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15 juin 2006

MARIANNE ET 14 JUILLET

    I - Aux symboles, citoyens !

    Avez-vous dansé un 14 juillet, place de la République ?
Marianne1    La ville de Paris soigne son patrimoine ; la statue de fonte bronzée est débarbouillée, tandis que le socle restauré paraît neuf.
    Le monument des frères Léopold et Charles Morice affiche ses symboles républicains en souveraine urbanité.
    Choisi en 1879 pour le centenaire de la Grande Révolution, ce monument fut inauguré le 14 juillet 1883 comme vous savez.

La déesse Liberté, couronnant la statue de la République à Paris, arborant sa nouvelle patine. Sculpture de Morice. (Ph. Lamblard)

    Le piédestal supporte trois femmes de pierre blanche accompagnées d’enfants, les trois Grâces, figuration de la Liberté, l’Égalité, et la Fraternité. À chaque manifestation populaire, ces allégories accueillent les Enfants du Paradis dans leurs bras... Des ornements exaltent aussi la ville de Paris, la paix et le travail. Le socle inférieur expose une série de douze bas-reliefs de bronze qui racontent les événements majeurs de la République. Ils sont de Aimé-Jules Dalou, nous reverrons plus avant ce grand artiste méconnu.
    Un énorme lion garde l’ensemble, fièrement campé : c’est le peuple masculin appelé au suffrage universel. Le lion symbole de domination, traditionnel emblème de la monarchie, pose ici en démocrate macho.
    Du haut de ses 23 mètres, une splendide femme domine la place. Incarnation de la République, elle brandit un rameau d’olivier et s’appuie sur le droit écrit, les Droits de l’homme et du citoyen. Ce n’est pas une idole.

RpubliquebÀ droite, le lion au pied de la statue, place de la République, un jour d'épaules nues et d'émancipation. (Ph. Lamblard)        
    L’Etat français républicain aime se présenter en femme. Pour un peuple qui ne donnera le droit de vote à sa moitié féminine qu’un siècle et demi après son avènement, ceci est singulier.
    En réalité, cette statue sensé représenter la République est la personnification de la déesse Liberté ; la seule divinité que l’on ne peut adorer que debout chante le poète.
    Monument d’allégories, pyramide de signes, cette statue commémorative n’est certainement pas une œuvre d’art selon le goût actuel, elle est cependant un chef-d’œuvre symbolique et, en ce sens, un document culturel du plus haut intérêt.
    Les images symboliques sont des marqueurs de civilisation.
    Savoir les lire, c’est participer de la communauté d’esprit qui nous précède sur cet obscur sentier, dont le terme échappe à l’individu, mais qui progresse et s’élève.
Gnie1    Ici aussi tout ce qui monte converge.
    Feux de guet, les symboles balisent et rassurent, ils tirent vers l’avant.

Oeuvre de Auguste Dumont, le Génie de la Liberté est placé au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille. En 1830, la femme Liberté n'était plus de saison, ni le bonnet rouge d'ailleurs. Les emblèmes se devaient d'être masculins et ils le sont...
(Ph. Lamblard)





Suite ci-dessous.

Pour visualiser les douze panneaux de Dalou, cliquer sur le site de Xavier Chazelas : http://les12panneauxdelarepublique.blog.20minutes.fr/album/les_12_panneaux/20_juin_1789.3.html

     II - Symboles Républicains sans frontières.

Rpubliquea    Cette image qui domine la place de la République n’est pas celle d’une jeune fille ni d’une vierge. C’est la femme accomplie, robuste et prolifique. Elle vient de loin. Ici, elle proclame la grandeur et la pérennité de 1789, mais son âge est immémorial. Ses attributs n’ont pas de terroir, elle est d’ailleurs, sans racine.

    Elle est partout chez elle, là où des hommes lèvent le front pour rêver à des lendemains heureux.

