BIOGRAPHIE RÉSUMÉE D'UN ARTISTE INTRANSIGEANT
L'artiste sculpteur Aimé-Jules DALOU (1838-1902), élève de Carpeaux, ami de Rodin, est peu connu du public français, même de ceux des Parisiens qui tournent chaque jour autour de l’extraordinaire bronze du « Triomphe de la République » que l’on voit place de la Nation.
Souvent, un grand talent va de pair avec une personnalité exigeante et s’accompagne d’une passion pour son art incompatible
avec les lois du marché. On ne peut comprendre Dalou, et le relatif
secret qui entoure son œuvre, sans replacer l’homme dans son temps et
dans son milieu social.
Dalou est né à Paris, le 31 décembre 1838, dans une famille
d’artisans gantiers. Ses parents, de confession protestante, l’élèveront dans
la laïcité et l’amour de la République.
L’enfant connut les enthousiasmes populaires (et un peu naïfs) de la IIe République, la Sociale ; il suivit les foules de 1848 qui allaient écouter le génial Lamartine exalter la démocratie aux trois couleurs de la France.
Dalou grandit dans l’utopie du «Printemps des peuples» qui
signifiait à la fois l’émancipation du citoyen et l’affirmation de la
souveraineté nationale par le suffrage universel.
La
guerre franco-allemande de 1870, en balayant le Second Empire et ses
fastes, fit naître le soulèvement populaire de la Commune de Paris, un drame au cœur de la nation où le destin de Dalou et de tant d'autres patriotes basculera.
À gauche, "Triomphe de la République" de Dalou au centre de la
place de la Nation. Une des plus belles images de femme debout que l'on
puisse voir à Paris. (Photo Lamblard)
Un enfant doué pour les arts
Aimé-Jules Dalou montra très jeune des dons pour le
modelage et le dessin, ce qui lui avait valu l’attention de Jean-Baptiste Carpeaux,
lequel le fit entrer dans une école primaire d’art plastique, la Petite
École. Puis, à quinze ans, Carpeaux le présenta à l’École des beaux-arts
de Paris où le garçon se lia d’amitié avec Rodin.
Le jeune artiste gagna sa vie dans les grands chantiers de la
capitale en se formant à l’architecture et à la décoration des
immeubles sur les grandes avenues parisiennes. Il travailla également
pour un atelier d’orfèvrerie.
Durant ces années obscures de formation, Dalou épousa Irma Vuillier, une femme de fort caractère qui le soutiendra toute sa vie. Le couple n’aura qu’un enfant, Georgette, une fille de santé fragile.
Lorsque éclate la guerre de 1870, Dalou âgé d’une trentaine
d’années a déjà amorcé sa carrière de sculpteur. Un marbre « Daphnis et Chloé » présenté au Salon a été acheté par l’État, une « Brodeuse
» recevra un troisième prix. Des échecs répétés au Prix de Rome lui
démontrent les intrigues de l’institution et suscitent sa méfiance
envers le conformisme tout puissant.

La Commune de Paris
Le conflit franco-allemand bouleverse l’ordre du Second Empire
et la défaite de Sedan provoque la proclamation de la IIIe République.
Dalou s’engage dans le combat. On le retrouve officier au 83e bataillon des fédérés. Gustave Courbet,
que l’on vient d’élire à la Fédération des Artistes de la Commune de
Paris, appelle Dalou auprès de lui comme curateur au Louvre chargé de
la protection des oeuvres menacées par des inévitables pillards.
Le "Cortège ou Triomphe de Silène", groupe de Dalou, Jardin du Luxembourg, 1885. (Photo Lamblard)
Le printemps de 1871, la liberté recouvrée, s’annonce avec un
air de fête. Le monde de l'art rêve de faciliter l'accès les musées à tous, d'ouvrir les lieux
de culture, les bibliothèques ; les artistes font leur « révolution culturelle
».
