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21 juillet 2006

LIVING THEATRE AU FESTIVAL D'AVIGNON

  Souvenir de mai 68 en Provence

    L'imagination n'a pas pris le pouvoir


    En 1968, je besognais dans la mouvance du théâtre avignonnais en participant activement aux spectacles de la Compagnie des Carmes. Avignon ne nourrissait pas beaucoup d’activités artistiques. Mon lieu refuge était plutôt le musée d’histoire naturelle. Les aventures théâtrales innovatrices permanentes sur la ville, à cette époque, ne devaient pas être plus de trois : Hubert Jappelle, dont j’étais un fidèle depuis les soirées des ruines de Saint-Ruf ; André Benedetto, que je suivais depuis notre première rencontre autour d’un récital Paul Éluard ; et le petit dernier, Gérard Gélas, qui sortait à peine du lycée.

Philipe    Enfant, j’avais découvert le théâtre grâce à Jean Vilar : pour récompenser l’écolier, qui venait de remporter son certificat d’études primaires, on l’amena voir Richard II au Palais des papes.
    Aller en Avignon dans les grands magasins était ordinairement pour les petits paysans les prémices de la fête. Ma mère avait mis sa robe des dimanches. Pour elle, Avignon prenait la suite des Chorégies d’Orange où le grand-père conduisait sa famille une fois l’an, en charrette. J’avais joué au théâtre pour la kermesse, on me fit donc ce cadeau inattendu et insolite d’une soirée théâtrale pour de vrai.
    Nous sortions de la guerre, un besoin de fêtes nous excitait.
    Et l’année suivante, je m’y rendis seul à bicyclette pour assister à un autre Shakespeare.Vilar
    Mais c’est Le Prince de Hombourg qui marqua la première vraie rencontre et la nuit majeure, l’éblouissement et la fêlure. De cette représentation, les jours ne furent plus semblables. Je vécus dans l’attente des retours annuels du TNP.
     Hormis les deux ans où l’on m’envoya guerroyer en Algérie, je suivis tous les Festivals, faisant partie des obscurs, des petits, du public qui payait ses places.
    Gérard Philipe, jean Vilar et Maria Casarès au Festival d'Avignon. Souvenir des années fastueuses du Théâtre National Populaire. Photos Agnès Varda et Aigles.   
     Quatre ou cinq ans avant 1968, l’usure du Festival se ressentait et les rapiéçages se laissaient voir. L’arrivée de Planchon fit diversion le temps d’un lieu ouvert à tous les vents. La danse de Béjart attira un autre public. On vit même La Chinoise de Godard onduler sur un grand drap contre le mur du palais (les huées du public visaient les mauvaises conditions techniques et non le film...).
    Et, en 1967, après avoir chassé les gitans qui squattaient le site, on abattit le cèdre centenaire du cloître des Carmes pour jouer Silence, l’arbre remue encore de Billetdoux dans ce nouveau lieu.
Puaux    Bref, 1968 arriva et le Festival annonça le Living Theatre de Judith Malina et Julian Beck...

  Deux directeurs du Festival : Paul Puaux, Bernard Faivre-d'Arcier, et Melly Puaux, les successeurs.  (Cliquer sur l'image pour agrandir) Photo Lamblard

Living2    Festival d'Avignon en mai 68
 
    Le Living Theatre en 1968 à Avignon. Photos de J-M. Peytavin.

    Les fous de théâtre que nous étions avaient rencontré le Living lors de sa venue en France. En juillet 1966, au Théâtre des Nations, se jouaient The Brig et Mysteries…
    L’hallucinante dénonciation du monde carcéral, et les longues litanies qui réclamaient la paix au Viêt-nam, se terminant sur une évocation de la peste à Marseille en 1720 où les acteurs venaient mourir à nos pieds, bouches hurlantes et corps convulsés, nous stupéfièrent.
    D’un seul cœur, j’avais reporté sur Judith Malina et Beck la passion que je portais à Vilar.

    Le 29 juillet 1966, le Living créait la nouvelle version de Living3Frankenstein en première mondiale au Festival de Cassis. J’y entraînais mes amis.
    Animé par Michel Fontayne (qui venait d’être chassé du TQM, Théâtre Quotidien de Marseille, il faut rendre justice aux précurseurs), et porté par Jérôme Hill, cinéaste et plasticien, le festival de Cassis, je ne sais par quel coup de génie, présentait deux pièces du Living. Sur les routes de l’exil depuis deux ans, Beck et Malina se retrouvaient aux côtés de Michel Fontayne pour une rencontre des exilés, des expulsés et des maudits, sur cette petite plage provençale qui ne se doutait de rien.

