Souvenirs du massacre de Sidi-Brahim, par Dalou
Résumé :
La ville d’Oran s’était dotée d’un beau monument commémorant le désastre de Sidi-Brahim en 1845. Les statues de bronze étaient signées Aimé-Jules Dalou. À l’indépendance de l’Algérie, l’effigie de la France a été remplacée par le buste d’Abd el-Kader. Qu’est devenue l’œuvre de Dalou enlevée de la place d’Oran ? Qui était l'émir Abd el-Kader vainqueur de Sidi-Brahim ? Que reste-t-il aujourd'hui à Oran du monument commémoratif ? C'est à ces questions que répond le dossier :
On a retrouvé la France de Dalou
L’Européen libéré de ses frontières sait qu’en se promenant de part et d’autre du Rhin il rencontrera encore les monuments aux morts des guerres passées portant, liés comme des gerbes, les noms innombrables de ceux que la grande faucheuse a laissés sur les champs de carnage.
Traverserons-nous bientôt la Méditerranée avec le même regard lavé de ceux qui s’avancent au-devant de la vie ?
C’est d’un monument qu’il sera question aujourd’hui et, comme trop souvent, d’un monument commémoratif de massacre.
Je veux parler du monument de Sidi-Brahim érigé à Oran au XIXe siècle, composition du sculpteur Aimé-Jules Dalou.
Depuis une quarantaine d’années, l’un des chef-d’oeuvres de Dalou a disparu de son piédestal sur la place centrale d’Oran et personne ne pouvait (ou ne voulait) dire où il se trouvait. L’oeuvre originale comportait un groupe de trois statues, la France, la Gloire, et le Soldat blessé. Depuis 1962, le bronze représentant la "France" n’était plus à sa place au pied de l’obélisque de marbre.
Est-ce l’air du temps ou le bouche à oreille ? Sans date anniversaire à célébrer ni révélation people, Aimé-Jules Dalou sort lentement de l’oubli. Nous en voulons pour preuve la place qui lui a récemment été attribuée au Petit Palais, quelques articles dans les revues, et les courriers que nous recevons depuis la publication de notre première chronique le concernant.
Vous qui suivez, lettres après lettres, l’élaboration de ce « théâtre de centons » virtuel, savez où se trouvent les principales créations du sculpteur Dalou. Peut-être le grand public, et même ceux des Parisiens qui tournent chaque jour place de la Nation autour des bronzes du Triomphe de la
République, ignorent-ils encore cet artiste génial et admirable citoyen ?…
À droite, carte postale représentant le monument sur la grand place d'Oran vers 1950. (Collection Partouche) 
Aux héros de Sidi-Brahim
Le bronze « la France » de Dalou faisait donc partie du groupe dédié à la gloire des héros de Sidi-Brahim, érigé à Oran le 26 décembre 1898. L’ensemble ayant pour âme un obélisque de huit mètres de haut était couronné d’une figure ailée, une Gloire portant la palme aux braves, placée au sommet du monument. Au-dessous, contre le piédestal, la France écrivant sur le marbre du souvenir, et, au premier plan, livré à la compassion des passants, le Soldat mortellement blessé.
Ce groupe commémoratif avait été érigé par souscription sur la Place d’armes au centre de la ville et passait pour le plus beau monument d’Algérie. Il immortalisait le souvenir des combats de Sidi-Brahim.
Par une nuit de 1962 la France fut enlevée de son socle.
Le massacre du 26 septembre 1845
Nous pourrions craindre aujourd’hui que Sidi-Brahim n’ait laissé qu’un vague souvenir dans la mémoire de nos concitoyens hexagonaux ; il n’en va pas de même pour ceux qui ont connu l’Algérie française.
Le drame s’est déroulé au nord-ouest de Tlemcen, non loin de la frontière marocaine, proche du village de Ghazaouet, autour de la koubba du marabout Sidi-Brahim. (Ci-dessous, la koubba du Marabout d'Oran)
C’est contre la tombe du saint musulman qu’eut lieu un massacre de soldats comme, hélas, la litière des nations en est jonchée.
L’histoire des peuples se résume trop souvent en récits de batailles où tombèrent des moissons de jeunes hommes perdus par l’imprudence ou l’orgueil de leurs chefs et pour le plus grand profit des marchands de gloire.
En consolation des mères et des fiancées, les annales exaltent les faits d’armes pour que la mémoire populaire garde le souvenir des héros, et l’on multiplie les fastes afin que peut-être les évocations belliqueuses conditionnent les jeunes générations pour de prochains holocaustes.
Le 26 septembre 1845, le combat de Sidi-Brahim opposa un petit détachement du corps expéditionnaire français à plus de cinq mille cavaliers de l’émir Abd el-Kader. Il n’y eu que 16 survivants du côté français. Et combien de morts de part et d’autre ?
Le maréchal Bugeaud étant rappelé en France pour quelques mois, c’était le général Lamoricière qui assumait par intérim le commandement supérieur de l’armée coloniale.
Le colonel de Montagnac commandait le camp fortifié de Djemaa Ghazaouet (Nemours).
Montagnac apprend le 21 septembre 1845 —était-ce un piège ? — qu’Abd el-Kader se trouve à la tête de ses cavaliers sur la frontière du Maroc, pays dont le sultan avait été vaincu, comme l’on sait, le 14 août 1844 à l’oued Isly.
Montagnac, soldat brave mais stratège aventureux et homme violent, à la tête de sa petite troupe composée de 350 Chasseurs et 60 cavaliers du 2e Hussard, se lance au-devant de l’émir vers le Djebel Kerkour, et engage le combat sans se soucier du nombre de ses adversaires.