    En plein Paris, ce reposoir laïque s’annonce par un gigantesque lion marchant. De tels fauves ont-ils jamais hanté les rives de la Seine ? De mémoire d’homme on ne les vit qu’encagés. Cet animal est exotique. Il n’est là qu’en tant que roi des animaux, ainsi que les grandes civilisations orientales le célébraient. Il est arrivé en filigrane, gravé sur les ornements de cavaliers migrateurs, il suivait les conquérants. Le lion règnait dans les contes venus de Perse, il servait d'exemple dans les récits accompagnant les Écritures. Il fut offert en cadeau d’ambassade aux monarques carolingiens et capétiens.

Les enfants du Paradis dans les bras de Marianne. La République-Liberté des frères Morice, place de la République à Paris, inaugurée le 14 juillet 1883, accueille, à chaque effondrement des preuves, la jeunesse qui proteste. (Photo Lamblard)
    D’être immigré en terre gauloise n’a jamais empêché le lion d’incarner la grandeur. Ceci est apaisant. Le symbole ignore la frontière, il se moque du droit du sol.
    Au sommet du monument culmine un bras levé qui brandit un rameau d’olivier. L’olivier non plus n’est pas très parisien et personne ne s’en est offusqué puisque nous sommes dans le symbolique. Si l’olivier survit quelques temps sous le climat d’Ile-de-France, il peine à mûrir ses olives. Dans quelques années peut-être, avec le changement climatique que l’on nous annonce, aurons-nous de l’huile francilienne d’appellation contrôlée…
    Et tout en haut de la statue, sur la tête de la déesse, le bonnet phrygien, le bonnet rouge de la liberté. Venu des rives de l’actuelle Turquie, ce couvre-chef fut adopté à Rome dans les temps anciens pour symboliser la liberté, conquise ou recouvrée, lorsque le maître émancipait son esclave.
    Le bonnet phrygien est l’emblème principal de la République française depuis que le 22 septembre 1792 l’abbé Grégoire fit adopter par la Convention le nouveau sceau de l’Etat « Une figure de la Liberté, c’est-à-dire une femme avec un bonnet phrygien ou bonnet de la Liberté ».
    Ce sera cette coiffe que les despotes successifs, qui mirent à mal la République, s’empresseront de supprimer dès leur prise de pouvoir ; quant ils ne supprimèrent pas tout simplement la femme Liberté pour mettre à sa place leur viril portrait. Le dernier en date fut Pétain en 1940, vieillard si vénérable sur les timbres-poste.
    À propos, le régime de Vichy qui fit déboulonner tant de statues pour récupérer les métaux non ferreux, ne toucha pas à cette République ; craignait-il un soulèvement populaire ?

Dalou1_1    La Liberté, déesse symbolisée par une femme, n’a pas été inventée par les hommes de 1789 ni de 1793. Les révolutionnaires allèrent puiser au grand réservoir mythologique conservé dans la culture gréco-romaine, dont la source principale surgit voici des millénaires au Moyen-Orient. La déesse Liberté qu’honoraient les Romains était souvent accompagnée d’un chat qui lui servait d’attribut, le chat ennemi de la contrainte n’a pas suivi sa maîtresse dans son voyage.

Un des 12 bas-reliefs de Aimé-Jules Dalou : "la prise de la Bastille", place de la République. 1889.(Ph. Lamblard)
    La monarchie défunte se donnait aussi des origines allogènes en faisant remonter son arbre généalogique chez les Troyens, c’est-à-dire dans cette région d’Anatolie d’où était également parti Énée, le fondateur mythique de Rome…
    Bon dieu que la Turquie est envahissante ! Mais grâce à l’Europe qui va enfin, après des millénaires, se donner une vraie frontière géographique, nous ne risquerons plus rien.

    La figure maternelle.