    Frankenstein à Cassis !… Nous avons vu cette nuit-là ce qu’aucune troupe au monde n’était capable d’offrir à nos habitudes de spectateurs français. Un monstrueux exorcisme collectif de cinq heures d’une bouleversante beauté. Précédé de trente minutes d’immobilité totale qui mirent en fureur un premier tiers de vacanciers présents sur les gradins. Le deuxième tiers de spectateurs s’enfuit après les premières séquences en criant aux fous ! Mais ceux qui restaient assistèrent alors à l’un de ces rares événements qui jalonnent une vie de théâtre.
    Devant l’échafaudage métallique dressé vers le ciel, les officiants du mystère moderne firent apparaître, sans autre accessoire qu’eux mêmes, la tête géante du monstre ressuscité, tandis que la pleine lune montait derrière le cap Canaille.
    Et ce fut encore pendant plus de trois heures une succession d’images d’une violence presque insoutenable ; images de la civilisation moderne criant que nous sommes tous des monstres, victimes et bourreaux, et que nous devons mettre un frein au cycle de déshumanisation… Mise en lumière des théories d’Antonin Artaud, mais également fulgurante rencontre d’un Maïakovski futuriste.
     « L’essentiel, c’est qu’il m’a semblé vivre mon autopsie en état d’éveil ! », avouera le lendemain un journaliste conquis. Malheureusement, après le Living, il y avait pour clore les festivités un happening de Jean-Jacques Lebel. Le dimanche soir, sur les quais de Cassis, on pouvait voir Bernadette Laffont en déesse de pacotille dérouler un long serpent de papier pour un scénario d’une rare indigence : Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’enlace. Un fiasco total.Living8_1
    Le Living s’était-il impliqué dans les provocations de Lebel ? Je ne sais. Mais dans la nuit, les doux apôtres nomades, qui garaient leurs trois cars Volkswagen le long de la plage, furent réveillés par une charge de plastic, récupérée dans les surplus de l’OAS, écrivit-on.
    Qui aurait eu le sens de la prémonition aurait pu voir dans le festival de Cassis 66 le brouillon d’Avignon 68. (Mais jean Vilar ne connaissait pas cette compagnie)
   
    Living Theatre. Photos J-M. Peytavin.   
 Living1
     Fin juin 1967, nous nous sommes entassés dans une 2cv pour monter à Caen, au CDN de Jo Tréhard, où le Living donnait son répertoire. Et le 13 novembre, nous assistions à la création d’Antigone de Brecht à Sigma III de Bordeaux.   
    Antigone, l’héroïne modèle du refus, de la désobéissance aux lois iniques, de la contestation du pouvoir d’un monarque. Le choix était, semble-t-il, bon pour Avignon 68.
    Cette Antigone voulait réconcilier Brecht et Artaud, la raison et le corps, les deux moitiés de nous-mêmes.
    L’affichage du Living au programme d’Avignon 68, à l'initiative de Paul Puaux, nous remplit de joie, sans pour autant nous raccommoder avec le Festival.
    Nous devions être – et les plus jeunes davantage encore - exigeants, ingrats, injustes sans doute. Vilar et le TNP cessant d’alimenter notre désir d’émotions et de poésie, nous aspirions à autre chose et multipliions nos critiques.Living4

    On oublie trop que jusqu’à cette date le Festival s’élaborait à Paris. Et les quelques permanents « de souche » qui assuraient la continuité durant l’hiver n’avaient pas tous, tant s’en faut, le charisme de Paul Puaux, ni son authentique passion pour entretenir sur place un débat fructueux.
    Les événements de 1968 sont ainsi arrivés sur un Festival fatigué. Je ne froisserai pas l’auréole du grand homme si je rappelle que le Festignon d’Avilar avait depuis quelques années ses contestataires sur place : jeunes comédiens venus d’Aix ou de Marseille, étudiants de partout, amateurs, et journalistes que les timides tentatives d’un « off » naissant attiraient dans d’improbables salles de quartier. Les jeunes découvraient Artaud, s’enthousiasmaient pour le mouvement hippie, allaient applaudir Mergnat disant du Ginsberg debout sur une caisse à savon, et stigmatisaient les « supermarchés de la culture » en tendant le doigt vers le palais du pape Vilar.