Les instructions données à Montagnac lui prescrivaient d’être prudent et de ne point s’aventurer hors de son fortin. Il n’en tient aucun compte. Il sort poussé par le désir de surprendre Abd el-Kader et d’en découdre. On se croirait dans un western d’Anthony Mann.
Ayant laissé une partie de sa troupe au bivouac près du sanctuaire de Sidi-Brahim, le colonel de Montagnac, affronté aux forces algériennes, est tué des premiers à la tête de ses hussards, et sa petite escouade est complètement écrasée par les cavaliers arabes. Une colonne de renfort qui se hâte à son secours est anéantie à son tour. Le capitaine Louis Dutertre ainsi qu’un grand nombre de soldats sont faits prisonniers par Abd el-Kader.
Ce premier affrontement, funeste pour les Français, n’était qu’un début.
(Gravure représentant la prise d'Alger en 1830)
Un caporal et quinze hommes
Le lendemain, le capitaine de Géreaux à qui Montagnac avait confié le reste du détachement, les chevaux de rechange et l’intendance en réserve près de Sidi-Brahim, subit à son tour l’assaut des guerriers musulmans.
La koubba abritée d’un figuier va servir de point d’appui à la résistance des derniers Français. Géreaux, espérant recevoir du secours, rameute ce qui reste de la compagnie et se retranche dans le péribole de l’édifice. Le caporal Edme Lavayssière qui assurait la garde du troupeau de remonte et des bagages se joint au dernier carré. Ils sont à peine 80 fusils pour faire front aux milliers de guerriers qui déferlent.
Abd el-Kader, en ce début d’après-midi, dans la chaleur écrasante, comprend que ses adversaires, privés d’eau et de ravitaillement, coupés de leur base, sont épuisés et sans espoir d’être secourus. Il leur demande de se rendre et met le siège autour du sanctuaire.
Le harcèlement sera permanent, il durera trois jours. Par trois fois, Géreaux blessé opposera son refus de céder aux sommations de l’émir.
L’ennemi fera alors amener devant les soldats barricadés le capitaine Dutertre, prisonnier de la première offensive, avec mission de proposer aux assiégés de rendre les armes et de sortir de leurs retranchements.
« Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! » crie Dutertre avant d’être décapité.
(Ci-contre, la France "mère-patrie" de Dalou écrivant pour la postérité l'invite du capitaine à ses hommes. Photo Lamblard )
Abd el-Kader ordonne alors d’exhiber sur la crête du djebel les autres prisonniers français afin d’ébranler la détermination des assiégés. En vain. Les heures passent et la résistance des derniers Chasseurs ne faiblit pas.
Malheureusement, les cartouches s’épuisent et les renforts espérés ne viennent pas. Le 26 septembre à l’aube, le dernier carré tente une ultime sortie dans l’espoir de briser l’encerclement. C’est le caporal Lavayssière qui prend le commandement des opérations. Il fait placer les blessés au centre du groupe et, baïonnettes en avant, lance les hommes contre les assaillants embusqués.
Sous l’extraordinaire autorité d’un simple caporal de Chasseurs, les derniers Français bondissent hors de la koubba et progressent vers la plaine. Ils ne seront plus que 16 survivants à être recueillis par la garnison venue enfin à leur secours ; 15 Chasseurs plus un caporal, le seul homme à avoir réussi à conserver son arme jusqu’au bout. Une centaine de prisonniers restera aux mains d’Abd el-Kader. Et combien de morts chez l’ennemi ? l’Histoire ne s’en souvient pas.
L’anniversaire de cet accrochage et de l’admirable résistance des soldats est devenu la fête traditionnelle des Chasseurs à pied.
Le temps ayant passé, de tous ces morts des deux camps permettez qu’on joigne les mains au bas de cette page afin de pouvoir la tourner.
Une femme agenouillée
Le monument commémoratif d’Oran rendait un juste hommage aux soldats de Sidi-Brahim, et le bronze de Dalou représentait la patrie France écrivant en lettres de sang pour la postérité la phrase lancée par le capitaine Dutertre : « Camarades défendez-vous jusqu’à la mort ! »
Je ne connais de ce monument que de rares photos où l’on voit une belle jeune femme, comme Dalou aime à en sculpter, agenouillée, traçant l’invite du malheureux héros ; la France ici sœur de Simonidès écrivant sur le rocher des Thermopyles : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois.
En 1956, je me trouvais près de Beni Mered, dans la ferme de Ben Ali-Bey, d’où l’on pouvait apercevoir la statue du sergent Blandan qui lui aussi prononça de belles paroles, alors qu’avec seulement 22 hommes il avait été envoyé par ses chefs pour soutenir une lutte aussi glorieuse que désespérée contre 300 cavaliers arabes. « Courage, mes amis, défendez-vous jusqu’à la mort ! », c’était le 11 avril 1842.
La Garde meurt et ne se rend pas ! aurait crié Cambronne à qui l’on prête beaucoup de mots. Et dans la « Maison de la dernière cartouche » à Bazeilles le 1er septembre 1870, tandis que Napoléon III mourant de la gravelle capitulait devant Sedan et se rendait avec 83 000 hommes aux Prussiens, d’immortelles paroles furent prononcées dignes d’être elles aussi gravées dans le marbre.
Ce serait grande misère pour les familles s’il se trouvait un homme au seuil de la vieillesse qui n’aurait d’autre récit de gloire à confier à ses proches que ceux des batailles où le destin l’aurait oublié dans l’ordre du malheur.
Tentons de croire qu’il existe aussi des paroles d’amour et de fraternité.
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