    Revenons à notre somptueuse déesse républicaine. Lorsque nos ancêtres eurent le toupet de se séparer de leur monarque de droit divin, ce qu’ils firent de façon radicale, ils furent confrontés à un grand vide. Le régicide n’était pas programmé. Ce fut comme le meurtre du père. Ce groupe d’hommes soudain orphelins retrouva d’instinct le rituel d’invocation et l’image rassurante seule capable de canaliser son angoisse : la Mère.
La déesse de Dalou, l'Abondance, symbolisant la Paix. Groupe entourant la République triomphante, place de la Nation. 1889.(Ph. Lamblard)
Desse1    Les hommes de 1789 qui mirent à bas le système politique et social, le régime monarchique et religieux, étroitement imbriqué, qui perdurait en France et s’attardait au-delà du raisonnable (l’acte fondateur de l’Amérique libérale, qui nous sert d’exemple en toutes choses depuis, est du 4 juillet 1776…), ne prévoyait aucunement la disparition physique du souverain.
    « Dans quelle mesure la psychanalyse est-elle éclairante ? » se demande Maurice Agulhon, dans l’œuvre de qui je puise à pleines mains. « Soit les notions de meurtre du père ou du désir de la mère. Nous aident-elles à comprendre un peuple qui a guillotiné Louis XVI et puis est devenu « amoureux » de Marianne ? Oui… à la condition que la psychologie d’un peuple soit quelque peu analogue à celle de l’individu. Mais c’est précisément ce qu’on n’a jamais démontré. Il y a une certaine part d’acte de foi au seuil de la spéculation symbolique, ou du moins de sa version la plus directement psychanalytique. Car il s’agit bien, décidément, de symbolique, si l’on admet que l’emblème devient symbole lorsqu’il prend une charge de signification multiples, situés à des degrés divers de conscience, voire d’inconscience. » (Politique, images, symboles dans la France post-révolutionnaire. 1985. Histoire Vagabonde, t. I, p.316)

    Théâtre révolutionnaire.
    La plus importante image politique engendrée par la Grande Révolution, dès la proclamation de l’An I de la République est incontestablement celle de la déesse Liberté, immédiatement dédoublée en déesse Raison. Liberté pour illustrer le changement politique entraîné par l’abolition de la monarchie, Raison générée par la conquête de l’esprit des Lumières sur le catholicisme. Le combat de la philosophie contre l’Eglise fut aussi rude et long que celui de la modernité politique contre l’Ancien Régime. Mais tout ceci est du passé, n’est-ce pas ?
    Les gens du peuple ne savaient pas lire mais ils savaient regarder et entendre. Pour donner des images fortes au peuple insurgé, c’est au théâtre que l’on fit appel, aux gens de la profession accoutumée à représenter le symbolique, au théâtre laïque, celui qui s’était séparé du sacré dans les temps anciens et que l’Église avait excommunié par jalousie de métier.
    Alors, de la basilique restituée au pouvoir séculier, on vit sortir sur le parvis une prêtresse païenne coiffée d’un bonnet rouge portant les attributs des vertus laïques.
     Dans la France de 1789, les bonnets phrygiens ne couraient pas les rues. Où en trouver ? Dans les réserves des théâtres, parmi les costumes de style antique !... La coiffe d'un Orphée, d'une Cybèle, d'un Mithra, d'un Attis de pastorale.
    L’habituel ministre du culte remplacé au pied levé par une actrice, de profession ou d’occasion mais resplendissante de jeunesse et de grâce, portant sur sa tête au lieu de la tiare du pontife le bonnet de l’esclave libéré, dû plonger bien des âmes conservatrices dans l’embarras. Pourtant, au tréfonds du peuple, l’image nouvelle fut acceptée, et se répandit sur tout le territoire comme la résurgence d’un symbole éternel de la Terra Mater… La « Mère patrie » nourricière qui protège les enfants de la République !
    La caricature est facile et le rire ici serait réactionnaire.
    Dans une France du XIXe siècle en majorité rurale, exclusivement éduquée par des enseignants dépendants du clergé catholique, où un puissant parti contre révolutionnaire trouvait à chaque occasion une majorité d’opinion populaire favorable à sa cause, c’est miracle que la déesse Liberté ait pu perdurer jusqu’à nous.
    Un siècle de turbulences sociales et de guerres n’aura pas été de trop pour que la France se sente républicaine dans sa majorité. Ce qui n’empêcha pas l’Etat du Maréchal de recueillir les faveurs d’une épaisse couche populaire que la francisque fascinait.
    Aller danser le 14 juillet sur la place, au pied de la Liberté-République, c’est revivifier le symbole majeur de la nation.