    Comédien du Living Theatre, Avignon 1968, "Paradise Now", (Ph. J-M. Peytavin)
        Le dieu du théâtre est vorace. Il brûle ses adeptes trop vite. Le temps passait aussi pour le Living Theatre. Avec le recul, on peut observer que les contribules de Beck et Malina arrivèrent en Avignon tirant un chariot usé.
    Ils arrivèrent le 10 mai 1968, bien avant l’ouverture officielle, et s’installèrent au centre-ville dans le Petit-Lycée, rue Mistral, transformé en caserne de CRS depuis une décennie. Les CRS partis depuis peu, les grèves de Mai 68 avaient sans doute empêché le nettoyage des lieux. Nous pouvons témoigner que c’est un taudis encombré d’ordures que l’on offrit au Living pour travailler et vivre en Avignon. Mes amis se souviennent encore avec honte de la benne des services municipaux qui déversa son chargement de matelas, pelochons, gobelets et couverts directement en tas sur le sol et repartit aussitôt.   
   Avignon1 Les comédiens nettoyèrent, installèrent un plateau dans la cour, et commencèrent l’élaboration de leur création collective : Paradise Now.
    Communauté hétéroclite de tous âges et de toutes langues ; trois bébés, des enfants, une trentaine d’adultes. Solitaire ou en couple, chacun s’était aménagé un réduit où quelques tapis et tentures assuraient le confort ; dès les premières heures, la caserne sentit le patchouli et l’encens. De belles femmes en robes longues et colliers fleuris sortaient nu-pieds pour acheter le lait, les fruits, les céréales. Elles ont peut-être alors inventé la mode de marcher pieds nus sur les trottoirs d’Avignon cette année-là.
    Je peux dire que les Avignonnais du centre-ville en étaient estomaqués. On les croisait, silencieuses, souriantes, très dignes, un peu distantes, habituées à l’étonnement que provoquaient leurs vêtures bariolées. Elles allaient sans problèmes, et les garçons de même.
    La contestation du Festival découvre l'Oiseau-Nègre, la pintade dionysiaque, et dénonce les problèmes des éleveurs du Vaucluse et du Gard qui ne peuvent plus vendre leurs volailles.   
     Parlons franc, pour les Avignonnais du centre-ville, petits commerçants et classes moyennes, les habitués du Festival n’avaient pas bonne presse. On n’aimait pas beaucoup les « jeunes », pas beaucoup ces gens qui venaient de Paris. Alors, le Living !… Mais au début il n’y eut pas d’hostilité manifeste. On les considérait un peu comme des bohémiens.
     Au Comtat, les événements de Mai ne connurent rien de bien tragique. L’été arrivait, chacun sur son seuil se préparait à récolter la manne festivalière, en regrettant le TNP antérieur et Gérard Philipe. 
    Jean Vilar, le premier, alluma la mèche en déclarant qu’il se proposait de transfuser « l’esprit de Mai » en Avignon pour en faire un vaste lieu de contestation. C’était tout à son crédit. Le 30 juin, le vrai patron du Festival, Henri Duffaut, maire socialiste, se fait battre aux législatives par la droite. Durant la campagne, les premières attaques contre le Living apparurent dans la presse, « Le Living va-t-il tuer le Festival ? » insinuait le Méridional.
    Le 1er juillet, un acteur du Living est condamné à deux mois avec sursis pour attentat à la pudeur : il avait été vu en slip de bain dans la rue, où il était descendu pour rattraper un bébé qui s'égarait ; l'avocat Jean Autrand avait bataillé ferme pour le défendre.

