napolitains entreront dans la mouvance « dell’arte », ils donneront à leur Zanni les traits caractéristiques des Campaniens. Pulcinella barguignera dans l’idiome local d’une voix gloussante en tenant son ventre, telle une parturiente carnavalesque venue du « monde à l’envers ». Pulcinella soulève les rires de l’assistance qui reconnaît en lui le type du montagnard glouton enceint pour avoir trop mangé de tripes et souffrant d’un plus que probable dernier soupir alvin.
L’extraordinaire succès des troupes de commedia dell’arte en Italie, où le masque du Zanni tenait le rôle principal, va pousser à l’enrichissement du personnage en le démultipliant. Par un renversement burlesque, le Zanni, antihéros type, jouant les entremetteurs deviendra indispensable à l’intrigue. Du Bergamasque primitif vont naître les Arlecchino, Pierrot, Gille, Brighella, Pulcinella… Chacun de ces Zanni incarnant un aspect particulier du protagoniste initial. Transposée dans le domaine du rire, la condition subalterne de l’exploité congénital et son image seront récupérées par l’aristocratie pour son divertissement, selon un schéma intemporel et universel.
DES ZANNI À L’ARLEQUIN
Les deux principaux Zanni, double réplique du déraciné bergamasque, l’un intrigant et hypocrite, l’autre balourd et glouton, les deux faces d’une même stratégie sociale de résistance passive à l’oppression des maîtres, vont donner naissance aux masques désormais célèbres. Arlequin étant aujourd’hui le plus caractéristique et le plus connu.
Il paraît désormais établi qu’Arlequin a été baptisé ainsi sur une scène parisienne dans la décennie 1570-1580 afin de renforcer l’identité comique du rôle. L’acteur florentin Alberto Naselli, spécialiste habituel du masque de Zanni, ayant inventé sur un nouveau canevas le nom de son personnage à partir d’Hellequin, le diabolique conducteur de la « Chasse sauvage » du folklore médiéval bien connu de son public.
LA MESNIE HELLEQUIN
La Chasse sauvage, ou « Mesnie Hellequin », constituait l’un des mythes d’origine indo-européenne les plus familiers des populations françaises. Le nom est attesté dans Chrétien de Troyes. Vers 1227, le moine normand Orderic Vitalis décrit l’apparition fantastique et la nomme « Familia Herlequini », la gent d’enfer, glose-t-il. En 1262, Adam le Bossu dans le Jeu de la Feuillée met en scène le valet d’Hellequin, lequel attend la fée Morgane. Dante, qui maîtrisait les langues et les cultures de son temps, place dans son Enfer, au chant 30, le diablotin Alichino, etc.
Arlecchino du Piccolo teatro di Milano, interprété par Ferruccio Soleri. La tradition théâtrale italienne dans sa perfection.
Dans d’autres textes, c’est la Chasse du roi Arthur que conduit le démon Hellequin en un hourvari furieux entraînant les âmes mortes vers l’au-delà.
La mentalité populaire garda longtemps le souvenir des grandes peurs que suscitait l’arrivée de cet équipage démoniaque les nuits de tempête, tandis que passait au-dessus des toits la meute des chiens de hurle-vent.
Certains spécialistes des mythologies indo-européennes ont reconnu dans le démon Hellequin l’avatar populaire du grand dieu germanique Odin/Wotan, qui possède la même fureur sacrée.
Nous ne pouvons aller plus avant dans ces diableries, contentons-nous de saisir le nom d’Hellequin, tombé dans le folklore, édulcoré, et, ici, récupéré par un génial histrion du XVIe siècle pour baptiser son personnage burlesque en en faisant véritablement le premier Arlequin de la scène.
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