    Victor Noir et les succubes.
Gnie3    Et rien n’empêche d’inventer de nouveaux rituels symboliques. C’est ici que nous retrouvons les magnifiques bas-reliefs de Aimé-Jules Dalou exposés contre le socle rond de la statue, place de la République. Dalou est un grand sculpteur, c’est à lui que la place de la Nation doit son monument du Triomphe de la République. Il est également l’auteur des monuments funéraires d’Auguste Blanqui et de Victor Noir au Père-Lachaise.
Le Génie de la Liberté chevauchant deux lions conduisant le char du "Triomphe de la République" de Dalou. 1889, fondu en 1899. (Ph. Lamblard)

    Aimé-Jules Dalou, élève de Carpeaux, si méconnu. Sa participation à la Commune, et l'ombre de Rodin, le privèrent de la faveur des élites de la République bourgeoisante. Il reste un réaliste dans le rendu des visages et des anatomies, tout en s'inspirant du style baroque pour ses compositions monumentales.

    Le "Triomphe de la République (1889-1899), au centre de la place de la Nation, exalte la vigueur des corps plantureux dans un mouvement irrésistible. Ses personnages dépassent le projet didactique de la commande et avouent l'admiration de Dalou pour le langage formel de Michel-Ange. Enthousiasme que l'on peut déchiffrer également en langage symbolique, et jusque dans la turgescence des attributs végétaux dont il ponctue son oeuvre comme un hommage détourné aux Della Rovere, Sixte et Jules, pour lesquel Michel-Ange plaçait les fruits du chêne en généreuse guirlande.

    Le célèbre gisant sculpté par Dalou que l'on visite au Père-Lachaise, représentant Victor Noir, ce jeune journaliste de La Marseillaise, assassiné à 22 ans par un prince corse, en 1870, est devenu l’objet d’un culte païen de la fécondité. L’usure du bronze montre l’assiduité des gestes d’onction que des générations de mains ferventes sont venues offrir, ou rechercher, pour que la grâce procréatrice du jeune martyr de la liberté les féconde.

    Éros et Thanatos... Allons, laissons les morts caresser les morts,  et vive la République!

        III - LES TROIS COULEURS.

    D’une feuille de marronnier à la cocarde tricolore.
    Chacun sait aujourd’hui comment le peuple de Paris, ce matin du 14 juillet 1789, poussé par la crise économique et frumentaire, s’est porté devant la forteresse-prison de la Bastille. « La Révolution est entrée dans Paris par la porte de la faim, elle n’en ressortira que rassasiée ! », se serait exclamé Marat.
Forgeron    Le prix du pain qui ne cesse de monter, le chômage, les États généraux à Versailles, et le renvoi stupide de Necker ce banquier protestant genevois qui avait acquis dans le peuple une réputation d’honnêteté à la tête des finances du royaume, vont pousser la classe laborieuse à l’action revendicatrice directe.
    La veille, Camille Desmoulins, orateur passionné et patriote inventif, avait mobilisé la foule parisienne sous les marronniers du Palais Royal, avec la complicité passive du propriétaire des lieux, le duc d’Orléans, le papa du futur Louis-Philippe, une des plus grandes fortunes de France.
    Il fut décidé de passer à l’action le lendemain matin afin de rompre le prétendu complot aristocratique destiné à affamer le peuple des faubourgs. Pour cela, il fallait un plan et des armes.

"Alors, de sa main large et superbe de crasse,                            Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,                                        Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !"
                                                                Arthur Rimbaud.
    Le "Triomphe de la république", ici le Peuple industrieux sous les traits d'un forgeron, accompagné d'un putto portant les attributs des beaux-arts. Scuptures de Dalou. 1889. Le peuple artisan du feu et du fer, un beau symbole qui vient de loin, Place de la Nation. (Ph. Lamblard)

    Sur un champ de bataille aussi bien qu’au cœur d’une insurrection populaire, il convient de se reconnaître pour ne point s’entretuer entre partisans d’un même camp ; d’où les uniformes, signes, cocardes et étendards.
    Encore faut-il être préparé.