Pourtant la guerre civile s’installe, les
Versaillais retournent les canons contre le peuple. Le 21 mai 1871
commence la Semaine sanglante, un des moments les plus sinistres de notre histoire bien française et des moins compréhensibles pour la France rurale profonde.
Les Tuileries brûlent, l’hôtel de ville est attaqué. On fusille au Père-Lachaise.
La Commune de Paris
avait nommé Dalou, administrateur provisoire au Louvre avec mission de
protéger les collections du vandalisme. Le 17 mai, il s’était installé
avec sa petite famille dans le musée pour monter la garde.
Le "Triomphe de Silène", détail, jardin du Luxembourg. (Photo Lamblard)
L’exil de Dalou
Après le triomphe de Thiers et des Versaillais, au cours du mois de juillet,
Dalou et sa famille quittent Paris et vont chercher refuge à Montrouge
chez un de leurs amis. Ils seront hébergés chez le sculpteur Alexis André. Et en novembre 1871 ils pourront fuir la répression et se réfugier en Angleterre.
Le 1er mai 1874, le conseil de guerre du gouvernement Mac Mahon (qui vient d’interdire les bustes de Marianne dans les lieux publics), condamne par contumace Aimé-Jules Dalou aux travaux forcés à perpétuité, ainsi que de nombreux intellectuels.
Nous avons cru utile de souligner que Dalou était né dans un milieu protestant.
On sait quel rôle capital a joué la petite communauté protestante dans
l’enracinement laïque du pouvoir politique issu de 1848. Ils seront
présents auprès de Jules Grévy. Au début de la Troisième
République, en 1870, les catholiques dans leur ensemble, par obéissance
à Pie IX, se tiendront à l’écart ; c’est en partie ce vide intellectuel
qui explique la participation des autres familles de pensée auprès des
laïques en ces moments révolutionnaires fondateurs de l'identité
française.
Intègre et fier, Dalou n’acceptera jamais le pouvoir issu de la répression. Ses lectures le rapprochent de Proudhon et de Blanqui davantage que de Thiers.
À Londres, les premières années sont misérables. Mais rapidement
Dalou trouve un emploi de professeur de modelage et sa réputation
d’artiste se confirme. Il reçoit des commandes importantes.
Ses succès londoniens lui vaudront d’être sélectionné pour
figurer dans de grandes expositions internationales. Il reçoit commande
d’une fontaine publique et d’un monument pour le château de Windsor.
Ce n’est qu’en mai 1879, après avoir été amnistié sous le président Jules Grévy, le premier président républicain authentique, que Dalou et sa famille rentrent d’exil et retrouvent la France.
Buste de Charles Robert, homme politique (1827-1899), sculpté par Dalou à la fin de sa vie. (Photo Lamblard)
Un artiste public
Aimé-Jules Dalou s’installe à Paris et commence une
extraordinaire carrière de sculpteur, réalisant quelques-uns des plus
beaux monuments publics du XIXe siècle. Ses pièces majeures figurent
dans les musées du monde et sur les places de Paris, Bordeaux, Oran,
Quiberon, Bourges, Auteuil, Londres. Ses gisants de Blanqui et de Noir
sont des chefs-d’œuvre, et le jardin du Luxembourg abrite trois groupes
parmi les plus réussis. Une vingtaine d’années de labeur acharné.
Dalou est mort le 15 avril 1902. Il repose au cimetière du Montparnasse sous une simple dalle posée au sol.
Jean-Marie Lamblard.
(Voir également : "Dalou, un sculpteur et la République", sur ce même site)
* Références : Europe, revue littéraire, mars 2006, n° 923. "Dalou, des gisants et des morts", pages 329-337.
* De nombreuses photos dans : Insecula
* Une page consacrée à Dalou se trouve désormais dans l'Encyclopédie Wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Aimé-Jules_Dalou
** Un nouveau billet sur notre site : Le monument de Sidi-Brahim et la France de Dalou