    Seul représentant officiel du théâtre dramatique cette année-là, le Living travaillait. Beck et Malina dirigeaient les répétitions dans la cour du lycée Mistral. Pouvait y assister qui voulait. Nous étions souvent plusieurs dizaines à suivre le travail qui n’avait rien de commun avec celui auquel nous étions accoutumés. La troupe, cimentée par la plus stricte discipline et l’entraînement le plus rigoureux, se livrait à des exercices qui semblaient venir autant des rites initiatiques, des Maîtres-fous de Jean Rouch, que du bouddhisme tantrique.
    L’esthétique voulu par Beck et Malina rétablissait un contact plus étroit entre le plateau et la salle, et portait à sa flamboyance l’émotion  du corps.
    Le souvenir de nos adolescences frustrées nous remontait à la gorge devant la liberté et la beauté de ces personnages, pour qui la tendresse, les étreintes et les caresses faisaient absolument partie de la vie courante, en préservant la pudeur et le mystère des êtres. Cependant, le va-et-vient des curieux avait dû faire naître maints ragots scabreux chez certains que la pudicité aveuglait. La séquelle dévote du XIXe siècle hante toujours la cité papale. Des rumeurs faisant état de diaboliques fornications sur scène circulaient.
    Dès lors, les gentils caraques devinrent de dangereux révolutionnaires. En revanche, toutes les places se louèrent et le Living s’annonça à guichets fermés.
Le discours politique dans son immédiateté et la brutalité de ses mots d’ordres prenait d’assaut l’avant-garde du théâtre ces années-là ; et pas toujours avec génie. Le Living lui-même était débordé. Plutôt que la violence des diatribes, il choisissait de s’asseoir en lotus et psalmodiait.
    L’austère Vilar, fier et ombrageux, affichait une mine d’instituteur trahi qui entend ses meilleurs élèves chanter « L’école est finie !… »
    Julian Beck et ses comédiens applaudissent le public du Festival 1968. (Photo Lamblard).