 

    On dit que Camille Desmoulins suggéra aux citoyens d’arborer une feuille de marronnier comme insigne pour s’identifier et marcher sur la Bastille selon la tactique prévue afin de procurer de la poudre aux insurgés :"Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles. M. Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélemy des patriotes ; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste plus qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre une cocarde pour nous reconnaître. Quelles couleurs voulez-vous ?..."
    Combattre sous les couleurs de l’espérance, en portant une feuille fraîche, voilà de l'écologie avant la lettre. Et c’est bien ainsi que la vieille Bastille, symbole du pouvoir absolu au cœur de la capitale, fut prise, sous les armoiries du marronnier.

    La Bastille, prison vétuste était mal protégée et peu défendue. C’était bien un geste symbolique que les meneurs de la sédition avaient programmé, et non une action de guerre. Et c’est ainsi qu’elle passera dans l’histoire.
    Mais alors, comment expliquer qu’au lendemain de la prise de la Bastille, qui apparut immédiatement comme la victoire du peuple sur l’arbitraire royal, ce ne fut pas la feuille de marronnier qui servit d’emblème aux vainqueurs ?
    Le nom de Camille Desmoulins, volontiers associé à celui du Discours de la Lanterne a-t-il oxydé le vert de la feuille ?

    La Fayette ami des Anglo-Américains en lutte.
    Le 16 juillet, le marquis de La Fayette qui recevait le commandement de la milice bourgeoise rassemblée sous le nom de Garde Nationale, composa, dit-on, la cocarde tricolore en intercalant aux couleurs traditionnelles de la ville de Paris le blanc de la royauté, inventant ainsi le drapeau bleu-blanc-rouge que la France conservera après maintes tribulations. Cette cocarde tricolore fut présentée à Louis XVI, qui l'accepta, le 17 juillet 1789 à l'Hôtel de ville.
    La Fayette, « héros des deux mondes », auréolé du prestige de la jeune Amérique auprès de laquelle il s’était illustré, en choisissant les trois couleurs du drapeau américain, pour les transposer sur l’étendard de la France nouvelle, créait un lien spirituel inattendu entre les deux peuples insurgés… De même, Mounier, député du Dauphiné, héros de Vizille, proposa d'inscrire dans la Constitution une "Déclaration des Droits de l'Homme", suivant en cela l'exemple de la Déclaration d'Indépendance de la jeune Amérique (Constitution de Virginie, du Massachusetts et du Maryland, Bill of rights de septembre 1787).

    Les origines confuses du drapeau national français, venant au lendemain d’un événement populaire, plus symbolique que guerrier, pour lequel aucun grand nom militaire ne pouvait être avancé afin d’en augmenter le triomphe, a généré de nombreuses hypothèses et légendes sur sa genèse en ces jours de juillet 1789.
Justice    Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter ici la véritable histoire des trois couleurs du drapeau national français, telle que je l’ai recueillie à Martigues.

    Les trois couleurs du Martigues.

    L'invention du drapeau tricolore selon les Martégaux.
    Martigues
est aujourd’hui une petite ville posée sur le bras de mer qui relie l’étang de Berre à la Méditerranée.
    Ancien temps, ce n’était qu’un ensemble de trois villages de pêcheurs répartis sur les rives et les îlots d’un marécage appelé le Caronte. Un chemin et des ponts reliaient ces trois hameaux permettant de franchir la passe, mais peu de voyageurs s’y risquaient.
    Le premier village, en venant du Nord, s’appelait Ferrière, le deuxième l’Île, et le troisième Jonquières. L’étang portait le nom de mer du Martigues. C’était le cœur du pays martégal réputé pour ses pêcheries et la sauvagerie de ses habitants (si l’on en croit les frères Nostradamus).

À droite, La Justice accompagnant le char du "Triomphe de la République" de Dalou, place de la Nation, Paris.(Ph. Lamblard)
    Le 21 avril 1581, ces trois bourgades encore médiévales procédèrent à leur fusion administrative dans un seul corps de ville, et fondèrent ainsi la communauté de Martigues. Cet acte d’union ne gomma pas les particularismes ancestraux des trois quartiers qui conserveront des siècles durant leur hiérarchie.
    Chaque Martégal entretenait la fierté de son foyer d’origine et, par voie de conséquence, son peu d’estime pour celui d’en face.
    Jonquières l’aristocrate, Ferrière la besogneuse (surnommée petit Maroc), et l’Île la blanche.
Dans chaque quartier, une confrérie de pénitents rassemblait les hommes autour d’un saint et d’une bannière de procession.
    Ferrière aurait eu une bannière bleue ; Jonquières aurait porté une bannière rouge, et celle de l’Île aurait été blanche.

    Il est vrai que dans la Provence d’Ancien Régime la sociabilité s’exprimait dans d’innombrables associations de métier, et que les confréries de pénitents étaient multiples. On connaissait des pénitents noirs, bleus, rouges, blancs…

    Un estaminet à l’enseigne du Martigues.
Bonnemre_1    En 1789, vivaient à Paris, Faubourg Saint-Antoine, un certain Bonaventure Couture, et son neveu Jacques Rivière, qui tenaient un estaminet non loin de la Bastille.
    Or ce Bonaventure Couture marchand de vin était originaire de Martigues et gardait par nostalgie du pays une reproduction des trois bannières de sa ville natale, qui lui servait d’enseigne.
La "Bonne mère" de Martigues, Notre-Dame de Miséricorde. La chapelle et sa statue sont de 1613. À chacun sa Marianne. (Ph. Lamblard)
    Ce 14 juillet étant la Saint-Bonaventure selon le calendrier traditionnel, Couture et son neveu célébraient la fête avec quelques amis dans leur cabaret.
    Lorsque vers la fin du joyeux repas ils eurent connaissance de ce qui se passait au pied de la forteresse, ils partirent se joindre à la manifestation, emportant avec eux l’emblème du Martigues, c’est-à-dire le drapeau d’union des trois quartiers, bleu-blanc-rouge, que nos amis brandissaient dans la foule comme un signe de ralliement.

    Lorsque la Bastille fut prise, on remarqua que le seul drapeau qui avait été présent au fait d’armes était celui de l’estaminet des Martégaux. On l’arbora donc à l’Hôtel de ville pour fêter la victoire. Et lorsque, deux jours après, La Fayette passa ses troupes en revue sur cette même place, il donna à ses hommes les trois couleurs comme étendard…
    Bonaventure Couture revint à Martigues finir ses jours au quartier des Rayettes où il mourut paisible après avoir raconté son histoire à qui voulait l’entendre.
    Au milieu du siècle dernier, cette anecdote des trois couleurs martégales, à l’origine du drapeau français, circulait toujours dans le pays, et les habitants avançaient pour preuve de sa vérité historique la présence des trois bannières qui figuraient toujours rassemblées sur un mur du Musée du Vieux Martigues.
    Une rapide enquête dans les archives de la ville, avec la complicité de notre amie Léone A., nous a convaincus que ces trois bannières exposées au musée provenaient en réalité d’un décor commandé par Charles Maurras (un enfant du pays lui aussi) pour pavoiser la salle du banquet de la Sainte Estelle, fête du Félibrige, célébrée à Martigues le mardi 11 août 1891. L'affiche annonçant les festivités au bon peuple martégal précisait : "Fête à la Prud'homie, vin d'honneur, les trois couleurs de France et du Martigues"...
    Frédéric Mistral qui présidait la cérémonie prononça pour l’occasion un beau discours en provençal, et les journaux racontèrent l’anecdote des trois couleurs à l’envie. Dans ce milieu, on n’était pas encore farouchement républicain…
    Frédéric Mistral, en vrai poète, a toujours préféré le conte et privilégié le mythe plutôt que la vérité historique, et c’est bien ainsi qu’il faut écouter cette histoire.

   IV – L’INVENTION DE MARIANNE.

    Marianne mes amours.
    Qu’il est difficile de faire du neuf sans puiser dans l’héritage !
Putti    La Révolution de 1789 s’inspirait de l’exemple tout chaud des insurgés américains, aidés de La Fayette, pour remettre ses institutions à plat et définir une « Constitution », puis, prise de court par l ‘accélération des événements, elle se tourna vers les fondements de sa culture universitaire et chercha des exemples dans la République romaine où les mots liberté, patrie, république s’énoncent en latin.
    Toutefois, elle n’y trouva pas Marianne.