Living_5    L’après-midi du 18 juillet, alors que nous conversions avec Julian Beck de la première séance d’Antigone qu’il devait donner le soir même, nous avons vu surgir sur la place des Carmes Gélas en larmes criant qu’on lui interdisait sa pièce. La Paillasse aux seins nus devait se jouer dans les ruines de la Chartreuse de Villeneuve, et le préfet du Gard venait de prendre un arrêté interdisant la représentation.
    La vraie raison en était que le lieu choisi par le Chêne Noir (un trou entre deux tours écroulées), présentait de réels risques d’accidents que les édiles de la ville ne voulaient en aucune façon assumer. Mais personne ne savait dialoguer ; on interdisait comme à la belle époque.
    Dans l’heure qui suivit, Beck, Béjart, et Benedetto se mirent d’accord pour soutenir le Chêne Noir et dénoncer l’interdiction. Un tract fut distribué qui appelait au débat public le jour même place de l’Horloge. On connaît la suite. Les CRS chargèrent pour la première fois et matraquèrent au petit bonheur contestataires, festivaliers et touristes.
    L’interdiction, sacrebleu, fut maintenue.
    Le lendemain, le maire Duffaut lança un appel à la population pour qu’elle se mobilise afin de maintenir l’ordre… Et c’est l’enchaînement des interventions politiques pour « sauver » le Festival.
Une nuit le Living est attaqué en plein sommeil par un commando d’extrême droite ; Saul Gottlieb est blessé. Un acteur de la troupe, le lendemain, est attaqué par une bande de nervis qui le tondent et le frappent. Jean Vilar dénonce le climat de haine qui s’installe, mais il ne maîtrise plus rien.         À la mairie, l’adjoint Raoul Colombe mobilise les sportifs contre les « Katangais », les crasseux, et les perturbateurs venus d’ailleurs porter tort à notre belle Provence.
    24 juillet, c’est la création de Paradise Now au cloître des Carmes, à guichets fermés. À la fin du spectacle, Julian Beck demandait l’ouverture des grilles et emmenait les spectateurs pour une brève procession autour du quartier, avec lanternes magiques, clochettes et tambours chamaniques.     L’intermède n’était pas apprécié de tous les riverains, mais rien de bien grave.
    Cette œuvre nouvelle va donner à Henri Duffaut l’occasion, croit-il, de mettre un terme aux débordements : considérant que le Living avec cette création livrait au Festival une marchandise médiocre, sans qualité, non conforme au contrat signé entre lui-même et Julian Beck, et qui, de plus, sortait de la salle pour s’achever dans la rue, il ordonnait au Living Theatre de retirer Paradise Now du programme, et faisait sommation de substituer, le soir même, une autre pièce de son répertoire. Un huissier serait mandé pour vérifier l’exécution de l’arrêté.
    Le Living, qui joue complet, et voit tous les soirs des centaines de jeunes rester à la porte, propose alors de représenter gratuitement Paradise Now en plein air aux cités Louis-Gros. La police s’y oppose, et le maire interdit tout spectacles sur la voie publique. Nous nous souvenons tous des images extraordinaires de Julian Beck accroché aux grilles des Carmes et criant « Libérez le théâtre ! » Peut-on sérieusement croire qu’il ne s’agissait alors que de tourner un film publicitaire à la gloire du Living ?
    « Je suis née pour partager l’amour et non la haine », disait Antigone. Le climat devenait de moins en moins propice. Fin juillet, les divers comités de défense du Festival, avec les troupes de base des comités d’entreprise, et les escouades de CRS, transformaient le centre-ville en un singulier théâtre d’opérations.
   Jean Vilar, entre Julian Beck et Gérard Gélas, lors d'une conférence de presse au cours du Festival 68.Living7
    À la tombée du jour, la place de l’Horloge devenait un lieu étrange, hors du temps, où des groupes assuraient des positions fantômes, fourbissaient des armes invisibles, et diffusaient des mots d’ordres surréalistes. On en venait rarement aux mains, et lorsque chargeaient les CRS en masses noires et bleues, la débandade brassait les uns et les autres en un fouillis burlesque.
    Le 29 juillet, le Living publie un communiqué où il constate l’interdiction qui lui est faite de présenter sa création au théâtre des Carmes conformément à son contrat, ainsi que de jouer gratuitement sur la place publique. Il annonce qu’il refuse de substituer Antigone à Paradise Now comme l’exigeait le maire, et fait savoir qu’il arrête toutes représentations et qu’il quitte Avignon.
    Maurice Béjart déclare qu’il continuera de jouer en dédiant son ballet au Living.
    La série des représentations du Living étant de fait terminées, on le sacrifia.
    Je ne sais rien des tractations sur les clauses du contrat, ni sur les tiraillements administratifs qui durent opposer Julian Beck et le Festival, mais je n’oublierai jamais cette fin d’après-midi au lycée Mistral où les cars Volkswagen du Living Theatre franchirent le porche pour quitter la ville.
    Jean Vilar était là.
    Impuissant et désespéré. Il dit au revoir à Beck déjà assis dans le fourgon. Allez, on se téléphone… Et la porte coulissa. Il régnait un étrange silence. On a parlé d’une expulsion par les gardes mobiles. Je revois davantage à l’œuvre des hommes de main poussant le Living hors des remparts d’Avignon.     Qui a joué le rôle le plus actif dans cette expulsion ?
    La parfaite cohésion du Festival dont l’âge garantissait la robustesse, la conjonction d’une masse de spectateurs culturels, d’une ville qui en vivait, et d’un service d’ordre musclé, réussirent à briser l’âme subtile de cette troupe hors normes. Ce que les vacanciers et les plastiqueurs de Cassis n’avaient pu réduire s’accomplit au terme du Festival 1968 : le Living Theatre ne s’en remettra jamais.
   Julian Beck derrière les grilles du cloître des Carmes, interdit par le maire de jouer sur la place. Photo Y. Provos. Avignon.Living6
    Jeudi 1er août 68, le Living alla jouer gratuitement à Châteauvallon, où se construisait un théâtre antique tout neuf. Dimanche 4 août, sous le pont Saint-Bénézet, la ville d’Avignon s’offrit un aïoli démocratique, avec les danseurs de Béjart autorisés, eux, à se produire gratuitement. Et le XXIIe Festival s’acheva le 13 août dans la cour d’honneur par la projection du film de Jean Rouch Jaguar.
    Pour s’être frotté aux graisses noires des magies africaines, Rouch était bien dans le ton de ce festival de la cruauté.
    Soudain, des pintades tombèrent des hauteurs du Palais et volèrent sur la scène en traversant les images du film. L’irruption des pintades, oiseaux dionysiaques par excellence, ne put en aucune façon le surprendre : il n’avait qu’à laisser les dieux vaudou dormir en paix ! (Une rumeur persistante affirme qu'il était complice des contestataires et leur avait ouvert la porte des coulisses)
    Le Living parti, on fit laver à grands jets la place de l’Horloge par les pompiers. Restaient les jeunes en révolte, sans but. La douleur, la déception, la fin de l’utopie, un relent Quarante-huitard… J’ai revu souvent ce graffiti à la porte de mes amis : « L’imagination n’a pas pris le pouvoir mais on est content quand même ».
                            Jean-Marie Lamblard

Peytavin    Une version de ce texte a été publiée à la suite du colloque « La décentralisation théâtrale » sous la direction de Robert Abirached. « 1968, le tournant », Actes-Sud, 1994. (Seconde édition 2005).

    Jean-Marc Peytavin, photographe. (en 68...)

   



      
   
      

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