Le putto présentant les attributs des beaux-arts. Groupe de Dalou, "Le Triomphe de la République". (Photo Lamblard) 
    Les Français qui au XVIIIe siècle avaient le privilège de recevoir une instruction secondaire connaissaient les institutions romaines mieux que leur propre passé national. Ils savaient que cette société était assise sur l’exploitation d’une main d’œuvre servile ne connaissant d’autre moteur que celui du sang. C’est donc chez elle que les révolutionnaires pétris de littérature classique allèrent chercher le bonnet rouge, nous l’avons dit.

    « La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. » (Karl Marx. Le dix-Huit brumaire de Louis Bonaparte. 1851)

    Phrygien était un nom générique employé par les auteurs grecs pour désigner un esclave masculin ; ceux-ci venaient souvent de Thrace et de Phrygie. La Phrygie contrée d’Anatolie reçut de nombreuses influences, notamment des Perses, et l’histoire de son bonnet national mériterait un développement que nous tenterons une autre fois.
    Souvenons-nous que le bonnet rouge est dit « phrygien » comme est prétendue basque cette galette ronde et noire, posée sur la tête comme une bouse, appelée béret, qu’enfant nous portions pour aller à l’école.
    En dernière escale, c’est bien de Rome que vient le bonnet rouge. C’est le « pileus » que les maîtres romains posaient sur la tête des affranchis afin de confirmer leur nouveau statut social d’homme libre.

    Revenons au mystère Marianne.
    Le peuple chante et chansonne. Il invente des sobriquets, donne des petits noms, des diminutifs. La République devint la Bonne, la Sainte, la Belle, la Déesse… Et puis sans qu’on sache bien pourquoi, elle devint Marianne.
    Maurice Agulhon s’est fait l’historien des Mariannes, et nous pourrions prendre ses écrits pour évangile.

    Nonobstant, c’est notre ami Bernard Lesfargues qui nous a fait connaître, il y a une douzaine d’années, la revendication de la ville de Puylaurens (Tarn) au droit d’avoir engendré Marianne.
Ce serait Guillaume Lavabre, cordonnier-poète de Puylaurens, qui aurait, avant tout le monde, en 1792, consigné dans une chanson ce nom populaire de la République : « La Guérison de Marianne » (La Garisou de Marianno) sur l’air « Des dous Sabouyards ».
    Le savetier était bon républicain. Il chante la guérison de celle qu’il nomme familièrement « Marianne » (un nom très populaire et fort répandu en Occitanie), qui retrouve ses bonnes couleurs après la prise des Tuileries par le peuple des faubourgs et les fédérés méridionaux qui popularisent La Marseillaise.
    Que dit Guillaume Lavabre en 1792 ?
    « Marianne trop attaquée
    D’une forte maladie,
    Était toujours maltraité,
    Et mourait de cachexie.
        Le Médecin,
        Sans la guérir,
    Et nuit et jour la faisait souffrir :
    Le nouveau Pouvoir exécutif
    Vient d’y faire prendre un vomitif
    Pour lui dégager le poumon :
    Marianne se trouve mieux, (bis).
    Etc.
        Signé : Par les Sans-culottes, Lavabre.

Rpublique6
    Sans vouloir chagriner les Puylaurentais, comme dit Bernard Lesfargues, ce Valabre devait être davantage savetier que poète.     N’empêche, son manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale (Ye 3293) est le plus ancien témoin, ce qui autorise Puylaurens (Pueglaurenç) à se proclamer « Berceau occitan de Marianne ».

    La chanson de Guillaume Lavabre se trouve dans le beau site de notre ami René Merle, avec une conférence sur Marianne : http://www.rene-merle.com

    Place de la Nation à Paris, le "Triomphe de la République" de Aimé-Jules Dalou.1889. Prenez le temps d'admirer la splendide déesse...(Photos Lamblard)

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